jeudi 27 octobre 2011

And the colored girls say doo doo doo doo doo doo doo doo doo

Fin septembre dernier, avec plusieurs membres du forum de dvdclassik, des rédacteurs de dvdclassik et de 1kult, nous avons eu la chance de visiter les locaux de la société Wild Side et de rencontrer, lors d’un long entretien, le DG de la boîte, Manuel Chiche.
L’entrevue est disponible en version écrite sur le site de dvdclassik (http://www.dvdclassik.com/Critiques/interview-wild-side-2011.html). Nous invitons les lecteurs intéressés à s’y reporter. Dans cette petite note, nous y reviendrons en insistant sur quelques points nous tenant à cœur et nous détaillerons les autres éléments de cette matinée, non mentionnés par nos illustres compagnons visiteurs de bureaux et couloirs.

Outre la discussion avec Manuel Chiche, nous avons effectué un assez long tour des locaux, tel un troupeau de touristes sans gêne empêchant de travailler les autochtones : nous avons rencontré une bonne partie de l’équipe de Wild Side et avons discuté de nombreux sujets. Nous aurions pu probablement passer une heure dans chaque bureau mais notre gentil organisateur, le responsable communication Benjamin Gaessler, nous extirpait aimablement de chaque lieu afin de garder suffisamment de temps pour l’entretien avec le boss.

Excusez-nous à l’avance des éventuelles imprécisions : nous n’avons pas pris de notes lors de nos pérégrinations dans les bureaux et tout repose sur notre mémoire des faits et des chiffres. Afin de clarifier notre propos, nous organiserons les informations et divagations par thème.

Une fois n’est pas coutume, nous ferons preuve d’un minimum de courtoisie en remerciant toute l’équipe de Wild Side pour leur accueil, le site dvdclassik pour avoir servi de base à cet événement et odds against, membre du forum de dvdclassik, sans qui cette initiative n’aurait sans doute pas vue le jour.

Body and Soul – Structure, personnel et locaux
Filiale de Wild Bunch, la société Wild Side comporte 27-28 collaborateurs, dont une bonne partie de prestataires. Leurs locaux, bien qu’alambiqués dans leur structure, sont agréables. L’entretien avec Manuel Chiche s’est déroulé dans la « grande » salle de réunion, qui comporte une intéressante bibliothèque (allant du cinéma porno au cinéma d’auteur, en passant notamment par le cinéma de genre et le film noir) et peut accueillir une petite quinzaine de personnes.

Si Wild Side nous intéresse surtout pour les films de patrimoine, cette catégorie concerne moins de la moitié des sorties sur support physique en 2011 : environ 25 à 30 films parmi les 70 prévus sur l’année. Certaines années, ce pourcentage est plus élevé, notamment lors du lancement de grandes collections (par exemple Vintage Classics ou L'âge d'or du roman porno japonais).

Sur quelques bureaux et dans des étagères, des DVD et BR de la concurrence narguent les flâneurs. Vaguement acculé dans une voie avec issue par nos regards fouineurs, notre guide reconnut les faits : Wild Side surveille régulièrement le travail des autres éditeurs pour évaluer la qualité des produits du marché.

Ils sont très attentifs aux critiques et aux avis sur les sites et forums, notamment dvdclassik, et sont parfois fort marris de leurs lectures, quelle que soit leur situation conjugale (ce jeu de mots pourra probablement concourir au titre de plus mauvaise blague de ce blog). Lorsqu’ils partent d’un matériel vraiment mauvais et arrivent à un résultat acceptable, ils sont satisfaits du produit fini et supportent mal les critiques assassines des puristes, aussi indigestes qu’un excès de poutine pour le goinfre inconscient [1]. Se détachant de la horde des badauds, un rédacteur de dvdclassik brava ces remarques en signalant que la plupart des rédacteurs de dvdclassik essayaient de tenir compte de la qualité initiale du matériel mais qu’une certaine sévérité était de mise lorsqu’il existait à l’étranger une édition antérieure largement supérieure.

Incident de frontière – Quelques considérations sur les droits
Nous ne réalisions pas l’importance de la vente des droits TV pour Wild Side. Marginale au départ, cette activité représente aujourd’hui un peu moins d’un tiers des rentrées d’argent, avec un catalogue de plus d’un millier de titres. Les droits TV sont négociés pour la France ou pour l’Europe francophone (Belgique et Suisse), parfois pour l’Afrique francophone (même si cet aspect est le plus souvent géré par le diffuseur, à l’image de Canal +). Le Canada francophone n’entre pas dans leurs attributions, la gestion des droits sur ce pays passant par d’autres circuits.

Leur plus belle vente TV concerne les films de la Shaw Brothers. Au départ, Wild Side pensait se concentrer sur quelques titres phares du studio mais ils se risquèrent finalement à acheter les droits d’une quarantaine de films en DVD et une centaine en VOD (il nous semble nous souvenir d’une soixantaine de titres mentionnés pour les droits TV mais nous n’en sommes pas sûr). Le pari s’avéra payant, tant au niveau des ventes de supports physiques (La 36e chambre de Shaolin est un de leur plus grand succès sur un film de patrimoine avec plus de 15000 exemplaires vendus) qu’au niveau des droits TV : à leur grande surprise, ils réussirent à vendre La 36e chambre de Shaolin à Arte, chaîne plus habituée au coup de chapeau qu’au coup de tatane.

De façon générale, la vente des droits TV est facilitée par le succès du film en DVD. Des films complètement inconnus peuvent être vendus à bon prix suite à un succès sur support physique (à l’image d’Outlander).
Sur les films de patrimoine, la marge de manœuvre lors des négociations tarifaires est généralement faible, répondant le plus souvent à des grilles pré-établies. Le Cinéma de Minuit reste un des acheteurs les plus prestigieux et les plus intéressants financièrement, et Wild Side est toujours fier de vendre un film à Patrick Brion, le programmateur de l’émission.

Pour les films de patrimoine, les droits sont souvent acquis uniquement pour la vente en DVD et BR [2], en particulier lors des négociations avec les majors. Les droits sur le cinéma de patrimoine sont généralement négociés sur 15 ans mais Wild Side obtient parfois les « droits à vie » (environ 52 ans).
Pour les films récents, la durée des droits tourne en moyenne autour de 7 ans.

Les négociations sont plus ou moins complexes selon les interlocuteurs et les pays mais les films italiens sont réputés difficiles à obtenir, en raison des imbroglios entourant généralement la détention des droits, aussi complexes à démêler qu’un plat de spaghettis trop cuit où aucune matière grasse n’aurait été ajoutée dans l’eau de cuisson. Nous ajoutons toujours du gros sel et de l’huile d’olive dans l’eau de cuisson et nous surveillons régulièrement les pâtes pour qu’elles soient cuites à point. Cette étape est importante mais c’est la sauce qui fait toute la différence, une sauce qui ne doit pas être trop liquide et doit cuire longtemps à petit feu pour dévoiler tous ses arômes.
Quoi qu’il en soit, Wild Side souhaitait acheter les droits des films de Rossellini et de Mario Bava mais dut capituler. Ils ont par contre réussi, après moult difficultés, à acquérir les droits de 4 mouches de velours gris de Dario Argento, qui sortira en 2012.

Vivre dans la peur – Le processus de restauration
Les opérations de restauration sont effectuées par Wild Side à partir des meilleurs masters récupérés. Elles peuvent être très longues, comme dans le cas de Portier de nuit : la restauration, supervisée par la réalisatrice Liliana Cavani, a pris environ 18 mois. Elle a été projetée lors de l’Etrange Festival à Paris et a apparemment émue la réalisatrice.

Les interrogations sur le format compliquent souvent la récupération des masters : pour certains vieux films, plus personne ne connaît le format d’origine, ni les spécialistes ni la major détentrice des masters. Par exemple, pour La cinquième victime ou L’invraisemblable vérité de Fritz Lang, Wild Side hésite entre deux formats, rien ne lui permettant de trancher. Ils songent à mettre les deux sur le disque final afin d’éviter les critiques.
Même pour des grands classiques relativement récents, des problèmes de format peuvent surgir : les premiers masters des films de la Shaw Brothers reçus n’étaient pas au bon format.

Wild Side essaye d’acquérir des masters déjà restaurés. Ce n’est pas toujours possible et ils récupèrent parfois du matériel en état déplorable. Ils doivent alors trancher pour savoir si une restauration pourra amener le film à un état digne d’une édition en DVD. Pour les deux Fritz Lang mentionnés précédemment, ils avaient fini par jeter l’éponge, ne réussissant pas à mettre la main sur un master correct. A la dernière seconde, la situation s’est débloquée avec la mise à disposition par Warner d’un master exploitable, et le projet a pu être relancé. Une happy end pour du Fritz Lang, c’est suffisamment rare pour être signalé.

Même sur des masters déjà restaurés, Wild Side refait l’étalonnage, estimant que l’étalonnage américain ne correspond pas à leur standard, aux souhaits des réalisateurs et aux attentes du public français. Cela peut créer des polémiques, comme dans le cas de Suspiria, mais ils maintiennent leur position sur la justesse de leurs choix.

Enfin, pour certains pays, notamment l’Italie, des problèmes légaux viennent complexifier les opérations de restauration. Pour les films de Dario Argento, Wild Side a dû envoyer une collaboratrice sur place pour superviser la restauration car les négatifs originaux entreposés à Rome ne pouvaient pas sortir du laboratoire technicolor.

La petite boutique des horreurs – Les ventes
Les films de patrimoine ne sont pas connus pour leur rentabilité. Pour certains films, même si Wild Side vendait l’intégralité des disques pressés, ils perdraient de l’argent. Cette catégorie de films ne peut survivre que grâce à la vente de titres plus porteurs (notamment les Direct To Video) et aux subventions du CNC : ce dernier fournit à la fois une subvention annuelle globale définie selon le planning annuel annoncé par Wild Side et des subventions au cas par cas sur certains titres.

Les ventes en magasin représentent encore la majorité des ventes de DVD/BR [3]. La visibilité en boutique est dès lors un point essentiel, surtout en province où les titres sont parfois très difficiles à acquérir. Le partenariat d’exclusivité avec la FNAC pour la collection Les Introuvables avait été très critiqué par certains acheteurs à l’époque mais, depuis que cette méthode a été mise en place, les ventes se sont sensiblement améliorées.
Pour la vente en ligne, Wild Side essaye de mettre en avant sa boutique en ligne, plus intéressante pour eux car réduisant le nombre d’intermédiaires. Elle n’est pas encore beaucoup utilisée et ils estiment qu’elle devrait faire l’objet d’améliorations. Nous avons effectué plusieurs commandes chez eux, profitant des régulières promotions, et nous n’avons jamais eu de problème.

Notons, enfin, la sortie pour mi-octobre de jolis coffrets, à la fois en cinéma de patrimoine et en cinéma contemporain. Ce sont de beaux objets à offrir (surtout le coffret sur l’âge d’or du cinéma américain) mais ils ne présentent pas un grand intérêt pour notre vidéothèque : nous avons déjà individuellement la majorité des titres de chaque coffret.

A sa sortie des locaux, odds against fut alpagué par un collaborateur de Wild Side lui demandant s’il existait bien une VF d’époque pour les deux Fritz Lang déjà cités. La récupération des VF d’époque est une difficulté supplémentaire pour les éditeurs mais un élément loin d’être négligeable pour les films de patrimoine, où le public d’un certain âge souhaite retrouver la VF de sa jeunesse.
odds against nous citait le cas du coffret Allan Dwan, édité par Carlotta, où la VF a été retrouvée trop tard, sur de vieilles VHS enregistrées : si les gens de Carlotta avaient mis la main sur ce matériel plus tôt, ils auraient pu y repiquer le son.
Illusions perdues – Retour sur l’interview de Manuel Chiche
Pour finir, revenons rapidement sur quelques points de l’entretien. Nous souhaitons ajouter quelques réflexions personnelles qui intéresseront sans doute deux pelés et trois tondus :
• Même si nous ne nous attendions pas à monts et merveilles, nous sommes un peu déçu de la réponse de Manuel Chiche sur le cinéma muet : ce cinéma ne l’intéressant pas, il n’y a pas de projet de ce côté et il ne risque pas d’y en avoir. Les chiffres des ventes des Murnau et Borzage en BR chez Carlotta étant assez décevants [4], cela ne l’incitera de toute façon pas à se risquer dans ce domaine.
• Nous sommes par contre assez content pour Détective Dee : avec 220 000 entrées, ils ont atteint leur objectif, bien que dans la partie basse de leurs prévisions (ils prévoyaient entre 200 000 et 300 000 entrées) et étaient satisfaits des retours critiques. Nous sommes toujours contents de voir qu’un film asiatique marche correctement en France et cela a permis de redonner à Tsui Hark la place qu’il mérite (même si nous ne sommes pas toujours fan du bonhomme, il faut reconnaître son importance dans le cinéma hongkongais des années 80 et 90).
• L’édition limitée de La nuit du chasseur s’annonce magnifique. Après l’entretien, Manuel Chiche nous fit venir dans son bureau pour nous montrer deux visuels entre lesquels il hésitait pour le livre inclus dans l’édition limitée prévue. Nous ne lui avons pas apporté une grande aide, les deux visuels étant très beaux : le premier semblait à tous plus abordable pour le grand public, avec un Robert Mitchum facilement reconnaissable ; le second était plus contrasté et plus mystérieux.

Au final, cette journée fut passionnante et fort instructive et nous espérons avoir réussi à retranscrire l’intégralité des informations fournies par nos interlocuteurs.


[1]La définition d’excès de poutine est fortement subjective. Nous concernant, la saturation arrive très rapidement.
[2]Les droits DVD et BR sont apparemment séparés : sur Règlement de comptes par exemple, Wild Side ne détient que les droits BR.
[3]Point confirmé par le doyen de l’entrevue, odds against : il nous expliquait que, dans son entourage d’amis cinéphiles, personne n’a internet et les achats sont exclusivement effectués en boutique.
[4]Cf. interview du DG de Carlotta sur dvdclassik : http://www.dvdclassik.com/Critiques/interview-carlotta-2011.html

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