Films vus en compagnie
怪物 [Kaibutsu] de Hirokazu Kore-eda (2023, L'innocence)

Excepté son premier opus Maborosi (1995), Hirokazu Kore-eda a toujours scénarisé ses longs métrages de fiction. Jugeant éprouver des difficultés à se renouveler, il accepta pour Kaibutsu un projet du romancier Yuji Sakamoto inspiré de sa jeunesse. Au lieu d’une narration linéaire, il adopta une forme éclatée, avec la même histoire racontée trois fois selon l’angle de Saori, de M. Hori puis de Minato. A l’inverse de Rashômon (1950) souvent cité en comparaison par les critiques flemmards, chaque occurrence complète la précédente alors que Kurosawa soulignait l’impossibilité d’atteindre une vérité subjective. Le résultat ne m’a pas convaincu. J’ai trouvé le procédé de répétition vain, j’aurais préféré une trame simple qui se focalise sur les personnages et leurs sentiments plutôt qu’un mystère jouant sur des accusations mensongères et une révélation progressive.
A noter que le titre Kaibutsu signifie littéralement « monstre ». Il a peut-être été modifiée en français pour éviter la confusion avec Monster (2003).
El libro de piedra de Carlos Enrique Taboada (1969, The Book of Stone)

Un an après Hasta el viento tiene miedo (1968) qui établit sa réputation, Carlos Enrique Taboada poursuivit dans la veine fantastico-horrifique avec El libro de piedra dont il écrivit l’intrigue et pour lequel il réemploya les actrices Marga López (Julia) et Norma Lazareno (Mariana). Il reprit du classique Le tour d'écrou d’Henry James le principe de la gouvernante chargée d’un gamin difficile sous influence d’une présence maléfique.
Sur de nombreux plans, El libro de piedra se rapproche des autres films de Carlos Enrique Taboada que j’ai vus, en particulier de Veneno para las hadas (1986), relecture postérieure du Tour d'écrou du point de vue des enfants et non des adultes. La différence est qu’il ne m’a pas ennuyé, c’est lent mais je n’ai pas ressenti le faux rythme qui m’avait gêné auparavant. Il y a des scènes d’épouvante réussies et une ambiance oppressante bien rendue. Sans se hisser au niveau des Innocents (1961), le chef d’œuvre de Jack Clayton également tiré du Tour d'écrou, c’est une plaisante variation à découvrir.
Five Nights at Freddy's d’Emma Tammi (2023)

Five Nights at Freddy's est la transposition d’une série de jeux vidéo éponymes à succès de type survival horror, qui comporte actuellement dix épisodes, des spin-offs et une trilogie de romans. Flairant un bon filon, Jason Blum récupéra les droits cinématographiques en 2017. Le projet mit six ans à se concrétiser, changeant régulièrement de mains avant d’échouer à Emma Tammi. Malgré des critiques négatives, Five Nights at Freddy's cartonna dans les salles et des suites sont envisagées. Le récit est franchement bancal, les liens entre le traumatisme de Mike, les problèmes psychologiques de sa sœur et les monstres de Freddy Fazbear's Pizza sont artificiels, on a l’impression qu’ils ont regroupés des concepts au hasard. Le seul intérêt est la qualité des effets spéciaux, mélange de marionnettes et d’animatroniques créés par la Jim Henson's Creature Shop.
Lo chiamavano Jeeg Robot de Gabriele Mainetti (2015, On l'appelle Jeeg Robot)

Les films de super-héros non américains sont en général originaux, renouvelant le genre à l’instar du français Vincent n’a pas d’écailles (2014), du norvégien De uskyldige (2021) ou de l’indien Minnal Murali (2021). C’est ici au tour des Italiens, qui se devaient de faire oublier le calamiteux Il ragazzo invisibile (2014), copie ratée des modèles hollywoodiens. Pour Lo chiamavano Jeeg Robot, Gabriele Mainetti choisit un angle social mafieux, prenant pour héros un pauvre mec qui exploite ses aptitudes de façon pathétique et individualiste. Le budget étant limité, il y a peu d’action, on est davantage dans un drame sordide et longuet. Le souci est qu’à force de noircir Enzo, on finit par ne plus avoir aucune compassion pour lui, notamment en raison de sa manière d’agir avec la fille simplette de Sergio. Le comédien Luca Marinelli sauve heureusement la mise grâce à son interprétation d’un méchant queer complètement givré et outrancier qu’il réussit à rendre fascinant. Lo chiamavano Jeeg Robot vaut surtout pour les scènes où il apparaît.
SuperBob de Jon Drever (2015)

Je continue avec les films de super-héros non américains, cette fois avec une production anglaise fauchée. Jon Drever et l’acteur Brett Goldstein développent un court métrage de 2009 de trois minutes qui consistait en une brève interview de Bob. Ils en tirent une comédie romantique à l’humour typiquement britannique, où un Bob gaffeur doit jongler entre ses responsabilités et sa recherche du grand amour. Ce n’est pas parfait, certaines blagues tombent à l’eau, la faiblesse des moyens est parfois flagrante et ça tourne en rond mais c’est profondément gentil et sympathique et ça m’a amusé.
The Blue Bird de Walter Lang (1940, L'oiseau bleu)

The Blue Bird fut la réponse de la Fox au Magicien d’Oz (1939) de la MGM. Ils s’inspirèrent de la pièce L'oiseau bleu de Maurice Maeterlinck écrite en 1908 (qui sera également adaptée en animé en 1980 et diffusée sur FR3 en 1986, j’en ai de vagues réminiscences) et firent appel à leur star maison Shirley Temple pour incarner Mytyl. Distribué après le début de la Seconde Guerre Mondiale en Europe et loin de posséder les atouts du Magicien d’Oz, The Blue Bird fit un four. Il mit un frein à la carrière de Shirley Temple, qui fut virée par la Fox. A voir aujourd’hui, c’est très mou et ça manque de fantaisie. Il n’y a qu’une chanson sans intérêt, c’est assez sexiste (le fidèle homme-chien contre la traitresse femme-chat, des arbres tous masculins sauf le saule car elle pleure…), les couleurs font délavées et le récit baigne dans un moralisme lourdingue. Mieux vaut se replonger dans Le magicien d’Oz.
One More Time de Jonatan Etzler (2023)

One More Time est un film de boucle suédois, une production Netflix internationalisée qui lorgne ouvertement vers Un jour sans fin (1993) et Peggy Sue s'est mariée (1986), cités explicitement. On est dans de la comédie romantique gentillette dans une ambiance de campus américain nostalgique des années 2000 (ce qui continue de susciter mon incompréhension, la vieillesse tout ça…). On a l’impression d’être dans une Californie transposée dans les paysages de Suède, la trame est extrêmement prévisible et guimauve mais cela demeure un feel-good movie acceptable si on est bien luné et qu’on cherche le confort d’un produit standardisé déjà vu cent fois.
Films vus seuls
陸軍中野学校 密命 [Rikugun Nakano gakko: Mitsumei] d’Akira Inoue (1967, Secret Assignment)

Les enquêtes de Jirô Shiina de l’école militaire de Nakano se suivent et se ressemblent. On est cette fois en 1940 et l’action se déroule dans les environs de Tôkyô. L’intrigue est banale, avec des rebondissements téléphonés, et les espions se comportent en purs amateurs enchaînant les boulettes. La réalisation est assurée par Akira Inoue, fruit de la Daiei qui œuvra essentiellement à la télévision après la faillite du studio. Ce fut un élève de Kazuo Mori, un vieux briscard proche du président Masaichi Nagata qui s’était chargé de l’épisode précédent. De façon amusante, Rikugun Nakano gakko: Mitsumei fut distribué au Japon le même jour que le James Bond You Only Live Twice (1967). En dépit d’une belle photographie et d’un casting de qualité, avec notamment Isao Yamagata et Miwa Takada, c’est quelconque et j’espère que le cinquième et dernier volet relèvera le niveau.
Santo contra los zombies de Benito Alazraki (1962, Santo contre les zombies)

Santo contra los zombies est le premier Santo tourné au Mexique après deux opus à Cuba. Si Santo reste un deus ex machina qui surgit pour taper les vilains, il a davantage d’importance et paraît plus à l’aise malgré une cape qui l’encombre dans ses déplacements. Il a été promu au rang de super gentil que les autorités sollicitent en cas de besoin, planqué dans son QG secret rempli de gadgets électroniques et d’écrans de surveillance dignes de Batman. Les femmes continuent d’être enlevées sans raison, des combats pas franchement dynamiques accaparent un bon tiers du métrage et le scénario est extrêmement prévisible et bourré d’incohérences. Sans être aussi mou du genou que ses prédécesseurs, Santo contra los zombies n'est pas d’un grand intérêt.
チョコレートと兵隊 [Chokorêto to Heitai] de Takeshi Satô (1938, Chocolat et soldats)

Chokorêto to Heitai s’intègre dans le courant des films de propagande humaniste typique du Japon de la fin des années 30, qui ont fortement perturbé les Américains quand ils sont tombés dessus. Au début de la guerre du Pacifique, Chokorêto to Heitai fut ainsi choisi par le gouvernement des Etats-Unis comme exemple représentatif de la mentalité japonaise. Frank Capra le découvrit durant une projection, fut impressionné par sa qualité et estima que ça ressemblait à un manifeste anti-guerre. Dans les faits, il combine diverses tendances. C’est le premier long métrage de Takeshi Satô, ancien assistant de Hiroshi Shimizu et de Yasujirô Shimazu à la Shôchiku. Recruté par la Tôhô, il signe un shôshimin-eiga à la manière de ses deux maîtres. Pour interpréter Tatsuro, Kamatari Fujiwara, un acteur spécialisé dans les rôles de gens simples et honnêtes, fut sélectionné.
A la trame centrée sur le quotidien du petit peuple se greffe des scènes de guerre insistant sur la camaraderie entre appelés, unis par un destin commun et devant se soutenir quoi qu’il arrive.
S’y ajoute enfin un aspect commercial. L’histoire est en effet inspirée d’un reportage titré Chokorêto to Heitai paru dans le journal Asahi Shimbun sur un soldat qui expédiait des emballages de chocolat à son fils pour qu’il participe à un tirage au sort sponsorisée par le confiseur Meiji Seika. La Tôhô, qui s’occupait des campagnes publicitaires de cette entreprise, y vit une bonne occasion de la mettre en valeur. Rappelons que le film inaugural de la P.C.L. (ancêtre de la Tôhô), Ongaku kigeki horoyoi jinsei (1933) qui lança la carrière de Kamatari Fujiwara, fut financé par le fabricant de bière Dai-Nippon Beer pour promouvoir ses produits.
Chokorêto to Heitai est plus attrayant dans son pan shôshimin-eiga que dans ses côtés guerriers. Le résultat n’est pas désagréable, bien qu’il y ait mieux dans le genre à la même période. J’ai particulièrement apprécié les séquences de kamishibai, divertissement populaire de rue méconnu en Occident. Des artistes itinérants transportaient de petits théâtres de bois dans lesquels ils faisaient défiler des images qu’ils commentaient. Affectionné par la jeunesse, le kamishibai eut son âge d’or entre les années 30 et le début des années 50 et fut amplement utilisé pour répandre la propagande militariste. Une adaptation de Chokorêto to Heitai circula d’ailleurs dès 1939 sous cette forme et on peut aujourd’hui encore trouver les illustrations sur internet :

Séries
Pantheon de Craig Silverstein (2022), saison 1

Pantheon est une série animée américaine de deux saisons de huit épisodes. Au lieu de se contenter de délirer sur l’intelligence artificielle, elle va un cran plus loin et imagine une intelligence uploadée, numérisation de cerveaux humains dans des ordinateurs. La mise en place est captivante, installant une intrigue originale et une multitude de protagonistes. Malheureusement, Pantheon accumule ensuite les clichés et les facilités narratives, avec une vision grossière de la science et de l’informatique et le poncif du messie, un individu unique et exceptionnel capable de sauver la Terre. Les méchants sont ratés, avec un combat final à la Dragon Ball Z douloureux visuellement compte tenu d’une animation techniquement très limitée. Bof bof. Une personne de goût encense néanmoins la saison 2 et je l’attends donc avec curiosité.
A noter que Caspian, 17 ans, est doublé par Paul Dano, 38 ans au moment de l'enregistrement. Un jour, Paul Dano arrêtera de jouer des ados ou des post-ados creepy/nerd.
Livres
Période bleue de Mizumaru Anzai (Cornélius, collection « Pierre », 2023), 248 p.

Mizumaru Anzai est représentatif du virage de Garo au milieu des années 70, qui se tourne vers des illustrateurs tout en conservant la touche autobiographique typique du watakushi manga (variation graphique du watakushi shôsetsu). Avec son esthétique simple et poétique, il plaisait particulièrement au public féminin. Il fut une figure clé de Garo, contribuant à maintenir le lectorat et attirant de nouveaux talents. Son premier essai dans le manga, La tombe du monstre aux vingt visages, est un des rares qu’il n’a pas scénarisé et ça se sent : il se démarque du reste à la fois par son trait et par son thème, plus complexe que ce que Mizumaru Anzai écrira par la suite.
J’avoue être mitigé à propos de Période bleue. Il ne se passe honnêtement pas grand-chose et je n’ai pas été emballé par le style. Et cette manie de dessiner des femmes nues sans aucune justification dans un coin de la page… Il n’y a au moins pas la misogynie qui abonde chez les auteurs de manga de cette époque, on se console comme on peut…
- Cauchemars au ralenti, anthologie réunie par Alain Dorémieux (Casterman, collection « Autres temps, autres mondes », 1976), 256 p.Cauchemars au ralenti est une anthologie de douze nouvelles de 8 à 35 pages réunies par Alain Dorémieux ayant pour point commun un rapport dévié à la réalité, entretenant une angoisse diffuse :
- • Il était un canari rouge de Kate Wilhem (1973) : Tillich doit s’occuper seul de son épouse schizophrène et de leur bébé dans un monde où l’accès aux soins a été restreint au minimum.
- • Toutes les chambres étaient vides de David Gerrold (1972) : Deet et Woozle testent une drogue expérimentale qui les propulse dans un trip partagé.
- • Epaves sur l'autoroute de Edward Bryant (1970) : Forrester et son collègue Gilbert remarquent le nombre important de voitures en bon état abandonnées sur le côté de la route.
- • Au bord des chutes de Harry Harrison (1970) : Un journaliste effectue un reportage sur un individu vivant reclus dans une cabane au bord de gigantesques chutes d’eau.
- • Au lit de bonne heure de George Alec Effinger (1972) : Lenny a été condamné à ne plus se lever de son lit.
- • Crayola de David J. Skal (1972) : Un homme enfermé dans une pièce entièrement blanche reçoit des craies de couleur.
- • Toutes les quatre maisons de Evelyn Lief (1972) : Un appareil permet de ressentir les émotions des personnages de la télévision.
- • Configuration du rivage du nord de Raphael A. Lafferty (1969) : Aidé par son psychanalyste, Miller tente d’atteindre le rivage d’une terre qui l’obsède en rêve.
- • Seulement la nuit de Vonda N. McIntyre (1971) : Une infirmière est chargée de surveiller durant la nuit des enfants lourdement handicapés.
- • Circuit fermé de John T. Sladek (1971) : Andor prend deux semaines de vacances dans une station balnéaire. Le voyage en bus est interminable et il se demande s’il arrivera un jour à destination.
- • Envol psychédélique de Robert Ray (1972) : A la suite d’un mauvais trip à l’acide, un junkie débarque sur une planète étrange.
- • Hâtons-nous vers la porte d'ivoire de Thomas M. Disch (1970) : En se rendant sur la tombe de leurs parents, un frère et une sœur se perdent dans un immense cimetière.
Revues
Mad Movies n°384 – Juillet-Août 2024

A part ça, l’hommage à Donald Sutherland m’a rappelé l’existence des Liens de sang de Claude Chabrol (1977), une curiosité intrigante. Et j’ai apprécié l’entretien avec Joe Hisaishi, qui vient de produire une symphonie minimaliste à la Philip Glass que j’écouterai à l’occasion.
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