samedi 3 janvier 2026

Carnet de bord 27/12/2025-02/01/2026



Films vus en compagnie
Viento negro de Servando González (1965, Black Wind)
Afin de relier l’Etat de Sonora à la Basse Californie isolée et éviter le risque d'une annexion par les Etats-Unis, les autorités mexicaines décident de construire une ligne de train à travers le terrible désert de Sonora. Elles dépêchent pour gérer les ouvriers le chef d’équipe Manuel Iglesias, un individu brutal connu pour sa dureté. Il est rejoint par son meilleur ami, le conducteur d’engins de chantiers Lorenzo Montes, puis par son fils Jorge. Celui-ci essaye de se rapprocher de son père distant qui l’a toujours rabaissé, et de lui prouver qu’il est un homme.

Viento negro a une belle réputation auprès des amateurs de cinéma mexicain, inclus dans une liste des 100 meilleurs films mexicains établie par la revue Somos en 1994. Il est apparemment tiré du roman de Mario Martini El muro y la trocha bien que je n’ai pas réussi à obtenir la moindre information à ce sujet. La page wikipedia en espagnol précise « Ce film est basé sur une histoire originale de Mario Martini, qui remporta le Prix national du scénario », ce qui me fait douter de l’existence d’un livre publié. Dans tous les cas, l’intrigue s’inspire d’un fait réel, un évènement tragique qui se déroula en 1937 lors de la construction du chemin de fer entre Sonora et la Basse Californie. La mise en scène a été confiée à Servando González, un fidèle du régime déjà croisé sur ce blog pour le curieux El escapulario (1968) qui m’avait plu. On retrouve dans Viento negro son goût pour l’expérimentation, avec quelques plans bizarres quand Manuel Iglesias se souvient de remarques désobligeantes de son épouse.
Viento negro est séparé en deux parties, une première autour de l’avancement des travaux, et une seconde autour d’un groupe envoyé dans le cœur du désert. Les enjeux dramatiques sont focalisés sur Manuel Iglesias et la relation avec son fils. On croit au départ assister à une critique du machisme, Manuel ne s’exprimant que par la violence et Jorge cherchant à gagner son estime. Malheureusement, on se rend compte petit à petit que Manuel est censé être un brave gars brimé par sa femme qui cache un grand cœur… C’est dommage car, à côté de cette trame misogyne et simpliste, il y a de formidables décors naturels, une bonne interprétation et des séquences marquantes, avec la chute d’un train ou une errance sous un soleil de plomb. Je ressors donc avec une impression mitigée.


Resolution de Justin Benson & Aaron Moorhead (2012)
Michael reçoit un email de Chris, son meilleur ami toxicomane, contenant une vidéo et un plan fournissant les coordonnées d’une cabane perdue au milieu de nulle part. Michael souhaite tenter une dernière fois de le sauver et abandonne son épouse enceinte pour le rejoindre. A son arrivé sur place, Chris est en plein trip et ne se rappelle plus l’avoir contacté. Michael parvient à le menotter et lui impose une cure de désintoxication forcée de sept jours. En se baladant dans les environs, il tombe sur d’étranges documents ayant appartenu aux précédents occupants.

Resolution est le premier long métrage de Justin Benson et Aaron Moorhead, réalisé avec un budget rachitique et des comédiens inconnus à l’exception de Zahn McClarnon en proprio de la barraque. Le concept initial était une histoire horrifique se dévoilant progressivement aux protagonistes. Servant d’abord de prétexte pour les maintenir dans un lieu pendant une semaine, la désintoxication devint un élément central. En conséquence, Resolution est davantage un buddy movie et un thriller psychologique qu’un récit d’horreur en tant que tel, sauf dans les ultimes minutes. Ayant vu The Endless (2017) qui explique en partie la conclusion, je m’attendais à quelque chose de plus barré et effrayant et j’ai été déçu sur ce point. Comme toujours chez Benson et Moorhead, c’est un peu trop bavard et l’intrigue repose sur une idée de petit malin. C’est toutefois plutôt plaisant dans l’ensemble et ça se combine parfaitement avec l’excellent The Endless, même si je conseille de les regarder dans l’ordre à l’inverse de ce que j’ai fait.


Ти — космос [Ty - Kosmos] de Pavlo Ostrikov (2024, U Are the Universe)
Dans le futur, une entreprise propose de se débarrasser des déchets nucléaires en les lançant sur un satellite de Jupiter. Andriy Melnyk est chargé de piloter le vaisseau, seul avec un robot de bord blagueur appelé Maxim. Le trajet dure quatre ans, deux ans aller et deux ans retour, ce qui convient au misanthrope Andriy qui en est à son troisième voyage. Au large de Jupiter, il perçoit une gigantesque explosion et Maxim lui apprend que la Terre a disparu. Il pense être le dernier être humain jusqu’à ce qu’il reçoive un message de Catherine, une cosmonaute française en orbite autour de Saturne.

Entre les problèmes de financement, le covid et la guerre, l’Ukrainien Pavlo Ostrikov a mis quasiment dix ans pour mener son projet à bien. Il a dû travailler à distance avec la comédienne belge interprétant Catherine, a perdu son responsable des effets spéciaux mort sur le front et a failli jeter l’éponge courant 2022, alors qu’il avait achevé en janvier le tournage des intérieurs qui constituent la majorité du métrage. Le résultat est une réussite compte tenu des circonstances. Les trucages sont étonnamment crédibles, mélange de décors en studio et d’images de synthèse convaincantes. L’acteur principal, Volodymyr Kravchuk, est impeccable, parvenant à donner de la profondeur à un Andriy présent à l’écran en permanence. Ce huis clos de SF sans prétention est donc une bonne surprise.


12 Dates of Christmas de James Hayman (2011, Les douze Noël de Kate)
En dépit d’une séparation actée depuis des mois, Kate désire récupérer son ex, Jack, qui lui a demandé de garder son chien pendant quelques jours. En attendant son coup de fil le soir du réveillon de Noël, elle se rend à une blind date avec un certain Miles, le filleul de sa belle-mère. Bien qu’il s’avère charmant, Kate le plante dans le bar où ils avaient rendez-vous pour rejoindre Jack. A sa grande déception, il a une nouvelle copine avec qui il va passer les fêtes. Kate termine la soirée seule chez elle, s’endort et se réveille le matin du réveillon de Noël, destinée à revivre encore et encore cette sombre journée.

Si les films de boucle temporelle sont un sous-genre de la SF (voire un sous-sous-genre si on considère qu’ils sont inclus dans le vaste ensemble des films de voyage dans le temps), les films de boucle de Noël sont suffisamment nombreux pour former une sous-division. C’est d’ailleurs mon troisième en trois semaines après le sympathique A Christmas Carol (2000) et le mièvre Mickey's Once Upon a Christmas (1999). On est cette fois dans de la comédie romantique d’ABC, chaîne qui a pour coutume de diffuser en décembre des téléfilms de Noël. 12 Dates of Christmas est dirigé par James Hayman, un pur produit du petit écran, et met en vedette Amy Smart et Mark-Paul Gosselaar (Zach Morris dans Sauvés par le gong, holà ça remonte), pas vraiment des grosses stars. Comme d’habitude, les multiples occurrences vont permettre à Kate de surmonter son égoïsme et de s’ouvrir aux autres, avec en toile de fond le chant de Noël The Twelve Days of Christmas. C’est extrêmement convenu, très gentillet, et pourtant ce n’est pas désagréable quand on aime les comédies romantiques de Noël faciles.


Sleepless in Seattle de Nora Ephron (1993, Nuits blanches à Seattle)
Au décès de sa femme, Sam Baldwin décide de changer d’air et d’aller s’installer à Seattle avec son fils Jonah. Au bout d’un an, il ne s’est toujours pas remis pas de cette disparition et Jonah appelle une psychanalyste de radio pour aider son père à retrouver une petite amie. Sam explique sa situation au téléphone, bouleversant les auditrices dont Annie qui vit à Baltimore. Elle est fiancée avec Walter, un brave gars qui partage ses goûts, sans avoir eu de coup de foudre à son égard. Elle espère encore tomber sur le grand amour et écrit à Sam en proposant de le rencontrer en haut de l’Empire State Building le jour de la Saint Valentin.

En trois longs métrages, Nora Ephron a profondément marqué la comédie romantique américaine des années 90 : Quand Harry rencontre Sally (1989) qu’elle a scénarisé, Nuits blanches à Seattle et Vous avez un mess@ge (1998), tous les trois avec Meg Ryan dans le rôle féminin principal. Autant j’ai vu le premier, autant j’ai un doute pour les deux autres et je comble ici mes potentielles lacunes. C’est la seconde collaboration entre Meg Ryan et Tom Hanks après l’oublié Joe contre le volcan (1990) (ouille, 5,9 sur imdb sur 42 000 votes). Nuits blanches à Seattle cite et s’inspire de An Affair to Remember de Leo McCarey (1957, Elle et lui) avec Cary Grant et Deborah Kerr. Doté d’une énorme réputation, j’avoue n’en avoir qu’un vague souvenir mais il me semble que cette romance m’avait mis mal à l’aise (pas aidée par la différence d’âge entre un Cary Grant vieillissant et une Deborah Kerr en trentenaire resplendissante). Meg Ryan est en tout cas assez creepy, elle espionne Tom Hanks et entretient une vision discutable de l’amour qui repose nécessairement sur un déclic magique. Nuits blanches à Seattle fut un jalon important du genre en son temps. Trente ans plus tard, il manque singulièrement de folie. Tom Hanks est rébarbatif au possible, c’est exactement ce à quoi on peut s’attendre et il n’y a pas de personnages secondaires rigolos pour rehausser le truc (la bonne copine d’Annie est sous-exploitée, idem pour la sœur de Sam et son mari à l’exception d’une scène autour de An Affair to Remember et des Douze Salopards (1967) que j’estime être la meilleure du film). J’ai donc trouvé ça barbant et ce ne sera probablement pas mieux avec Vous avez un mess@ge.


Hófehér de József Nepp (1984, Snow White)
La dépressive reine Fridzsider souhaite avoir un enfant et ordonne à sa servante Arrogance de s’en occuper. Cette dernière tue sa maîtresse avec une aiguille empoisonnée puis s’arrange avec le magicien et médecin Tutegál pour faire croire que Fridzsider est morte en couches. Pour parfaire le subterfuge, Tutegál crée un bébé monstrueux montré au roi Leo le jour de « l’accouchement ». Quand celui-ci se rend compte que c’est une fille, il l’abandonne aussitôt et la créature, Blanche-Neige, s’enfuit dans les couloirs du château. Arrogance épouse le vieux Leo obnubilé par ses poules dans l’objectif de s’en débarrasser pour régner à sa place.

Clairement pas destiné aux enfants, Hófehér est aujourd’hui culte en Hongrie malgré son rejet initial à sa sortie en 1984. C’est une parodie satirique du conte des frères Grimm et du classique de Disney de 1937. Il se focalise davantage sur la belle-mère Arrogance et les intrigues du palais que sur Blanche-Neige, avec des inspirations Monty-Pythonesques à l’exemple de l’homme qui explose pour avoir trop mangé tiré du Sens de la vie (1983). C’est l’unique long métrage dirigé par József Nepp, qui scénarisa deux ans plus tard Macskafogó (1986), une référence du cinéma d’animation hongrois. Il fut tourné au Pannonia Film Studio, un imposant studio spécialisé dans l’animation fondé en 1951 à Budapest, qui produisit de nombreux films et séries dans les années 60 à 90.
Hófehér est extrêmement bizarre et trash, avec des dessins et des séquences creepy et une absence flagrante de protagonistes positifs (même Blanche-Neige n’est pas franchement sympathique). Comme souvent dans le cinéma d’Europe de l’Est, il y a un problème de rythme pour le spectateur contemporain, avec de longs passages sur les machinations d’Arrogance et des gags parfois ratés. Si je ne peux honnêtement pas dire que j’ai aimé, c’est une curiosité qui mérite le coup d’œil pour les amateurs de dessins animés étranges et décalées.


Caught in the Act de Mark Greenstreet (1997)
Lucinda a proposé à ses amies Katherine et Amanda d’aller se reposer quelques jours dans son village natal du Norfolk, dans la maison vide de sa tante où elles n’auront rien d’autre à faire que de mettre à manger aux chats. En réalité, Lucinda les a inscrites à un concours de talents local afin de séduire son organisateur, Neville Goodenough. Le souci est qu’elles n’ont aucun talent particulier, ne sachant ni chanter, ni danser. Katherine et Amanda se laissent toutefois convaincre et elles se fixent sur la chanson Three Little Maids from School Are We de l’opérette The Mikado. Il reste à trouver un pianiste capable de jouer la mélodie, ce qui va s’avérer compliqué en pleine campagne.

Difficile d’obtenir des informations sur ce Caught in the Act sans star, seul long métrage de l’acteur Mark Greenstreet. Est-il sorti directement en vidéo comme l’affirme imdb ? Ou au cinéma selon tmdb et la page wikipedia de Mark Greenstreet (qui donne la date de 1995 en année de réalisation, avec un renvoi sur rottentomatoes qui indique 1996) ? L’absence de télévision dans les producteurs, le casting composé d’interprètes chevronnés et le tournage en décor naturel dans le Norfolk m’incitent à penser que Caught in the Act était prévu pour le grand écran, qu’elle qu’ait été sa destinée ensuite. Ce qui est sûr, c’est que sa note imdb de 4,6/10 est complètement injuste, c’est une distrayante comédie typiquement britannique, buddy movie au féminin avec trois copines trentenaires et célibataires qui s’amusent. Avec son jeu souvent outrancier, Sara Crowe (aperçue dans Quatre Mariages et un enterrement en 1994) incarne une Lucinda agaçante et capricieuse, heureusement aidée par Katherine et Amanda qui la supportent malgré tout. C’est gentiment crétin, le trio est attachant et il y a une sympathique galerie de personnages secondaires. C’est donc une petite comédie sans prétention devant laquelle on passe un bon moment.


Films vus seuls
嫁ぐ日まで [Totsugu hi made] de Yasujirô Shimazu (1940, Wedding Day)
Depuis la mort de sa mère, Yoshiko s’occupe de la maison et de l’éducation de sa sœur Asako. Pour alléger sa charge et lui permettre de se marier, son père prend une nouvelle épouse, une institutrice plus jeune que lui. Yoshiko l’accepte immédiatement alors qu’Asako la rejette, idéalisant sa génitrice disparue.

Yasujirô Shimazu fut une figure majeure du cinéma japonais des années 20 et 30, un des créateurs du shôshimin-eiga qui forma notamment Heinosuke Gosho, Shirô Toyoda, Kôzaburô Yoshimura ou Keisuke Kinoshita. Après plusieurs années à la Shôchiku, il rejoignit la Tôhô en 1939. Il mourut d’un cancer de l’estomac en 1945 à l’âge de 48 ans mais son style survécut à travers ses disciples. Totsugu hi made est un exemple caractéristique, une histoire simple sur une famille japonaise normale, avec Setsuko Hara dans un rôle précurseur de celui qu’elle tiendra chez Ozu, la brave fille réticente à se marier et à abandonner son père veuf. En 1940, elle était déjà une star, régulièrement utilisée en tant qu’emblème des valeurs traditionnelles dans des films de propagande. L’intrigue n’est pas franchement progressiste, la femme reste chez elle et son unique objectif est de se marier conformément aux souhaits du chef de famille. Même si c’est bien joué et filmé, il y a clairement mieux dans le genre.
A noter la mention par des camarades de classe d’Asako de Prison sans barreaux de Léonide Moguy (1938) que l’une d’elle vient d’aller voir au cinéma, avec un arrêt sur image sur l’affiche japonaise.


Romeo y Julieta de Miguel M. Delgado (1943, Roméo et Juliette)
Cantinflas est un pauvre chauffeur de taxi qui conduit un vieux tacot. Un soir, il ramène chez lui un homme saoul, Romerito, flanqué de son ami Juanito. Romerito voudrait épouser Julita, la fille d’un propriétaire de théâtre nommé Capulido qui a prévu de la marier à un acteur pédant. Pour le détourner de son projet, Juanito demande à Cantinflas de se déguiser en grand comédien de théâtre revenu d’Europe. Enthousiaste, Capulido monte aussitôt une représentation de Roméo et Juliette avec Cantinflas en Roméo et Julita en Juliette.

Après la bonne surprise Ahí está el detalle (1940) et la déception Un día con el diablo (1945), je continue mon exploration des Cantinflas à travers le visionnage des rares titres que je trouve avec des sous-titres anglais. Romeo y Julieta a une structure imbriquée, avec une introduction dans un commissariat, un flash-back qui constitue 90% de la durée, et une représentation de Roméo et Juliette à l’intérieur du flash-back. C’est ce dernier aspect qui fait le sel de Romeo y Julieta, tout en rimes, avec un Cantinflas en Roméo à la cool employant un vocabulaire modernisé. Le besoin de rimer entraîne des dialogues souvent absurdes, accompagnés de quelques gags visuels sympathiques. C’est une parodie respectueuse et amusante, à la fois de la pièce de Shakespeare dont elle suit fidèlement la trame et de l’adaptation hollywoodienne de George Cukor de 1936. A noter toutefois que cette agréable comédie nécessite absolument des sous-titres corrects ou un très bon niveau en espagnol pour suivre les incessants jeux de mots.


四谷怪談 お岩の亡霊 [Yotsuya kaidan - Oiwa no bôrei] de Kazuo Mori (1969, The Oiwa Phantom)
Iemon Tamiya épouse Oiwa, la fille d’un homme influent qui lui a permis de gravir les échelons. Malheureusement pour lui, une réorganisation administrative dans le domaine de Sagara le met à la rue, à l’instar de nombreux samouraïs contraints d’aller à Tôkyô dans l’espoir de récupérer une situation. Pour gagner sa vie, Iemon est obligé de fabriquer des parapluies, ne pouvant compter sur Oiwa qui est malade et doit s’occuper de leur bébé. Il s’arrange pour sauver la fille d’un riche prêteur qui tombe amoureuse de lui, et réfléchit à la façon de se débarrasser d’une encombrante Oiwa.

Il y a bien un moment où je vais avoir vu toutes les adaptations de Yotsuya kaidan, célèbre pièce de kabuki horrifique qui a donné lieu à des dizaines de transpositions. On est cette fois à la Daiei avec Kei Satô dans le rôle d’Iemon. Acteur associé à la Nouvelle vague japonaise qui travailla fréquemment avec Nagisa Ôshima, Kaneto Shindô ou Masaki Kobayashi, il apparut également dans des séries télévisées populaires et servit de narrateur à des documentaires. Il incarne un Iemon relativement sobre, moins ignoble que celui de Tomisaburô Wakayama mais plus infâme que celui de Kazuo Hasegawa. Kazuo Mori propose une vision traditionnelle de l’histoire, avec tous les passages attendus. Ce n’est pas très emballant quand on connait l’intrigue par cœur, il n’y a guère que vers la fin qu’il montre un peu d’originalité avec une jolie séquence de nuit dans la forêt. A réserver aux néophytes, les autres risquent de s’ennuyer.


Livres
Le livre des choses perdues de John Connolly (J’ai lu, collection « Fantasy », 2011), 381 p.
Bouleversé par la mort de sa mère des suites d’une longue maladie, David, douze ans, ne supporte pas que son père se remette en couple avec Rose, qui accouche rapidement d’un fils. Ils déménagent tous les quatre dans la vaste maison de Rose dans la campagne londonienne, à la fois pour se rapprocher du travail du père de David et pour s’éloigner des zones de bombardements alors que la seconde guerre mondiale a débuté. Une nuit, David entend la voix de sa mère l’appeler depuis le jardin. Il pénètre dans un tronc et arrive dans un lieu effrayant, dans lequel les contes sont réels et s’avèrent plus terrifiants que dans les livres.

Plutôt spécialisé dans les romans policiers, l’écrivain irlandais John Connolly s’aventure avec Le livre des choses perdues dans une littérature jeunesse sombre et dure inspirée des contes. C’est une des deux références utilisées par Hayao Miyazaki pour Le Garçon et le Héron (2023) avec Et vous, comment vivrez-vous ? de Genzaburô Yoshino. Sans avoir particulièrement apprécié le film, j’étais curieux de lire Le livre des choses perdues. Miyazaki l’a largement édulcoré, il n’en a retenu que la trame générale et quelques idées de-ci de-là. C’est dommage, Le Garçon et le Héron aurait sans doute gagné à conserver la noirceur du bouquin de John Connoly. Par ailleurs, à vouloir mélanger les intrigues de deux romans sans compter l’ajout de la touche personnelle de Miyazaki, Le Garçon et le Héron s’éparpillait excessivement. C’est déjà un peu le cas dans Le livre des choses perdues, qui contient des éléments abandonnés en cours de route présents uniquement pour faire bizarre (notamment les crises de David, l'importance des rituels et les livres qui lui parlent).
J’ai accroché aux deux premiers tiers en dépit du côté amoncellement de saynètes, avec la mise en place d’un univers de fantasy sous influence des contes de fées. Si tout n’est pas réussi (les sept nains communistes sont par exemple amusants tandis que la Blanche-neige obèse et odieuse est de mauvais goût), l’ensemble dégage une belle étrangeté et on se questionne sur le lugubre Homme Biscornu qui tire les ficelles en arrière-plan. Le dernier tiers démêle les nœuds du récit de manière fort décevante, avec un grand méchant manichéen finalement assez banal dans ses motivations, une scène de bataille dont je me serais dispensé et un David devenu un Homme, un vrai, qui n’a pas d’émotion et qui tue des gens sans hésiter. On est passé d’un garçon perdu dans un monde merveilleux, inquiétant et mystérieux, à de la fantasy héroïque où la violence résout les problèmes. Il existe une suite, Le pays des choses perdues, je ne sais pas si je m’y risquerai.

Camp ! Volume 3 : Soap opera & Camp gay de Pascal Françaix (Marest éditeur, 2023), 440 p.
Ce troisième volume achève l’essai de Pascal Françaix sur le Camp anglo-saxon entre 1960 et 1980 avec les livres 7 et 8, ainsi qu’une conclusion sur le Camp de 1980 à nos jours :
Hollywood aux frontières du kitsch est essentiellement consacré à la survie du mélodrame hollywoodien traditionnel (genre que Pascal Françaix nomme soap opera) dans une époque de changement. Laissant de côté Douglas Sirk amplement étudié ailleurs, il examine la carrière tardive d’Edward Dmytryk, qui réalisa plusieurs mélodrames Camp à partir de 1962. L’auteur se penche ensuite sur des comédiennes emblématiques (Elizabeth Taylor, Lana Turner, de nouveau Joan Crawford et, dans une moindre mesure, Vivien Leigh) et sur des titres représentatifs de Delmer Daves, Gordon Douglas et Berry Gordy. Il termine sur les méta-films, opus hollywoodiens dont l’intrigue se situe à Hollywood, fortement pourvoyeurs de Camp.
Camp gay revient sur des figures majeures du cinéma underground américain, Jack Smith, les frères Kuchar, Kenneth Anger et James Bidgood ; sur le porno gay des années 70 ; et sur John Waters.
Le livre 7 est dans la continuité des précédents, disséquant les œuvres hollywoodiennes pour y déceler le Camp. Etant moins porté sur le mélodrame que sur la comédie, la comédie musicale ou l’horreur, je n’ai pas noté énormément de références. Les descriptions de Pascal Françaix sont toujours aussi savoureuses, et j’ai apprécié ses analyses Camp de longs métrages pas franchement passionnants sur le papier. Le livre 8 m’a surtout intéressé dans une optique historique, moins d’un point de vue cinématographique. Le cinéma underground n’est pas mon truc, j’ai détesté ce que j’ai vu de Kenneth Anger ou du John Waters indépendant, et je n’ai pas particulièrement envie de regarder des pornos (gay ou straight rapidement évoqués) juste pour deux-trois brèves séquences Camp. La conclusion affirme l’omniprésence du Camp depuis les années 80, un Camp inoffensif grandement privé de sa composante queer et de sa contestation de la norme établie, qui se rapproche en cela du Pop Camp mentionné dans le tome 2.
Cette trilogie est au final un incontournable qui permet de sensibiliser le lecteur français à un concept utilisé aux Etats-Unis depuis des décennies. Pascal Françaix montre bien toute la pertinence et l’intérêt d’une analyse Camp, à travers un ensemble de chapitres thématiques qui couvrent un vaste spectre. Ce travail mériterait d’être poursuivi en l’élargissant à d’autres périodes (avant 1960 ou après 1980) et à d’autres pays (la France notamment mais également l’Asie, il y aurait sûrement à dire sur le cinéma japonais, taïwanais ou philippin par exemple, à l’image de Joey Gosiengfiao parfois surnommé « le roi du Camp » aux Philippines).


Petites niaiseuses de Sandrine Martin (Misma, 2015), 112 p.
Petites niaiseuses décrit les souvenirs d’une femme née dans les années 1980 en banlieue parisienne. Elle porte un regard nostalgique et ironique sur son enfance tranquille avec ses parents et ses frères, son adolescence boutonneuse où elle était obsédée par la mort, son année berlinoise d’artiste fauchée ou son retour à Paris à cause du mal du pays.

Je ne sais plus comment j’avais entendu parler de cette BD faussement autobiographique, Sandrine Martin ayant largement inventé les anecdotes sous une apparence de véracité. Contrairement à ce que l’emploi du mot niaiseux dans le titre me laissait penser, ça ne se passe pas au Québec, ce qui m’a un peu déçu je l’avoue. Sur la forme, c’est très réussi, j’ai accroché au style graphique de l’autrice qui mélange réalité, poésie et rêverie, avec une prose agréable, abondante sans être envahissante. Sur le fond en revanche, je n’ai pas été emballé. Petites niaiseuses consiste en une succession de saynètes, de brèves tranches de vie à différents âges d’une narratrice menant une existence ordinaire. Cela manque d’enjeux, de péripéties ou de profondeur, le format court ne permettant pas d’entrer dans le cœur des choses (plusieurs de ces histoires avaient à l’origine été publiées dans des revues de manière épisodique). Ce n’était donc pas pour moi, même si cela plaira sans doute aux amateurs de ce genre de BD à la première personne sur le passage à l’âge adulte, centrées sur une vision nostalgique d’une époque révolue.


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