Films vus en compagnie
Petites mains de Nessim Chikhaoui (2024)

En décembre 2018, après 87 jours de grève, les salariées de la société de nettoyage STN employées par le chic Park Hyatt Paris-Vendôme obtinrent une victoire éclatante avec un accord améliorant sensiblement leur rémunération et leurs conditions de travail. Leur prouesse incita des mouvements similaires, notamment à l’Holiday Inn de la Porte de Clichy ou à l'hôtel Ibis Batignolles, qui fit beaucoup parler de lui et fit connaître la porte-parole Rachel Keke. Nessim Chikhaoui s’inspire de ces évènements en se concentrant sur un petit groupe de non-grévistes. Il confie le rôle d’Eva à Lucie Charles-Alfred, qu’il avait découvert en 2022 dans son premier long métrage Placés, et celui de Simone à Corinne Masiero, qui incarne le cliché de la râleuse au grand cœur. Bien qu’assez facile et plein de bons sentiments, ce n’est pas désagréable et le trio Safiatou, Violette et Aissata est amusant. Sur le même sujet, il faudrait que je voie le documentaire Les reines du palace de Karine Morales, clairement plus fidèle à la réalité (je ne reproche toutefois pas le choix de Nessim Chikhaoui, la fiction ayant l’avantage de toucher un large public).
Wolf Man de Leigh Whannell (2025)

En 2017, alléché par les gains engrangés par le Marvel Cinematic Universe, Universal lança son Dark Universe dont l’objectif était de produire des remakes des Universal Monsters des années 30-40. Leur premier essai, The Mummy en 2017, fut un échec retentissant et le concept fut abandonné. Avec l’aide de BlumHouse, le studio sortit en 2020 un The Invisible Man à budget réduit dirigé par Leigh Whannell, qui bénéficia d’un joli succès. Aussi, quand Ryan Gosling et son réalisateur fétiche Derek Cianfrance leur offrirent de reprendre la figure du loup-garou, Universal accepta avec enthousiaste. Le projet s’enlisa et fut récupéré par Leigh Whannell en 2023. Venant de perdre un ami affligé d’une maladie dégénérative, il décida de traiter la transformation en loup-garou d’une manière graduelle, lente et douloureuse, et de se focaliser sur les conséquences de la mutation sur l’entourage de la victime. Le résultat est un film sombre, respectueux du genre quoique prévisible dans ses grandes lignes. Le passage d’une menace intérieure à une menace extérieure est correctement amené, il y a une belle photographie et des effets spéciaux organiques crados à l’ancienne façon la mouche (1986). Wolf Man a fait un bide au box-office et a récolté des critiques très négatives, avec des remarques sur le piètre jeu des interprètes ou sur le manque de tension. Je trouve ça sévère, j’ai apprécié cette variation du classique de 1941, qui montre la détresse d’un homme souffrant de lycanthropie.
Vara s-a sfârșit de Radu Potcoavã (2016, Fin d'été)

Vara s-a sfârșit se divise en deux parties : l’une sur deux ados qui trainent dans les rues, nostalgique des années 90 où grandit le metteur en scène né en 1978 ; l’autre plus dramatique, avec une ambiance lourde centrée sur le sentiment de culpabilité de Mircea. Le cinéma roumain des années 2000 n’était pas franchement porté sur l’enfance et Fin d'été est le premier à utiliser des gosses dans les rôles principaux depuis le début des années 90. Ils sont d’ailleurs excellents, notamment Nicholas Bohor qui joue Mircea. L’ensemble est plutôt convaincant, avec un cadre roumain exotique pour moi qui connait mal ce pays.
Shadow in the Cloud de Roseanne Liang (2020)

Bien que le mot gremlin soit apparu dans les années 1920 au sein de la Royal Air Force, il n’a été popularisé qu’en 1943 grâce au roman jeunesse The Gremlins de Roald Dahl puis par deux dessins animés Warner qui reprirent le concept, Falling Hare (1943) avec Bugs Bunny et le propagandiste Russian Rhapsody (1944). Hormis le classique de Joe Dante de 1984 qui s’écarte de l’idée d’origine, l’autre emploi mémorable du gremlin se situe dans un épisode de The Twilight Zone de 1963, Nightmare at 20,000 Feet. Tiré d’une nouvelle de Richard Matheson, il met en vedette William Shatner en passager d’un avion persuadé d’avoir vu un gremlin s’attaquer à une aile. Certaines séquences de Shadow in the Cloud s’en inspirent fortement.
Le film est divisé en deux parties : la première est un huis-clos axé sur Chloë Grace Moretz (Maude Garrett), coincée dans sa tourelle pendant une bonne moitié du récit ; la seconde est une suite ininterrompue de scènes spectaculaires assez réjouissantes. La révélation qui entoure l’identité de l’héroïne est extrêmement stupide, le dénouement s’étire en longueur mais c’est très distrayant, de l’action décérébrée avec un pitch digne d’un Steven Seagal du début des années 90 en version féministe bourrine. Sa catastrophique note imdb est étonnante, j’en avais entendu parler par une critique enthousiaste de Mad Movies avec qui je suis d’accord.
- Films vus seuls
本当にあった怖い話 呪死霊 [Honto ni atta kowai hanashi: Jushiryou] de Hideo Nakata (1992, Curse, Death & Spirit)Honto ni atta kowai hanashi: Jushiryou est un regroupement en vidéo des trois réalisations d’Hideo Nakata pour la série TV Misuterî taiken zôn: Honto ni atta kowai hanashi (Mystery Experience Zone: True Scary Stories) diffusée sur TV Asahi en 1992 :
- • La poupée maudite (31 août 1992) : Satomi trouve dans un placard de sa demeure une caisse contenant une poupée qu’elle avait vu en rêve, qui semble habitée par l’esprit de sa sœur décédée.
- • La cascade de la mort (31 août 1992) : Depuis la mort de son père, Yuta s’est renfermé. Pour le divertir, sa mère l’accompagne avec une amie et ses enfants en camping, à côté d’une intimidante cascade.
- • L’auberge hantée (22 juin 1992) : Kyôko, Akemi et Yukari vont passer le week-end dans une auberge traditionnelle sur la péninsule de Bôsô au nord-est de Tôkyô. Dès leur arrivée, Kyôko se sent mal à l’aise et perçoit une présence inquiétante.
Mes deux segments préférés sont La poupée maudite et L’auberge hantée. Ils sont scénarisés par Hiroshi Takahashi, avec qui Nakata retravailla sur Joyû-rei (1996) et surtout sur Ring en 1998. La trame de La poupée maudite fut (mal) réutilisée dans Shinsei toire no Hanako-san (1998, Hanako of the Toilet). La version de Nakata est bien meilleure, maintenant le suspense sur sa vingtaine de minutes là où Shinsei toire no Hanako-san avait étiré ça sur 1h30. L’auberge hantée est encore un cran au-dessus, une efficace histoire de maison hantée et de possession. Même s’il comporte deux-trois séquences convaincantes, La cascade de la mort est inférieur aux deux autres et est plombée par une conclusion navrante, avec un deus ex machina qui détruit toute tension. C’est en définitive plutôt réussi, une bonne application des principes naissants de ce qui allait devenir la théorie Konaka.
Vagabundo en la lluvia de Carlos Enrique Taboada (1968)

Entre deux œuvres fantastico-horrifiques réputées, Hasta el viento tiene miedo (1968) et El libro de piedra (1969), Carlos Enrique Taboada tourna un thriller psychologique mâtiné de home invasion, genre qui allait connaitre une explosion dans les années 70. Avec un budget limité, il construit un huis-clos axé principalement sur deux bourgeoises qui parlent de leur vie sentimentale, avec des intrusions ponctuelles d’un sinistre vagabond et d’une racketteuse sans scrupules. C’est extrêmement bavard, on a l’impression de regarder du théâtre filmé, l’intrigue est peu crédible et Ana Luisa Peluffo en Mónica surjoue. Je me suis ennuyé et j’ai du mal à comprendre les rares critiques sur internet qui sont toutes très enthousiastes.
Slečna Golem de Jaroslav Balík (1972, Miss Golem)

Slečna Golem est la seconde collaboration de Jaroslav Balík avec l’écrivain de science-fiction Josef Nesvadba après le moyen métrage Blbec z Xeenemunde en 1963. A travers leur golem, ils mélangent les concepts de clonage et de robot, avec une clone a priori dévouée à sa génitrice. La comédie se teinte de noirceur, la double martyrise l’originale au nom de son bien-être en estimant que l’argent est susceptible de résoudre tous les problèmes tandis que les sentiments et les loisirs sont des futilités sans intérêt. Les chefs d’entreprise agissent comme des gangsters et le père préfère le golem vénal à sa vraie fille. Les trucages sont plutôt réussis, avec Jana Brejchová dans un double rôle, et c’est une curiosité globalement agréable en dépit de scènes parfois trop étirées.
黒い樹海 [Kuroi jukai] de Haruo Harada (1960, Black Sea of Trees)

Bien que produit par la Daiei au début des années 60, Kuroi jukai ne fait pas partie de la série noire de la Daiei, onze films sortis entre 1962 et 1964 centrés sur des intrigues politico-financières avec des interprètes récurrents. Il est tiré d’un roman paru en feuilleton dans Fujin club entre octobre 1958 et juin 1960 écrit par Seichô Matsumoto, un fameux auteur de polar souvent adapté à l’écran et qui aimait mettre le mot noir dans ses titres. La réalisation est assurée par Haruo Harada, un cinéaste obscur sur lequel je n’ai trouvé aucune information, qui a dirigé quatorze ou quinze opus pour la Daiei entre 1957 et 1963. Il livre un travail assez convaincant, renforcé par la superbe photographie de Setsuo Kobayashi et par de nombreuses séquences nocturnes et en extérieur. Il transforme notamment une agression dans une voiture en une scène quasi-horrifique et arrive à entretenir une certaine tension autour d’une histoire abracadabrante, gros point faible de Kuroi jukai. N’ayant pas lu le bouquin, je ne sais pas si c’était déjà le cas à l’origine ou si c’est lié au script. Il y a de multiples incohérences, les enjeux ne sont pas franchement passionnants et les suspects sont artificiellement louches pour créer un climat de mystère nasouille. Le casting sans star offre une prestation honnête, Junko Kanô en Sachiko (qui apparaîtra dans la série noire deux ans plus tard) et Jun Fujimaki en Yoshii n’étant pas particulièrement charismatiques. Je suis donc mitigé et étonné que le livre ait engendré cinq TV drama entre 1962 et 2016.
Gwaed ar y Ser de Wil Aaron (1975, Du sang sur les étoiles)

Gwaed ar y Ser est un des premiers films d’horreur en gallois, une comédie d’épouvante à la Abominable Docteur Phibes (1971) où un meurtrier élimine une liste de personnalités. Ces derniers sont incarnés par des vedettes galloises dans leur propre rôle, qui se parodient allègrement. L’intrigue est rachitique et stupide, prétexte à de l’humour absurde et à des gags rarement drôles. S’il y a une ou deux bonnes idées, c’est globalement mauvais et ça n’a pas grand intérêt.
The Grudge 2 de Takashi Shimizu (2006)

The Grudge 2 est composé de trois segments : celui sur Aubrey, qui prolonge The Grudge (2004) ; celui sur trois lycéennes à Tôkyô deux ans plus tard, qui reprend une des histoires du Ju-on japonais de 2002 ; et celui sur une famille américaine à Chicago, qui s’inspire d’un épisode du Ju-on 2 de 2000. A l’inverse des opus précédents, on a trois parties clairement définies présentées en montage parallèle, chacune adoptant une narration chronologique, avec des flash-backs remontrant des scènes du début pour les spectateurs du fond qui se seraient endormis en cours de route. Shimizu essaya d’introduire un peu de subtilité, avec une prémonition à l’image de ce qu’il avait fait dans ses films japonais, mais il fut retoqué par les Américains qui estimaient ça trop compliqué. On lui imposa également l’invention d’un passé à Kayako, avec une mère itako qui l’avait forcée à ingurgiter des esprits malfaisants. Outre le renvoi grossier à la mère médium de Sadako dans Ring (1998), cet ajout casse la logique de Ju-on, la malédiction étant attachée à un lieu et lié à un acte de violence. Excepté une séquence dans un labo photo assez réussie, il n’y a pas grand-chose à sauver. C’est le dernier Ju-on dirigé par Shimizu, qui se contenta par la suite du poste de producteur ou producteur exécutif. Mon complétisme va néanmoins me pousser à tout regarder, en sachant que ce sera probablement mauvais.
- Livres
Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 2 de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2022), 395 p.Le succès des Chefs-d’œuvre de Junji Ito au Japon en 2015 incita l’éditeur à demander à Junji Ito de fouiller dans ses archives pour un second recueil de onze nouvelles. Bragelonne a ajouté à la traduction une postface de Morolian, un spécialiste français de Junji Ito.
- • Les cous hallucinés (mars 1989 dans Monthly Halloween) : En déterrant le cadavre de son ami qu’il avait planqué dans sa cour après l’avoir tué, Oshikiri constate que le cou du mort s’est agrandi de façon démesurée.
- • La sadique (août 1990 dans Monthly Halloween) : Dans son enfance, Kuriko a torturé pour le plaisir un petit garçon et s’en repend devant son fiancé.
- • La ville funéraire (juillet 1994 dans Monthly Halloween) : En allant rendre visite à une amie avec sa sœur, Tsuyoshi écrase une jeune femme qui trépasse dans sa voiture. En arrivant en ville, iels apprennent que, dans cette région, des stèles funéraires poussent sur les corps des macchabées.
- • Tuyaux hurlants (septembre 1993 dans Monthly Halloween) : Une mère maniaque de la propreté ne tolère pas de trace de saleté dans sa maison.
- • La chuchoteuse (novembre 2009 dans Shinkan) : Mayumi est incapable de prendre seule la moindre décision. Son père engage une personne chargée de lui dicter ses gestes en permanence.
- • La femme-limace (septembre 1994 dans Nemuki) : La bavarde Yûko ne peut plus parler car quelque chose lui entrave la bouche.
- • Horreur charnelle (mai 1994 dans Monthly Halloween) : Un garçon à la peau abîmé terrorise ses camarades. Son enseignante soupçonne un problème familial.
- • Les rumeurs (mai 1995 dans Monthly Halloween) : Alors que tout le monde l’évite, des rumeurs flatteuses commencent à courir sur le compte de Soïchi.
- • Doux Adieux (novembre 2013 dans Nemuki+) : Riko découvre que la famille de son mari est capable de convoquer une réminiscence de leurs proches disparus.
- • Soïchi le possédé (août 2011 dans Nemuki) : Une inquiétante mamie apparaît le soir sous la couverture de Soïchi.
Et vous, comment vivrez-vous ? de Genzaburô Yoshino (Philippe Picquier, collection « Picquier poche », 2023), 288 p.

En 1937 parut l’ultime volume de la collection « Bibliothèque de la Jeunesse japonaise » conçue par Yûzô Yamamoto, dont l'objectif était d’inculquer aux jeunes une vision humaniste éloignée des préceptes nationalistes qui s’imposaient dans la deuxième moitié des années 30. Et vous, comment vivrez-vous ? devait initialement être écrit par Yûzô Yamamoto lui-même et porter sur des questions d’éthique. Pour cause de maladie, il invita son directeur de collection, Genzaburô Yoshino, à prendre le relais. Pour éviter un ton moralisateur qui risquait de lasser les lecteurs, celui-ci adopta une forme romanesque centrée sur la vie banale d’un garçon de 15 ans. Le livre fut interdit en 1942 et republié dans une édition modifiée après-guerre, avec la suppression des mentions à l’impérialisme japonais et à la lutte des classes ainsi que les critiques du capitalisme et du patriotisme. Il connut d’autres corrections, notamment de la langue pour se conformer au japonais moderne. La traduction française utilise la version japonaise de 1982, qui est a priori fidèle au texte de 1937.
Et vous, comment vivrez-vous ? alterne entre les aventures de Coper et les leçons de son oncle. Ces dernières sont édifiantes et parfois trop didactiques pour un lecteur contemporain. Il est néanmoins important de replacer l’ouvrage dans son contexte pour comprendre le côté presque subversif de cet humanisme bon teint en pleine montée du militarisme. Excepté la fascination pour Napoléon et les « grands hommes », les valeurs mises en avant demeurent acceptables de nos jours. La partie sur Coper est un classique roman initiatique agréable à suivre, et l’ensemble offre un beau tableau du quotidien d’un adolescent aisé de Tôkyô.
P.S. : Et vous, comment vivrez-vous ? a bénéficié d’un gros coup de projecteur en Occident avec la sortie de Le Garçon et le Héron d’Hayao Miyazaki (2023), dont le titre japonais Kimitachi wa dô ikiru ka reprend le titre du livre de Genzaburô Yoshino. Dans les faits, je n’ai pas vu le rapport entre Et vous, comment vivrez-vous ? et le film de Miyazaki, largement inspiré du Livre des choses perdues de John Connolly.
Lisbonne ville ouverte de Patrick Straumann (Chandeigne, collection « Bibliothèque Lusitane », 2018), 160 p.

Lisbonne ville ouverte n’est pas le livre que j’escomptais. Je pensais tomber sur l’Histoire de Lisbonne pendant la Seconde Guerre mondiale, une ville bourrée de réfugiés et d’espions, où coexistaient une bourgeoisie frivole et une majorité pauvre oppressée par la dictature salazariste. Si ces aspects sont rapidement mentionnés, on est essentiellement dans un essai libre mêlant histoire familiale, anecdotes, exode des juifs d’Europe et réflexions sur le Portugal de 1940 et d’aujourd’hui. Patrick Straumann s’intéresse surtout aux cas individuels, en particulier les juifs ou non-juifs célèbres qui ont dû séjourner quelques jours ou semaines dans l’attente d’un paquebot vers l’Amérique. Nonobstant ma déception initiale, le style de Patrick Straumann est fluide, il survole de nombreux sujets en parvenant à conserver une logique d’ensemble et en brossant un portrait vivant de ces exilés. Seul regret, il se focalise sur les étrangers itinérants en oubliant la population locale, sans fournir le point de vue des Portugais eux-mêmes sur leur capitale à cette période.
Revues
L'oiseau Magazine n°161 – Hiver 2025















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