samedi 31 janvier 2026

Carnet de bord 24/01/2026-30/01/2026



Films vus en compagnie
Lisztomania de Ken Russell (1975)
Superstar de la scène musicale de son époque, Liszt est en manque d’inspiration et commence à s’inquiéter de son incapacité à créer de nouveaux tubes. Entouré d’admirateurs, il interprète parfois des morceaux de jeunes compositeurs comme le gauchiste Richard Wagner. Il profite en outre amplement de ses groupies, multipliant les aventures au grand désespoir de sa conjointe qui a abandonné son mari pour le suivre. En échange du contrôle de son existence et de sa sexualité, la riche princesse Carolyne propose de lui fournir les conditions adéquates pour élaborer la musique merveilleuse à laquelle il aspire.

Je ne suis pas fan de Ken Russell et je n’aurais sans doute jamais regardé Lisztomania sans la critique alléchante de Pascal Françaix dans Camp ! Volume 2 : Pop Camp, comédie & film musical. Ken Russell débuta sa carrière dans la branche documentaire de la BBC où il dirigea des biographies dramatisées d’artistes célèbres dont Elgar ou Debussy. Il poursuivit dans cette veine sur grand écran avec notamment The Music Lovers (1971) consacré à Tchaikovsky et Malher (1974), dans des récits de moins en moins fidèles à la réalité historique et de plus en plus camp. Lisztomania devait être le second volet d’une série de six biographies de compositeurs produites par David Puttnam. Satisfait de son travail sur Tommy (1975) avec Roger Daltrey, le chanteur des Who, Ken Russell l’engagea pour incarner Liszt. Lisztomania fit un flop et marqua l’arrêt de la collaboration entre Ken Russell et David Puttnam.
La lisztomanie est un terme inventé en 1844 par l’écrivain et critique Heinrich Heine pour désigner le phénomène d’intense hystérie collective qui accompagnait les récitals de Franz Liszt. Ken Russell s’en est inspiré pour transformer Liszt en rock-star à la vie sexuelle débridée. Il a également pioché dans l’autobiographie très romancée de Marie d'Agoult centrée sur son idylle mouvementée avec Liszt, et reprend de façon anarchique d’autres aspects historiques à l’instar de la relation de Liszt avec Wagner, qui épousa sa fille Cosima Liszt. Il ajoute à cela une intrigue totalement farfelue avec un Wagner vampire communiste puis proto-nazi, beaucoup de mauvais goût et d’éléments camp, avec en point d’orgue un Liszt au pénis géant. Les transitions sont chaotiques, les passages sérieux sont ratés et Lisztomania est franchement trop long. Etonnamment, la bande originale de Rick Wakeman du groupe de rock progressif Yes, qui apparaît brièvement en Thor, est insipide. Est-ce que Lisztomania vaut le coup d’œil pour les amateurs de cinéma déviant ? Clairement oui, c’est par moments un summum de camp délirant à un niveau rarement atteint dans une production mainstream. Est-ce que c’est réussi en dehors de quelques séquences culte ? Plutôt non en raison de gros problèmes de rythme, d’un montage confus et d’un énorme ventre mou. Cela m’a tout de même donné envie de récupérer Tommy, que j’étais persuadé d’avoir vu et en fait non, et qui musicalement joue dans une autre catégorie.


Mermaids de Richard Benjamin (1990, Les deux sirènes)
En 1963, Charlotte a 15 ans et est obsédée par la religion catholique bien qu’elle soit issue d’une famille juive. Elle rêve d’entrer au couvent et se morigène de ses pensées impures. Elle vit avec sa sœur de 9 ans passionnée de natation, Kate, et avec sa mère qu’elle appelle Madame Flax, avec qui les relations sont tendues. Madame Flax est une femme libre qui n’a aucun souci à coucher avec les hommes qu’elle trouve séduisant et qui déménage avec ses deux filles dès qu’une difficulté pointe son nez. Elles viennent d'emménager dans une petite ville du Massachusetts où Mme Flax fait immédiatement sensation. De son côté, Rachel est en proie aux tourments depuis qu’elle est tombée amoureuse contre son gré du beau Joe Peretti.

Mermaids est une classique histoire de passage à l’âge adulte tirée d’un court roman de Patty Dann publié en 1986. Il est taillé sur mesure pour Cher qui signait son retour trois ans après Moonstruck (1987) et son généreux oscar de la meilleure actrice. Son jeu s’est pas mal amélioré selon moi dans un rôle qui lui convient parfaitement. Elle est épaulée par Winona Ryder en Charlotte, que Cher avait remarqué dans Heathers (1989), par Christina Ricci en Kate dans sa première apparition au cinéma et par Bob Hoskins en amant sympathique, qui sortait du succès de Qui veut la peau de Roger Rabbit (1988). En dépit d’une voix off de Charlotte souvent agaçante et d’effets scénaristiques faciles, Mermaids est distrayant, avec une nostalgie pour les années 60 typique de la fin des années 80/début 90 (Dirty Dancing (1987), Dogfight (1991), JFK (1991), Panic sur Florida Beach (1993)…). Le duo Cher/Bob Hoskins a une bonne alchimie, la bande originale est entrainante, c’est un agréable feel-good movie hollywoodien.


Animale d’Emma Benestan (2024)
Nejma est la première femme à pratiquer la course camarguaise, un sport dans lequel les participants tentent d'attraper des cocardes sur un taureau dans une arène. Elle s’est entraînée dure dans une ambiance très macho et se considère intégrée. Un soir, pour fêter son initiation, elle part dans un bar avec ses collègues puis iels vont embêter les taureaux dans les champs. Envoyée en éclaireuse, Nejma s’évanouit complètement saoule et se réveille le lendemain dans son lit. Elle a une profonde blessure à l’épaule et ne se souvient pas des évènements de la veille. Pendant les jours qui suivent, les hommes qui l’accompagnaient sont massacrés en pleine nuit les uns après les autres.

Animale est le second long métrage d’Emma Benestan, qui marque ses débuts dans le cinéma de genre. Elle mélange à cette occasion de nombreuses références avec des touches de western, de film de loup-garou, de body horror et, attention petit spoiler mais on le devine vite, de rape & revenge. Cet aspect m’a moyennement convaincu, évoqué par un dévoilement progressif et une révélation inutilement explicite étant donné qu’on avait compris depuis longtemps. J’ai également été peu emballé par la musique, trop grandiloquente à mon goût, et par le jeu des comédiens, tous amateurs excepté l’héroïne. Les thèmes abordés sont toutefois intéressants. Emma Benestan, qui avait déjà réalisé un documentaire sur la course camarguaise, connait son sujet et les paysages de Camargue sont magnifiques. Malgré mes réserves, Animale est un nouvel exemple encourageant de fantastique à la française, dont la diversité ces dernières années fait plaisir.


Into Eternity de Michael Madsen (2010)
En 2004 dans l’ouest de la Finlande près de la centrale nucléaire d'Olkiluoto, les travaux du complexe d’Onkalo ont démarré. Premier site permanent au monde de stockage des déchets radioactifs, Onkalo devrait entrer en opération en 2026, avec une construction censée se poursuivre en parallèle et accueillir à terme la totalité des déchets produits par la Finlande. Autour de 2120, il sera scellé pour l’éternité, les déchets continuant à rester actif pendant 100 000 ans. Que deviendra la Terre au cours de cette période largement supérieure à l’intégralité de l’Histoire humaine ? Comment s’assurer de la pérennité du site et du fait que les générations futures ne tenteront pas d’y pénétrer ?

Quand il apprit qu’Onkalo était pensé pour tenir 100 000 ans, Michael Madsen fut immédiatement fasciné par cette idée complètement inédite d’un point de vue philosophique, personne ne s’étant jamais projeté sur une telle durée. Il décida d’aller interroger les scientifiques et techniciens à l’origine de l’édifice en essayant de les déstabiliser sur leurs certitudes. Il a divisé son documentaire en parties : un gros tiers expose les principes de la radioactivité et les problématiques autour du stockage temporaire et permanent, avant de se plonger dans le cœur du sujet autour des risques d’intrusion, des moyens de prévenir le futur et des questions légales. Terminé en 2010, la catastrophe de Fukushima en mars 2011 lui redonna de la visibilité et Into Eternity sortit sur les écrans français en mai 2011.
Into Eternity n’est pas un classique documentaire à la Netflix, Michael Madsen peaufine sa photographie, pose un rythme contemplatif et se penche sur des questions philosophiques. On sent l’influence d’Errol Morris et il reprend même un morceau de Philip Glass avec qui Morris a souvent collaboré. Ce formalisme excessif constitue à la fois la force et la faiblesse d’Into Eternity, la forme prenant parfois l’ascendance sur le fond comme lorsque Michael Madsen face caméra dans la pénombre monologue des banalités sur un ton sentencieux. Il y a heureusement des passages plus réussis et Into Eternity ouvre des réflexions passionnantes sur l’avenir de nos déchets.


Films vus seuls
ほんとにあった怖い話 有限-会 [Honto ni atta kowai hanashi: Yûgen-kai] de Norio Tsuruta (1992, Scary True Stories: Realm of Spectres)
Scary True Stories: Realm of Spectres comporte quatre épisodes :
Va t’en la vieille !, préfecture de Saitama au nord-ouest de Tôkyô : une nuit, Yuka entend quelqu’un frapper à sa fenêtre.
L’ami de la cage d’escalier, Ôsaka : en retard pour les cours et pour éviter de croiser un professeur, Yano et Nami prennent l’escalier désert au nord du bâtiment. Yano remarque des traces de sang séché et croit apercevoir un garçon sur le palier entre deux étages.
Paralysie du sommeil, Hokkaidô : Yukari Ishikami rêve qu’elle est paralysée.
Cheveux noirs dans la maison abandonnée, Tôkyô : Takako Jishima, son frère et leur ami visitent une maison réputée hantée. Iels tombent sur une boite poussiéreuse qui contient des cheveux de femme.
Scary True Stories: Realm of Spectres est l’ultime volet de la trilogie vidéo des Scary True Stories réalisée par Norio Tsuruta et scénarisée par Chiaki J. Konaka. A l’inverse des précédents, il comprend quatre segments au lieu de trois pour une durée similaire. Le premier et le troisième sont particulièrement courts, environ cinq minutes, contre 13 minutes pour le deuxième et 18 pour le quatrième. Les deux derniers mettent par ailleurs en avant des adultes tandis que tous les épisodes jusqu’à présent, excepté L’hôpital à minuit, étaient centrés sur des adolescents ou des enfants. Va t’en la vieille ! et Paralysie du sommeil sont franchement faibles, une vague idée mal exploitée et plombée par une mise en scène médiocre. L’ami de la cage d’escalier est légèrement meilleur en dépit de ses héroïnes très shôjo. Cheveux noirs dans la maison abandonnée est un cran au-dessus des autres, avec ce concept konakaesque de la terreur liée à une touffe de cheveux. Sans valoir les classiques qui leur succèderont, ces trois Scary True Stories méritent le coup d’œil pour les amateurs de J-Horror, qui y découvriront les fondations du genre.


Una aventura en la noche de Rolando Aguilar (1948, Adventure in the Night)
Le scénariste Fernando Novoa reçoit un coup de fil de la police pour venir identifier le corps du réalisateur Arturo Centella, son meilleur ami. L’inspecteur chargé de l’affaire pense à un suicide, hypothèse qui ne convainc guère Fernando. Il lui raconte les évènements étranges qui leur sont arrivés ces derniers mois, qui commencèrent lorsque qu’Arturo se moqua d’un médium en le traitant de charlatan. Peu après, ils croisèrent deux femmes sur la route, Elena et Amparo, avec qui ils passèrent la soirée. Le lendemain, ils apprirent qu’elles étaient censées être mortes dans un accident de voiture deux mois auparavant.

Rolando Aguilar (a priori aucun lien de parenté avec Luis Aguilar) est un cinéaste mexicain oublié qui a dirigé une trentaine de titres dans les années 40-50. Pour Una aventura en la noche, il a bénéficié d’un beau casting avec la star Luis Aguilar en Arturo, Miroslava en Elena, Jorge Reyes (un excellent acteur de second rôle aperçu dans Romeo y Julieta en 1943 ou Calabacitas tiernas en 1949) en Fernando ou Carlos Villarías en père d’Elena. C’est une production Azteca Studios, un grand studio construit en 1937 par Gabriel García Moreno avec le soutien du puissant distributeur et exploitant de salles José U. Calderón (le père de Guillermo Calderón). Il fut racheté en 1950 par Churubusco pour former Churubusco Azteca Studios, qui fit les belles heures du cinéma d’horreur mexicain des années 50-60. L’histoire est signée Chano Urueta, une des figures incontournables de l’épouvante de cette époque, qui s’inspire notamment de la légende urbaine de l’auto-stoppeuse fantôme.
Una aventura en la noche est assez étonnant, une combinaison de mélodrame, de film noir, de mystère et de fantastique. L’interprétation est solide, la photographie de Raúl Martínez Solares est plutôt réussie, avec de jolies séquences de nuit pas valorisées par la copie dégueu que j’ai vue. Le montage noirisant en flash-back tient également la route mais j’avoue être resté sur ma faim. Il n’y a pas d’alchimie entre Luis Aguilar et Miroslava, leur romance est tarte et l’intrigue manque de tension. Le mélange des genres ne prend pas et je ne me suis jamais vraiment senti concerné. Dommage.


Cert a Káca de Václav Bedřich (1955, Le diable et Catherine)
Le diable Kokes est envoyé sur Terre par Lucifer pour emporter la vile duchesse Catherine, qui vient d’être maudite pour la énième fois par un brave berger. Sur le chemin, il se laisse distraire par le fumet d’une auberge et s’installe à table. En mangeant, il entend la paysanne Cathy pester contre son fiancé qui refuse de l’accompagner, jurant qu’elle serait prête à danser avec le diable. Kokes la prend au mot et l’emmène en Enfer. Il ne se doutait pas qu’il allait tomber sur une telle furie.

Le diable et Catherine est au départ une nouvelle de 1846 de l’écrivain Božena Němcová tirée d’un conte populaire tchèque. Son adaptation animée de 41 minutes est dirigée par Václav Bedřich, un élève du fameux Jiří Trnka, qui réalisa plus de 300 courts et moyens métrages d’animation pour le petit et le grand écran. Bien que la représentation des Enfers soit amusante, Le diable et Catherine est terriblement daté, que ce soit dans la qualité de l’animation ou dans le style graphique, avec un côté ligne claire lié à la participation de l’illustrateur Josef Lada connu pour ses personnages aux lignes fortes et aux formes arrondies. La durée est excessive, la plupart des scènes sont étirées et servent à meubler un récit rachitique. C’est donc une curiosité surannée que je ne saurais conseiller.


呪怨 [Ju-on] de Takashi Shimizu (2000, Ju-on)
呪怨2 [Ju-on 2] de Takashi Shimizu (2000, Ju-on 2)
Le ju-on est « une malédiction qui apparaît quand une personne meurt dans un état de rage intense, qui génère une tache dans le lieu où elle vivait. Quiconque la touche meurt et engendre une nouvelle malédiction ». Inquiet de l’absence de Toshio, six ans, son instituteur se rend au domicile de ses parents, Takeo et Kayako Saeki. Il y découvre un Toshio couvert de bleus, dans une maison vide où s’est déroulée un terrible drame. S’enchaînent des va-et-vient entre différentes époques, qui montrent le destin des familles ayant été en contact avec ce lieu fatal.

En 1998, Kiyoshi Kurosawa recommanda un de ses élèves pour diriger un sketch de l’anthologie Gakkô no kaidan G à laquelle il collaborait. Les responsables du projet acceptèrent mais limitèrent la contribution du jeune Takashi Shimizu à deux brèves séquences de 3 minutes, Katasumi et 4444444444. Devant l’accueil enthousiaste du public, Takashige Ichise, le producteur de Ring (1998), proposa à Shimizu de développer son concept pour l’éditeur Toei Video. Pensé comme une unique histoire d’1h50, Ju-on fut coupé en deux pour sa diffusion en vidéo, la seconde partie réutilisant une trentaine de minutes de la première pour qu’elles atteignent toutes les deux une durée d’1h10 environ.
Ju-on 1 détaille l’origine du mal à travers la visite de l’enseignant de Toshio et explore le sort funeste des membres de la famille Murakami, qui ont racheté la maison des Saeki. Takashi Shimizu reprend au passage des personnages de Katasumi et 4444444444, qui s’intègrent dans l’intrigue générale. Ju-on 2 est centré sur l’agent immobilier chargé de vendre la demeure des Murakami et sur son entourage. Ce volet se conclut sur une fin ouverte, exploitée dans la version cinéma de Ju-on (2002). La singularité du cycle Ju-on est en effet d'enrichir sa mythologie à chaque occurrence en se servant de ce qui a précédé, Takashi Shimizu continuant à approfondir son univers dans ses deux opus japonais sur grand écran et ses deux faux-remakes américains. Il a ensuite laissé la main à Takashige Ichise pour la poursuite de la franchise, qui comporte au total une douzaine de films, une série TV, six romans, un jeu vidéo, deux mangas, un roman graphique et même une pièce de théâtre.
Je n’avais vu jusqu’à récemment que le Ju-on cinéma de 2002 que j’avais moyennement apprécié. Je m’attendais à quelque chose dans le style de Ring et j’avais été déçu. Situé dans la troisième vague de la J-Horror (la première vague débutant avec Jaganrei (1988) et Scary True Stories (1991), et la seconde avec Ring), Takashi Shimizu se démarque de ses prédécesseurs par une horreur plus frontale, qui emploie les codes de l’épouvante japonaise traditionnelle tout en capitalisant sur certains éléments de la théorie Konaka. Le look de Toshio est ainsi inspiré du butô et son cri de chat renvoie aux kaibyô, ces fantômes félins fréquents dans le folklore japonais. Sayako est un onryô, un esprit vengeur souvent associé aux femmes trompées, martyrisées ou abandonnées. Les onryô les plus fameux sont Oiwa et Kuchisake-onna, auxquelles Kayako est parfois comparée. Je trouve ces rapprochements surfaits. Ce qui distingue Oiwa de ses variantes, c’est l’époux arriviste, le poison, le visage défiguré et le bébé ; du côté de Kuchisake-onna, on se remémore la bouche fendue, la paire de ciseaux ou de couteaux, et son attaque gratuite des personnes qu’elle croise après leur avoir demandé « watashi, kirei ? » (« est-ce que je suis belle ? »). Kayako ne possède aucune de ses caractéristiques, elle s’insère juste dans une trame classique de femme victime de son mari qui revient sous la forme d’un spectre violent.
Davantage que sur les scènes de terreur (je préfère la subtilité d’un Nakata abreuvé à la théorie Konaka aux fantômes kabukiesque explicites de Shimizu), l’intérêt de ces premiers Ju-on vient selon moi de la narration éclatée, qui porte sur six familles et une vingtaine de protagonistes, avec des temporalités différentes et des recoupements entre les épisodes. Cet aspect s’élargit encore lorsqu’on considère les autres métrages, qui font de Ju-on un cas assez unique par sa dimension de contamination de l’horreur.


La casa sin fronteras de Pedro Olea (1972, The House Without Frontiers)
Sans perspective dans son pauvre village rural, Daniel Márquez est monté à Bilbao dans l’espoir d’obtenir un emploi stable. Il loge dans une pension de famille à bon marché et enchaîne les petits boulots. Il est un jour interpellé dans la rue par un vieux monsieur qui lui propose de l’aider. Il est engagé par la Maison sans frontières, une organisation secrète apparemment philanthropique. On lui fournit un dossier dans lequel on lui demande de retrouver Anabel Campos, une femme qui a travaillé pour eux et a disparu.

Tiré de la nouvelle Lluvia de l’écrivain mexicain José Agustín, La casa sin fronteras fit un bide et ruina la compagnie de production de Pedro Olea, l’Amboto Producciones Cinematográficas. Il ne sortit de l’oubli que récemment, en 2024 grâce au blu-ray édité par Mondo Macabro. La casa sin fronteras est un thriller psychologique conspirationniste, genre en vogue dans les années 70. La Maison sans frontières rappelle l’Opus Dei, les Francs-maçons ou une autre institution opaque supposée influente, et leurs méthodes évoquent certains abus du franquisme. L’interprétation est convaincante, avec le peu connu Tony Isbert en Daniel et Geraldine Chaplin en Anabel, il y a une jolie photographie mais c’est clairement trop long. Après une mise en place réussie, Pedro Olea étire son intrigue sans réellement développer ses protagonistes et ne parvient pas à maintenir la tension. C’est dommage car il y avait du potentiel, ça aurait sans doute fait un excellent court métrage.


紫頭巾 [Murasaki zukin] de Hideaki Ônishi (1958, The Purple Hood)
Le seigneur Owari, premier conseiller du shôgun, vient de décéder brutalement. Le manipulateur Tanuma Okitsugu est désigné pour le remplacer, au grand dam de l’honnête Akimoto Tajima. En ville, la récession frappe la population. Loin de secourir les habitants, Tanuma en profite pour s’enrichir davantage. Il trouve sur son chemin un mystérieux justicier, Murasaki zukin (zukin = cagoule et murasaki = violette), qui défend les faibles et oblige les marchands à vendre leur riz au lieu de spéculer. Outre l’arrestation de ce trouble-fête, Tanuma est également obsédé par un peintre à la mode que personne ne connait, l’insaisissable Hidemaro.

Evacuons au préalable un point fâcheux qui ne m’a pas aidé à prendre cet opus totalement au sérieux : à chaque fois que je lisais « the purple hooded man » dans les sous-titres, je pensais à The Scarlet Pumpernickel, incarné par Daffy Duck dans le fameux dessin animé éponyme de Chuck Jones (1950)… Nonobstant ce souci, Murasaki zukin est un traditionnel jidai-geki de la Toei avec Chiezô Kataoka en brave redresseur de torts. La mise en scène est assurée par Hideaki Ônishi, un ancien acteur disciple de Chiezô Kataoka qui fut ensuite assistant de Tomu Uchida.
Murasaki zukin n’est pour une fois pas tiré d’un roman, c’est une histoire originale de Rokuhei Susukita écrite pour le film Ukiyoe-shi murasaki zukin en 1923. Dès ce premier scénario qui reprenait le concept du populaire serial The Purple Mask (1916) d’Universal, Rokuhei Susukita révolutionna le jidai-geki en lui apportant une complexité inusitée et des personnages hauts en couleur. Ukiyoe-shi murasaki zukin eut un immense succès et fut l’objet de plusieurs remakes en 1926, 1949 et 1958 (sans compter les récupérations officieuses à l’image de deux obscures productions de la Shintôhô de 1957 dirigées par Masaki Môri). Il eut aussi droit à trois séries télévisées en 1961, 1972 et 1982. La version de 1958 eut une suite en 1963, Hengen murasaki zukin (1963), avec Ryûtarô Ôtomo en Murasaki zukin et Chiezô Kataoka dans un rôle secondaire.
Murasaki zukin ne se démarque pas des habituels justiciers enquêteurs de la Toei des années 50-60 généralement interprétés par Utaemon Ichikawa du type Bored Hatamoto. Sans casser trois pattes à un canard, c’est assez dynamique, Chiezô Kataoka fait le boulot, la distribution est solide (avec Sô Yamamura en gros méchant) et on ne s’ennuie pas.


Livres
Les Guerres de Lucas – Episode II de Renaud Roche & Laurent Hopman (Deman éditions, 2025), 208 p.
Après le succès phénoménal de Star Wars, Georges Lucas, à présent millionnaire et pourvu de la juteuse rente de la vente des produits dérivés, songe sereinement au second épisode de la saga. Il se décharge des fonctions de réalisateur, qu’il confie à son ancien professeur Irvin Kershner, et de scénariste pour conserver uniquement une position de producteur à distance et se consacrer à sa vie privée. Il aimerait avoir un enfant et a convaincu son épouse Marcia d’acheter avec lui une vaste propriété pour construire un ranch dédié au septième art. Malheureusement, L’empire contre-attaque va se révéler un gouffre financier plus périlleux qu’escompté pour Lucas qui y a investi sa fortune.

Le premier tome des Guerres de Lucas avait été une belle surprise et j’étais curieux de lire le second. Contrairement à son prédécesseur qui couvrait plus d’une décennie, abordait différentes œuvres de Lucas et se penchait sur le milieu du cinéma hollywoodien des années 60-70, Les Guerres de Lucas – Episode II se focalise sur la préproduction, le tournage calamiteux et l’exploitation de L’empire contre-attaque (1980). A part une courte apparition de Spielberg liée à la conception des Aventuriers de l’arche perdue (1981) par Lucasfilm, on se concentre sur les principaux acteurs du projet et sur la façon dont l’optimisme et la bonne humeur initiale de Lucas se dissipent avec l’accumulation des ennuis. Je ne pensais pas, compte tenu du triomphe de l’épisode 1, que L’empire contre-attaque avait été si compliqué.
En raison de son périmètre restreint, Les Guerres de Lucas – Episode II n’est pas aussi passionnant que Les Guerres de Lucas, sans la vision d’ensemble qui faisait une partie du charme du volume 1. Il est davantage destiné aux amateurs de l’univers Star Wars même s’il est intéressant d’un point de vue cinématographique de découvrir les rôles et responsabilités de chaque poste dans le processus de création. Cela demeure plaisant grâce à la narration fluide de Laurent Hopman, très documentée sans donner l’impression d’une surcharge d’informations et parfaitement servie par les dessins de Renaud Roche. Il ne reste plus qu’à attendre la sortie du troisième tome.


Champignons – Tout ce qu'il faut savoir en mycologie de Guillaume Eyssartier (Belin, 2018), 304 p.
Contrairement à ce qu’indique son titre, Champignons – Tout ce qu'il faut savoir en mycologie n’est pas un ouvrage généraliste d’initiation à la mycologie (la science qui étudie les champignons), c’est une présentation des grands groupes morphologiques employés par les mycologues pour les aider à classer les champignons. Guillaume Eyssartier les sépare en six ensembles ; les champignons à tubes (essentiellement les bolets) ; les champignons à lames avec un pied (agarics, amanites, coprins, lactaires, russules…) : les champignons pleurotoïdes (pleurotes et compagnie) ; les champignons à plis avec un pied (chanterelles et girolles) ; les champignons à aiguillons avec un pied (hydnes) ; et les champignons avec d’autres formes (clavaires, morilles, truffes, vesses-de-loup…). Pour chaque groupe, il propose une fiche richement illustrée contenant une définition globale du genre, le milieu où ils poussent et les principaux détails permettant de les distinguer (en examinant le chapeau, le pied, la couleur, la chair, l’anneau, en utilisant des réactifs…) ainsi que des tableaux récapitulatifs portant sur des éléments clés.

A l’inverse de ma conjointe qui adore aller ramasser les champignons et est capable d’en déterminer un certain nombre, je suis complètement nul en mycologie et je souhaitais combler partiellement mes lacunes. Au vu de son titre et de sa réputation flatteuse sur les forums spécialisés, je pensais que Champignons – Tout ce qu'il faut savoir en mycologie serait une bonne introduction sur le sujet. Ce n’est pas vraiment le cas et il aurait plutôt dû être intitulé Les grands groupes de champignons, sans doute moins vendeur. J’ai certes appris beaucoup de choses, les photos sont superbes et le plan du livre est clair. Pour en profiter pleinement, il est toutefois nécessaire d’avoir des bases solides et d’avoir pratiqué sur le terrain. Pour le novice que je suis, il aurait fallu un chapitre expliquant comment chercher et ramasser, ce qu’il faut regarder et comment regarder, et des tableaux transverses pour différencier les groupes. Guillaume Eyssartier s’attarde en effet longuement sur la manière de reconnaitre les espèces au sein d’un groupe mais semble parfois considérer qu’identifier le groupe est évident. Pour ma part et même après la lecture de ce bouquin, je serai fort embarrassé pour catégoriser un champignon à de rares exceptions. Je vais néanmoins garder Champignons – Tout ce qu'il faut savoir en mycologie et j’y reviendrai quand j’aurai acquis davantage d’expérience.


Revues
Mad Movies n°400 – Janvier 2026
Pour ce numéro 400, Mad Movies a invité Christophe Gans, qui vient de terminer Return to Silent Hill (2026) vingt ans après le premier volet. Outre un dossier sur le film, Christophe Gans intervient ponctuellement pour donner son avis sur les différents thèmes abordés. Il est souvent intéressant mais j’avoue être un peu déçu, je m’attendais à quelque chose de plus marquant pour ce numéro 400.

Du côté des nouveautés, je note Tatsuki Fujimoto Anthologie 17-26 (2025), une mini-série animée adaptant des histoires du mangaka Tatsuki Fujimoto, un auteur que je ne connais pas ; L’élue (2025), du folk horror à la Rosemary's Baby (1968) ; Primate (2025), une espèce de Cujo (1983) gore avec un singe ; et à la limite le thriller domestique La femme de ménage (2025) un soir de désœuvrement.
A part ça, j’ai bien aimé leur hommage à Udo Kier décédé en novembre 2025, leur entretien avec Gianni Garko (l’acteur de Sartana), leur long article sur Danger : Diabolik ! (1968, un Mario Bava qui ne m'a pas laissé un grand souvenir), et même leur bilan 2025 qui consiste en une discussion à bâtons rompus (tout en étant en désaccord avec une partie de leur top).


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