samedi 7 février 2026

Carnet de bord 31/01/2026-06/02/2026



Films vus en compagnie
呪怨 [Ju-on] de Takashi Shimizu (2002, Ju-on: The Grudge)
A son arrivée chez les Tokunaga, Rika, une assistante sociale bénévole, est surprise de trouver la personne âgée dont elle doit s’occuper seule dans une maison en désordre. En montant à l’étage, elle entend un bruit dans un placard calfeutré et y découvre un enfant avec un chat. Après avoir prévenu son responsable, elle retourne interroger la vieille dame et constate avec effroi qu’elle est en train d’être attaquée par un fantôme. Sans le savoir, les Tokunaga ont emménagé dans une demeure marquée par une violente tragédie, le meurtre d’une femme et de son fils par son mari. Tous les individus en contact avec les lieux du drame subissent la vengeance des spectres des deux victimes.

En dépit de chiffres de vente plutôt décevants du point de vue de Toei Video, l’excellente réputation auprès des amateurs des deux Ju-on (2000) vidéos permit de lancer le projet d’une adaptation au cinéma. Shimizu rédigea le script aidé par son ancien professeur Kiyoshi Kurosawa et par Hiroshi Takahashi, le scénariste de Ring. Ju-on 2002 n’est pas un remake, il capitalise sur le dyptique précédent en rappelant le strict nécessaire pour les néophytes. Shimizu reprend sa structure narrative éclatée dans le temps et dans l’espace, chaque partie étant centrée sur un personnage différent aperçu antérieurement. Il emploie davantage certains principes de la théorie Konaka, à l'exemple de la transmission de la peur par des biais technologiques indirects (téléphone, caméra de surveillance, écran de télévision, photographies), en particulier dans le meilleur segment axé sur Hitomi Tokunaga. L’apparition frontale des fantômes est en revanche moins convaincante et c’est globalement trop long, la multiplicité des chapitres finissant par engendrer une légère lassitude. Cela reste toutefois une bonne porte d’entrée dans l’univers.


Dead Weight de Jack Smight (1971, Columbo : Poids mort)
Le général à la retraite Martin Hollister, ancien héros de guerre, est menacé par une enquête visant un colonel avec qui il a détourné des fonds militaires. Pour éviter que les investigateurs puissent remonter jusqu'à lui, il abat froidement son associé chez lui, devant sa baie vitrée qui donne sur la mer. Le crime a été entrevu à distance par Helen Stewart, une jeune femme qui se promenait en bateau avec sa mère. Elle signale l’incident à une police sceptique, le lieutenant Columbo est envoyé sur place mais ne remarque rien d’étrange.

Ce troisième épisode officiel de la saison 1 de Columbo met en vedette Eddie Albert (Martin Hollister), un spécialiste des seconds rôles qui fit une belle carrière à la télévision. Il est épaulé par Suzanne Pleshette (Helen Stewart), surtout connue de nos jours pour sa prestation dans Les oiseaux (1963). La mise en scène a été confiée à l’exécutant Jack Smight qui livre un travail quelconque, au grand dam de Peter Falk à qui Universal avait promis la direction d’au moins un épisode. Cela généra de fortes tensions sur le plateau et Peter Falk, lié contractuellement, dut plier. L’intrigue est mal ficelée, avec un témoin assez inutile et un méchant pas franchement intéressant. Sans être désagréable, Dead Weight est loin de la qualité de Murder by the Book et de Death Lends a Hand.


Les femmes au balcon de Noémie Merlant (2024)
Ruby, camgirl, et Nicole, aspirante écrivaine, vivent en colocation dans un appartement de Marseille. C’est la canicule, les gens passent leur temps sur le balcon et Nicole observe son beau voisin d’en face, un nommé Magnani dont Ruby parvient à récupérer le numéro de téléphone grâce à l’arrivée en panique d’Elise, leur amie actrice. Fuyant son conjoint envahissant et harceleur, elle vient s’installer chez elles pour décompresser. Un soir, les trois copines rendent visite à Magnani et improvisent une petite fête. Mal à l’aise, Nicole raccompagne Elise malade pendant que Ruby reste pour une séance photo. Le lendemain matin, Nicole et Elise la retrouvent dans sa chambre, traumatisée et couverte de sang.

Les femmes au balcon est le second long-métrage de Noémie Merlant après Mi iubita, mon amour (2021), réalisé avec une équipe débutante dans des conditions quasi-amateures et un budget réduit. Pour Les femmes au balcon, elle a bénéficié de davantage de moyens et d’un scénario co-écrit avec Céline Sciamma, qui l’avait dirigée dans Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019). Noémie Merlant s’est inspirée de sa propre expérience lorsqu’elle avait vécu quelques mois chez Sanda Codreanu (Nicole), où elle avait repéré un voisin qui les regardait avec insistance. Elle a également puisé dans sa cinéphilie, à la fois dans le cinéma traditionnel, notamment Pedro Almodovar, et dans le cinéma de genre. Elle mélange ainsi comédie, fantastique, horreur gore et discours sur les violences faites aux femmes dans une ambiance camp. Le souci est que c’est aussi extrêmement vulgaire, avec un récit trop didactique et une conclusion nasouille. Cette farce grotesque n’était donc clairement pas mon trip en dépit de ses bonnes intentions.


The Grudge de Takashi Shimizu (2004)
Karen est étudiante à Tôkyô et doit, pour valider un de ses cours, travailler dans un service d’assistance sociale pour étrangers. On l’envoie s’occuper d’une vieille américaine handicapée qu’elle trouve gémissant contre la porte de la salle. En rangeant la maison, elle entend un bruit dans un placard calfeutré avec du scotch et y découvre un garçon japonais avec un chat. Elle vient de sceller son destin, toutes les personnes en contact avec cette demeure maudite étant condamnées à une mort atroce.

Espérant réitérer le succès de The Ring (2002), remake hollywoodien de Ring (1998), le producteur Roy Lee acheta les droits de Ju-on (2002) et confia la réécriture au jeune Stephen Susco, fan de J-Horror. Sam Raimi accepta d’être coproducteur et convainquit Takashi Shimizu de se charger de la mise en scène. Contrairement aux autres adaptations de films d’horreur japonais, The Grudge se situe au Japon et est très fidèle à l’original. Les Américains ont toutefois reconstruit en studio la maison plutôt que de tourner sur place, et donnent à Karen une position plus centrale que celle de Rika afin que le spectateur puisse s’identifier à une héroïne. Ils lui collent en outre un petit ami en remplacement de la bonne copine et reprennent des éléments de background du Ju-on de 2000 pour lever certaines zones d’ombre. Ils simplifient enfin la narration et la temporalité en enlevant notamment une séquence où présent et futur se mêlent et en diminuant le nombre de protagonistes.
The Grudge est le premier volet de la série qui n’est pas scénarisé par Shimizu et ça se sent. A l’inverse du Ju-on de 2002 qui ajoutait une brique au dyptique vidéo, The Grudge n’apporte rien, on est dans un pur remake sans intérêt pour ceux qui connaissent déjà l’original. Il lui est même systématiquement inférieur, avec une image plus lisse, un décor plus propret et des effets moins effrayants. Seuls points positifs, Shimizu a pu conserver son trio d’interprètes de Kayako/Toshio/Takeo (le mari de Kayako) et j’étais content de voir Ted Raimi en personnage secondaire. C’est maigre et il vaut mieux se limiter aux Ju-on japonais.


Slocum et moi de Jean-François Laguionie (2024)
A la fin des années 40, François vit avec ses parents dans une ville du bord de la Marne. Il s’entend bien avec sa mère mais ne sait pas comment parler avec son père taiseux. Un jour, ce dernier décide d’assembler un bateau dans leur jardin. François découvre alors sa passion pour les bateaux et son surnom de Slocum, comme le grand navigateur américain Joshua Slocum qui fut le premier à effectuer un tour du monde en solitaire à la voile. Durant les années suivantes, cette construction va rythmer leur existence et permettre à François de se rapprocher de Slocum.

S’il s’était déjà inspiré de son enfance pour certaines séquences de Louise en hiver (2016), Jean-François Laguionie signe à 84 ans avec Slocum et moi son premier film vraiment autobiographique. Après une série de courts métrages entre 1965 et 1978, il passa au long en 1984 avec Gwen, le livre de sable. Il a accéléré sa cadence dans les années 2010 grâce notamment à une utilisation subtile de la 3D, qui complète son univers en 2D sans le déformer. Visuellement, Slocum et moi est magnifique et recrée l’Est de l’Île-de-France du début des années 50, avec un agréable graphisme crayonné et de belles couleurs pastel. L’histoire simple de l’évolution du regard d’un fils sur son père marche bien même si le thème est galvaudé, et les parallèles avec la traversée de Joshua Slocum s’intègre correctement à la trame générale. Seul point noir : un doublage agaçant, avec un phrasé totalement artificiel pour François. C’est malheureusement habituel dans l’animation française et il faut faire avec.


Films vus seuls
変幻紫頭巾 [Hengen murasaki zukin] de Eiichi Kudô (1963, The Mysterious Purple Hood)
En 1784, Tanuma Okitsugu, le conseiller en chef du shôgun, règne sur Edo de manière clientéliste en emprisonnant ses adversaires sous des prétextes fallacieux. Avec l’aide de riches marchands, il compte fabriquer de la fausse monnaie à son profit. Un soir au cours d’une fête, un samouraï masqué d’une cagoule violette, Murasaki zukin, surgit et l’oblige sous la menace à signer des aveux. Il laisse trois jours à Tanuma pour démissionner, sans quoi il dévoilera ses méfaits. Dès son départ, Tanuma lance ses sbires à ses trousses.

Davantage qu’une suite du Murasaki zukin de 1958, ce Hengen murasaki zukin (hengen = transformation) de la Toei est une sorte de remake, avec de nouveau Tanuma Okitsugu en méchant. Il est cette fois incarné par Eijirô Yanagi, un acteur solide qui n’a néanmoins pas la prestance de Sô Yamamura en sale type. Chiezô Kataoka hérite d’un rôle d’incorruptible maître d’une école d’escrime pendant que Ryûtarô Ôtomo prend sa place en tant que Murasaki zukin. A 60 ans, Chiezô Kataoka était sans doute trop vieux, son successeur Ryûtarô Ôtomo ayant neuf ans de moins. La réalisation a été confiée à Eiichi Kudô, qui fournit le travail minimum sur un scénario peu inspiré. Il ajoute à la trame simple de 1958 une romance, une histoire de famille de samouraïs déchue et une touche de comédie, s’éparpillant entre des personnages fades et sans le dynamisme de l’original. C’est une déception, ce Hengen murasaki zukin se révèle dispensable.


Los tres huastecos d’Ismael Rodríguez (1948)
Orphelins peu après leur naissance, les triplets Andrade ont été séparés et élevés par leurs parrains respectifs. Juan de Dios est devenu prêtre, Lorenzo joueur et propriétaire de bar, et Victor militaire. Alors qu’ils ne se sont jamais revus depuis qu’ils étaient bébés, le hasard les réunit : Juan de Dios est le curé de la paroisse de Potosino, Lorenzo s’est installé à Tamaulipeco et Victor a été affecté à la caserne de Veracruzano, trois villages proches de la région de Huasteca. Victor est chargé de capturer El Coyote, un bandit qui sévit dans les environs. La rumeur court qu’il pourrait s’agir de Lorenzo.

Pedro Infante fut une des immenses stars du cinéma mexicain des années 40-50, un acteur chanteur spécialisé dans les rôles d’homme du peuple, notamment dans la trilogie Nosotros los pobres (1948)/Ustedes los ricos (1948)/Pepe El Toro (1953) d’Ismael Rodríguez. Il joua également des machos sympathiques dans des drames et des comédies ranchera souvent mises en scène par un des frères Rodríguez, Joselito, Roberto ou Ismael. Dans Los tres huastecos, il incarne les triplets Andrade avec des variations de moustache entre l’imberbe Juan de Dios, Victor à la fine moustache et Lorenzo à la moustache tombante. La love interest est interprétée par Blanca Estela Pavón, avec qui Pedro Infante avait déjà été associé dans Nosotros los pobres. Iels auraient probablement eu une longue carrière commune si elle n’était pas décédée dans un accident d’avion le 26 septembre 1949 à l’âge de 23 ans.
Los tres huastecos eut un énorme succès à sa sortie, qui contribua à affermir la réputation de Pedro Infante dans une triple performance amusante. Sa relation tumultueuse avec Blanca Estela Pavón fonctionne parfaitement et iels sont entouré·e·s par une jolie galerie de seconds couteaux, en particulier Fernando Soto en comic relief pas trop relou et l’Argentin Alejandro Ciangherotti en vilain. Le gros point fort est la musique qui met à l’honneur le huapango, un genre musical mexicain dans lequel un duo ou un groupe s’interpelle en chansons. Cela apporte du piquant et du rythme aux échanges entre les protagonistes, qui se vannent gentiment en rimes. C’est donc un agréable divertissement dans l’ensemble malgré le sexisme de Victor, très paternaliste relou des années 50.


Синяя птица [Sinyaya ptitsa] de Vasily Livanov (1970, L'oiseau bleu)
Dans une grande ville pressée et stressée, un garçon trouve une pièce et aimerait l’utiliser pour acheter un oiseau. En constatant la triste situation des animaux en cage, il dépense finalement son argent pour secourir un chien affamé qui avait volé une pâtisserie. Touchée par son geste, une vieille dame lui remet une cage contenant un oiseau bleu qui ne peut être ni acheté ni vendu, seulement donné. L’enfant dépose le volatile dans son grenier et, le soir venu, propose à sa petite sœur de lui montrer. Au moment où il s’apprête à prendre la cage, un chat la subtilise et se carapate.

L'oiseau bleu est une fameuse pièce de théâtre de 1908 de Maurice Maeterlinck adaptée à de nombreuses reprises. Ce dessin animé soviétique de 1970 de Vasily Livanov modernise le récit en le transposant dans une cité inhumaine. Sinyaya ptitsa devait au départ être musical, à l’instar des Musiciens de Brême (1969) que Vasily Livanov avait scénarisé. Le concept fut délaissé au profit d’une expérimentation visuelle alternant photomontages durant les scènes réelles et animation pour la séquence de rêve. Le résultat est étrange et avant-gardiste, plutôt convaincant en dépit de longueurs et d’un méchant capitaliste stéréotypé à la soviétique, qui écoute du jazz et se goinfre. J’ai apprécié le graphisme, il y a une belle atmosphère mélancolique et le mélange des styles d’animation est original. C’est un moyen métrage charmant qui mérite d’être découvert.


The Mad Genius de Michael Curtiz (1931, Le génie fou)
Né avec une jambe défaillante, Ivan Tsarakov a été abandonné dans sa jeunesse par sa mère, une danseuse célèbre. Devenu propriétaire d’un théâtre ambulant de marionnettes, il croise un garçon agile, Fedor, qu’il décide de transformer en danseur étoile. Quinze ans plus tard, Fedor est un grand artiste chaperonné par Ivan, qui gère à présent le ballet impérial russe. Celui-ci estime que Fedor doit lui obéir aveuglement et se consacrer uniquement à sa carrière. Il s’arrange pour congédier Nina dont Fedor est amoureux mais ce dernier se rebelle et s’enfuit avec elle.

Dans la foulée du succès de Svengali (1931), la Warner reprend le duo John Barrymore/Marian Marsh et un schéma approchant, avec John Barrymore de nouveau en manipulateur sans scrupule. Marian Marsh est cette fois une danseuse (Nina) que John Barrymore écarte de son chemin. Fedor est interprété par Donald Cook, un comédien à la mode dans les années 30 révélé dans L’ennemi public quelques mois auparavant. Le couple Nina/Fedor est malheureusement tartouille, éclipsé par un John Barrymore charismatique et excessif et par une jolie galerie de seconds couteaux (notamment Boris Karloff en père de Fedor ou le français André Luguet en comte libertin). La photographie est réussie, avec de beaux clairs obscurs et une ambiance à la lisière du fantastique. Michael Curtiz fait le boulot sans parvenir à sauver une intrigue faiblarde et convenue, avec un dénouement artificiel quoi qu’étonnamment violent. Plombé par une romance nase, The Mad Genius s’avère bancal et fit un bide au box-office.


呪怨2 [Ju-on 2] de Takashi Shimizu (2003, Ju-on 2: The Grudge)
Pour une émission dédiée au surnaturel, une équipe de télévision va filmer dans la maison maudite des Saeki où de nombreuses familles ont péri. Peu après, tous les participants et leur entourage subissent un sort funeste, à commencer par Kyoko, une actrice surnommée la reine de l’horreur qui était l’invitée spéciale du show. Victime d’un accident de voiture avec son conjoint, elle avait fait une fausse couche mais apprend quelques temps plus tard qu’elle est toujours enceinte.

Je craignais que ce Ju-on 2 suive le même modèle que le dyptique vidéo et que la première adaptation au cinéma sans rien apporter de neuf. Si Shimizu conserve une logique similaire de narration éclatée, il propose cette fois avec Kyoko un personnage central qui se rapproche d’une héroïne traditionnelle. Par ailleurs, l’idée de décimer une équipe de tournage fonctionne bien, Shimizu se focalisant sur un petit groupe sans l’effet de dispersement et de lassitude de la version de 2002. On retrouve enfin le concept présent dans la J-Horror dès Jaganrei (1988) du reportage sur des évènements « réels » racontés par des journalistes, l’astuce étant ici que lesdits évènements renvoient aux opus précédents qui acquièrent ainsi un faux cachet documentaire. Le meilleur segment selon moi est celui de Tomoka, l’animatrice de l’émission, dans lequel présent et futur s’imbriquent de façon ingénieuse. Sans être indispensable, ce Ju-on 2 ajoute une brique supplémentaire sans dénaturer l’univers et j’attends avec curiosité de voir les remakes américains, que Shimizu n’a pas scénarisé à l’inverse des Ju-on japonais.


Livres
Paprika – Tome 1 – Dangereux fantasmes de Yasutaka Tsutsui (Ynnis Éditions, collection « Romans », 2021), 366 p.
Paprika – Tome 2 – Nouveau monde de Yasutaka Tsutsui (Ynnis Éditions, collection « Romans », 2022), 266 p.
Grâce à une technologie inventée par son collègue Kôsaku Tokita permettant d’explorer les rêves des patients et d’y agir à sa guise, la psychothérapeute Atsuko Chiba parvient à soigner des maladies mentales graves, y compris des cas de schizophrénie supposés incurables. Ces résultats exceptionnels les amènent à être en lice pour le prix Nobel de médecine, suscitant la jalousie de leurs confrères au sein de leur institut médical, en particulier du vice-président Seijiro Inui qui avait failli gagner le prix des années auparavant. Quand un nouveau prototype révolutionnaire de Kôsaku est dérobé dans son laboratoire, Kôsaku et Atsuko soupçonnent immédiatement Seijiro Inui et sa clique menée par l’ambitieux Morio Osanai. Iels ne se doutent pas des terribles conséquences que vont provoquer ce vol.

Je considère Paprika de Satoshi Kon (2006) comme un des meilleurs films de l’Histoire de l’animation et j’étais curieux de lire le roman en deux tomes qui l’avait inspiré. Son auteur ne m’est pas inconnu, Yasutaka Tsutsui ayant écrit le fameux La traversée du temps déjà critiqué en ces lieux et qui ne m’avait pas impressionné. Paprika parut à l’origine en quatre parties dans la version japonaise du magazine Marie Claire en janvier 1991, mars 1992, août 1992 et juin 1993. Le style de Yasutaka Tsutsui est toujours aussi étrange, des phrases excessivement simples et un vocabulaire assez limité qui perturbent encore davantage pour Paprika que dans la novella adolescente La traversée du temps (et cela n’est pas lié à la traduction française puisque des traducteurs différents ont travaillé sur les deux œuvres).
J’ai eu de grosses difficultés à entrer dans le tome 1. A l’inverse du film qui plonge rapidement dans le vif du sujet, l’intrigue se perd ici dans des conflits administratifs entre employés de l’institut ou entre rivaux d’un patient de Paprika. On a en outre droit à deux longues séances d’analyse de rêves et de soin opérées par Paprika/Atsuko Chiba. Cette dernière est sexualisée en permanence, avec des remarques machistes récurrentes de l’auteur, et elle couche avec tous ses clients (top de la part d’une thérapeute…). De façon générale, Satoshi Kon a supprimé à bon escient ou transformé en vagues allusions les composantes graveleuses du roman, qui contient plusieurs viols, tentatives de viols et descriptions sexuelles explicites. Il a par ailleurs éliminé les références fréquentes à l’homosexualité du grand méchant, qui sont de mauvais goût et n’apportent rien.
Le second tome est heureusement supérieur au premier, lorsque le rêve prend le pas sur la réalité et que Yasutaka Tsutsui cesse ses digressions. C’est cet aspect qui a enthousiasmé Satoshi Kon et sur lequel il s’est focalisé. Il en a profité pour regrouper des protagonistes, virer les éléments secondaires inutiles (notamment les querelles administratives), enlever les redondances et fluidifier l’action. Il a également ajouté la parade, qui surpasse dans le creepy l’intégralité des tableaux dressés par Yasutaka Tsutsui. Si le volume 2 propose des idées intéressantes qui expliquent l’admiration de Satoshi Kon, l’animé surclasse largement le bouquin et il vaut mieux s’en contenter.

Second Hand Love de Yamada Murasaki (Drawn & Quarterly, 2024), 234 p.
Second Hand Love comporte deux récits de Yamada Murasaki traduits par Ryan Holmberg, ainsi qu’une série d’illustrations effectuées pour un roman de Mita Masahiro et un entretien de la mangaka daté de 1985 pour le magazine Advertising Review :
A Blue Flame publié en feuilleton dans Comic Morning entre juin 1983 et mai 1984 (150 pages) : à la suite d’une déception amoureuse, Emi, une employée d’une vingtaine d’années, a pris pour amant un homme marié.
Second Love publié en feuilleton dans Comic Baku entre le printemps 1986 et le printemps 1987 (46 pages) : Yuko tient un café et entretient une relation avec un homme marié. Dix ans après la mort subite de sa mère qui venait d’apprendre que son époux la trompait, elle commence à pardonner à son père.
A Blue Flame est le pendant de Shinkirari sauf qu’au lieu de se concentrer sur la vie d’une femme au foyer mère de deux enfants, coincée entre ses tâches domestiques et son mari volage, Yamada Murasaki se penche sur le quotidien de la maitresse de ce dernier. Alors qu’elle s’attendait à ressentir de la jalousie envers Emi, elle qui avait été dans le rôle de la gentille épouse durant dix ans, Yamada Murasaki s’identifia facilement au personnage et pris le soin de montrer son point de vue avec sensibilité. L’ennemi n’est finalement pas l’autre femme mais l’homme qui veut profiter à la fois de la stabilité du mariage et engendrer une descendance tout en continuant à poursuivre ses désirs. Ecrit deux ans plus tard, Second Love s’intéresse davantage aux conséquences de l’adultère à travers un père accablé de remords. Les deux mangas sont composés de courts chapitres, dans un style graphique simple, narrés par les héroïnes Emi et Yuko. Sans avoir la profondeur d’un Shinkirari, c’est un parfait complément et c’est dommage qu’il n’ait pas été traduit en français.


Odyssée mexicaine – Voyage d'un cinéaste japonais, 1977-1982 de Kijû Yoshida (Capricci, 2013), 276 p.
De 1977 à 1982, le réalisateur japonais Kijû (ou Yoshihige) Yoshida se rendit tous les ans au Mexique, y restant parfois six mois d’affilée. En contact avec le producteur Vicente Silva Lombardo, il ne parvint jamais à boucler le financement de son projet de film. Durant ces années, il parcourut le pays en se passionnant pour son Histoire et sa culture. Il confie ses observations dans onze chapitres vaguement chronologiques, prétextes à des digressions philosophico-historico-sociales sur les peintures rupestres, un théâtre amateur dans une prison, l’aphasie provoquée par le désert, les conditions de tournage au Mexique, les origines aztèques de Mexico, les Indiens, les chiens aztèques et les colibris, l’assassinat de Trotski, Zapata et Pancho Villa…

Bien que n’étant pas fan de Kijû Yoshida, je m’intéresse au cinéma japonais et mexicain et je pensais que ce livre me fournirait un aperçu de ces milieux au tournant des années 70-80. Ce n’est que brièvement le cas, la majorité de l’ouvrage portant sur absolument autre chose. C’est davantage un journal de voyage où Yoshida jette en vrac ses réflexions, fortement influencé par les philosophes et les artistes français du XXe siècle en particulier Foucault, Derrida, Georges Bataille, Deleuze ou Marcel Duchamp. J’avoue que je n’étais pas là pour ça, je ne lisais pas ce bouquin d’un Japonais au Mexique pour enchaîner des citations de philosophes français et ça m’a franchement ennuyé dans l’ensemble. Les rares passages qui m’ont emballé sont ceux consacrés au cinéma, malheureusement trop rares et perdus dans la masse. Odyssée mexicaine – Voyage d'un cinéaste japonais, 1977-1982 ne plaira probablement pas à grand-monde, excepté peut-être aux amateurs hardcore de Yoshida souhaitant explorer sa philosophie.


Revues
L'oiseau Magazine – Rapaces de France n°27 – Hors-série 2025
Ce hors-série annuel de L'oiseau Magazine est dans la continuité de celui de 2024, avec des articles intéressants sur l’évolution en France des populations de pygargues à queue blanche, de milans royaux, de faucons crécerellettes et, localement, de faucons pèlerins dans le Nord, de busards des roseaux dans le Rhône et des rapaces en général à Mayotte. J’ai également apprécié le papier sur un cas d’extrême familiarité d’une femelle de grand-duc, qui pousse à réfléchir sur les conséquences de l’amélioration de la coexistence avec la nature quand les espèces ne sont plus chassées et en confiance.

Comme d’habitude, ce supplément Rapaces de France fait chaud au cœur, les rapaces étant globalement dans une augmentation sur notre territoire depuis le creux catastrophique des 70. On voit l’utilité et l’efficacité des programmes de sauvegarde et des lois de protection, notamment de la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature qui introduisit l’interdiction totale de la destruction des rapaces et qui fête cette années ses 50 ans.


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