Films vus en compagnie
Mr. Harrigan's Phone de John Lee Hancock (2022, Le téléphone de M. Harrigan)

Mr. Harrigan's Phone est la transposition d’une nouvelle de Stephen King de 80 pages publiée en 2020 dans le recueil If It Bleeds (qui contient également le surcoté The Life of Chuck). Le résumé wikipedia anglais de la nouvelle (que je ne conseille pas de lire si on n’a pas vu le film) condense en neuf lignes la quasi-intégralité de l’histoire. Autant dire qu’étiré sur 1h44, cela génère une certaine stagnation. A cela s’ajoute un amoncellement de situations convenues présentes dans des centaines de récits d’apprentissage, entre la rencontre d’un jeune sans repère et d’un mentor trouble et le passage dans un lycée hollywoodien stéréotypé. Le fantastique arrive tardivement avec une communication d’outre-tombe qui n’apporte finalement pas grand-chose en dehors d’une morale à deux balles (il ne faut pas souhaiter la mort des gens). Unique intérêt du truc, c’est la dernière apparition au cinéma de Donald Sutherland dans un rôle important avant sa disparition en 2024.
昭和歌謡大全集 [Shôwa kayô daizenshû] de Tetsuo Shinohara (2003, Karaoke Terror)

Karaoke Terror est intitulé en japonais Shôwa kayô daizenshû, soit littéralement « L’intégrale des chansons populaires de l’ère Shôwa ». Il est tiré d’un roman de Ryû Murakami paru en feuilleton dans l’hebdomadaire Weekly Playboy (aucun rapport avec le fameux magazine américain) en 1994. Le livre a d’abord été adapté au théâtre en 1997, avant cette version sur grand écran. Le long métrage est découpé en chapitres, qui portent chacun le titre d’une chanson célèbre que l’on entend à un moment. On se focalise tour à tour sur les mecs écervelés dans un style comédie stupide et sur les femmes matures dans un ton proche du soap, leurs brèves confrontations se soldant par des effusions de sang. Cet étrange mélange des genres ne fonctionne pas vraiment à cause d’un faux rythme et d’une difficulté à se renouveler une fois qu’on a compris le principe. Je ne suis par ailleurs pas le public cible : sur les douze chansons, je n’en connaissais que deux ou trois, que j’ai eu du mal à distinguer compte tenu des interprétations catastrophiques proposées. Karaoke Terror s’est donc révélé décevant en dépit de sa trame originale, je ne sais pas si le bouquin était meilleur (il a été traduit en français, les critiques semblent mitigées).
Puss in Boots de Chris Miller (2011, Le Chat potté)

Puss in Boots est à la fois un préquelle et un dérivé de la saga Shrek, le personnage du Chat botté étant apparu dans Shrek 2 en 2004. Prévu au départ pour succéder à Shrek 2, la production s’éternisa durant sept ans et il ne fut terminé qu’en 2011. Techniquement, c’est maîtrisé bien que trop propre et lisse, avec une ambiance mexicaine à la place de l’univers de contes de fées des Shrek. L’intrigue est ultra-convenue et cousue de fil blanc, elle privilégie l’action et offre un humour souvent lourd et rarement drôle. Ça n’a franchement pas grand intérêt et je ne l’aurais probablement pas regardé sans la flatteuse réputation du second épisode, Puss in Boots: The Last Wish (2022). En bon complétiste que je suis, il fallait commencer par le commencement et se taper ce piètre premier volet avant de passer à la suite.
Wend Kuuni de Gaston Kaboré (1982)

Wend Kuuni est le premier long métrage de Gaston Kaboré, historien et directeur du Centre du cinéma du Burkina Faso à partir de 1977. Il a réfléchi à son projet pendant six ans et, à l’image de la suite Buud Yam sortie en 1997, il a situé son récit dans l’Afrique précoloniale pour montrer la culture africaine profonde, sans s’encombrer des problèmes issus de la colonisation et afin d’éviter les clichés. Bien qu’un conteur intervienne ponctuellement en voix-off, Wend Kuuni a moins une structure de conte initiatique que Buud Yam, on est davantage ancré dans le quotidien, avec une trame servant de prétexte à une vision ethnologique d’un village traditionnel. Gaston Kaboré souligne les contraintes pesant sur les femmes, entre la mère de Wend Kuuni que son entourage veut remarier car son époux est absent depuis trop longtemps, une femme du village de Tinga qui rejette le vieillard qu’on lui a imposé, ou Pougnere qui refuse d’être accablée par les tâches domestiques. Le tout est filmé dans de beaux paysages naturels, sur un rythme paisible. Si j’ai préféré Buud Yam qui proposait une histoire plus riche, Wend Kuuni s’est avéré agréable et reposant.
The Grifters de Stephen Frears (1990, Les arnaqueurs)

The Grifters est l’adaptation d’un fameux roman de Jim Thompson paru en 1963 et dont John Cusack (Roy) était fan. Le projet, produit par Martin Scorsese, a été confié à Stephen Frears qui sortait du succès des Liaisons dangereuses (1988). Angelica Huston (Lilly) et Annette Bening (Myra) complètent le casting. Contrairement à ce qu’insinuent l’affiche et l’introduction, The Grifters n’est pas une comédie autour d’arnaqueurs astucieux qui vont monter un gros coup, c’est en réalité un drame noirisant autour de ratés qui tentent de survivre à leur manière. J’avoue que je ne m’attendais pas à cela et que j’ai été surpris par la noirceur du propos et des situations. Les personnages sont tous antipathiques bien qu’on comprenne leurs raisons, c’est parfaitement joué et filmé mais je ne suis jamais entré dans le truc, sans doute à cause du malentendu initial et des rapports malsains entre Roy et Lilly, et je n’ai pas accroché.
Films vus seuls
少年猿飛佐助 [Shônen Sarutobi Sasuke] de Akira Daikubara & Taiji Yabushita (1959, La Forêt aux Sortilèges)

Shônen Sarutobi Sasuke est le second long métrage d’animation en couleur produit par la Toei, un an après Le serpent blanc (1958). Il met en vedette le ninja Sarutobi Sasuke, présenté ici comme un garçon étudiant la magie. Ce fut le premier film d’animation japonais diffusé en Occident, dans une version remontée par la MGM où Sasuke est transformé en samouraï. Bien que techniquement moins léché que Le serpent blanc, il est plus divertissant et rythmé, avec une longue partie consacrée à l’entrainement qui préfigure un passage obligé des futurs shônen télévisés. On sent encore l’influence de Disney dans la mort du faon et dans les gentils compagnons animaux. Même si j’ai préféré le méconnu Hyotan suzume également sorti en 1959, cela reste distrayant, avec une méchante creepy réussie.
La puerta y la mujer del carnicero de Luis Alcoriza, Ismael Rodríguez & Chano Urueta (1969)

La mujer del carnicero : Un colonel de l’armée révolutionnaire envoie son sbire Juan chez Meliton l’éleveur de cochons avec de l’or dérobé au gouvernement. Il doit y retrouver un trafiquant d’armes censé lui fournir de l’équipement. Remedios, l’épouse de Meliton, convainc son mari de tuer Juan pour voler l’argent.
La puerta y la mujer del carnicero est composé de deux sketches : La puerta, d’une durée de 26 minutes, réalisé par Luis Alcoriza ; et La mujer del carnicero, environ 1 heure, codirigé par Ismael Rodríguez et Chano Urueta. Les deux segments n’ont aucun rapport entre eux, ils devaient à l’origine être inclus dans une anthologie horrifique de 26 épisodes produits par Ismael Rodríguez mais le projet capota.
La puerta est clairement le plus intéressant des deux. Exilé espagnol installé au Mexique, Luis Alcoriza fut un collaborateur récurrent de Buñuel avec qui il travailla sur une douzaine de scénarios, en particulier L'ange exterminateur (1962) dont il reprend le principe dans La puerta, avec une fête bourgeoise plombée par un élément totalement absurde. C’est du pur surréalisme franchement réjouissant, un délire qui ravira tout amateur de Buñuel. La mujer del carnicero est beaucoup moins bon en dépit d’une atmosphère gothique et d’une distribution menée par d’Ignacio López Tarso et Katy Jurado, une Mexicaine pourvue d’une jolie carrière hollywoodienne de seconds rôles, aperçue dans Le train sifflera trois fois (1952), La Lance brisée (1954), La Vengeance aux deux visages (1961) ou Pat Garrett et Billy le Kid (1973). L’intrigue manque de tension, traine en longueur et ne fait jamais peur. On pourra se contenter de La puerta.
A noter que je n’ai pu récupérer qu’une copie de VHS de piètre qualité, je ne sais pas s’il existe une meilleure édition.
こっくりさん [Kokkuri-san] de Takahisa Zeze (1997, Kokkuri)

Kokkuri-san est le premier opus grand public du réalisateur de pinku eiga Takahisa Zeze, connu pour aborder des thèmes sociaux dans ses films érotiques et pour construire des relations crédibles entre les protagonistes en s’abstenant notamment des viols (un acte malheureusement classique dans le pinku eiga). Pour Kokkuri-san, il s’inspire du jeu éponyme très populaire dans les années 70, un papier sur lequel les participants font glisser une pièce en posant des questions à un esprit. Compte tenu de la trame, de l'affiche et de la date de sortie (1997), je m’attendais à de la J-Horror influencée par la théorie Konaka. J’ai donc été déçu. L’aspect horrifique est inexistant, les touches de surnaturel étant traitées de façon frontale sans aucune tension. Takahisa Zeze s’intéresse davantage aux déconvenues sentimentales d’adolescentes tourmentées, enrobées dans une histoire inutilement alambiquée et extrêmement molle. Ça ne m’incite pas à explorer le reste de son œuvre.
Тайна третьей планеты [Tayna tretey planety] de Roman Kachanov (1981, Le mystère de la troisième planète)

Alisa Selezneva (Alice en français) est une héroïne de littérature pour enfants inventée par Kir Boulitchev en 1965, qui apparaît dans une cinquantaine de livres publiés entre 1965 et 2003. Le plus réputé est Le voyage d’Alice paru en 1974, qui a été traduit en anglais et a donné lieu à cette adaptation animée soviétique de 1981, sortie au cinéma en France en 1982 et en VHS aux Etats-Unis en 1987. C’est Kir Boulitchev lui-même qui s’est occupé du script en l’écourtant pour coller à une durée de 45 minutes. La mise en scène a été confiée à Roman Kachanov, un spécialiste de la stop-motion qui propose ici une animation simple et efficace, des dessins pop et colorés peuplés de créatures bizarres, et une musique électro. Le résultat est fort distrayant, du space opera léger pour jeune public avec plein de saynètes amusantes, un style agréable et un rythme enlevé. C’est une belle surprise et je regrette que Kir Boulitchev n’ait quasiment pas été traduit en français ou en anglais car j’aurais aimé lire ses bouquins.
Nattmara d’Arne Mattsson (1965, Cauchemar)

Pour ce troisième Arne Mattsson après les décevants Damen i svart (1958, The Lady in Black) et Det kom en gäst… (1947, Un invité va venir), on s’écarte des whodunit au profit d’un sous-Gaslight (1944), avec Ulla Jacobsson en blonde hitchcockien tourmentée par un conjoint machiavélique. Si c’est plus convaincant que les autres Arne Mattsson que j’ai vus, avec quelques séquences d’angoisse réussies grâce à un inquiétant Tord Peterson en tueur, cela reste trop long, avec une intrigue qui s’égare dans des fausses pistes et étire exagérément les situations. Je ne désespère pas, Arne Mattsson a eu une prolifique carrière, à force d’insister je vais finir par trouver un truc qui me plaise. Ou pas.
Isabelita de Manuel Romero (1940)

Manuel Romero fut une figure majeure de l’âge d’or du cinéma argentin, réalisateur d’une cinquantaine de longs métrages entre 1935 et 1953, essentiellement (exclusivement ?) pour le studio Lumiton. Il composa également la musique de ses œuvres dans un genre tango et écrivit 180 pièces de théâtre. Méprisé par les critiques et les intellectuels, il développa un cinéma populaire tourné rapidement et destiné à la classe ouvrière, des comédies souvent simples, parfois mélodramatiques, avec des airs entrainants. Isabelita est un des meilleurs exemples de son style, qui lorgne fortement sur la screwball hollywoodienne avec la classique opposition bourgeoise blasée/prolo offensif type New York-Miami (1934), auquel il ajoute des chansons et un peu de drame. La référence à New York-Miami était apparemment encore plus flagrante dans La rubia del camino (1938), qui mettait pour la première fois en vedette Paulina Singerman (Alcira/Isabel), la sœur de la célèbre chanteuse et actrice Berta Singerman. Paulina Singerman n’apparut que dans dix films entre 1938 et 1944 dont six furent dirigés par Manuel Romero, généralement dans un rôle de riche délurée. Sa carrière sur grand écran fut stoppée brutalement en 1944 avec le retour de Juan Perón au pouvoir. Elle se concentra alors sur le théâtre.
Sans démériter, Paulina Singerman n’est pas Claudette Colbert ou Carole Lombard. Côté masculin, c’est largement pire, le falot Juan Carlos Thorry étant à des années-lumière d’un Clark Gable ou d’un Cary Grant. Le rythme est en outre moins échevelé que chez les équivalents nord-américains, et les vingt dernières minutes vaguement dramatiques ne fonctionnent pas. En dépit de ces limites et d’une histoire pas franchement originale, Isabelita n’est pas désagréable grâce aux chansons, à Paulina Singerman qui fait malgré tout le boulot et à une sympathique galerie de personnages secondaires, notamment Sofía Bozán en Elena. Je réessaierai donc les comédies de Manuel Romero à l’occasion.
Livres
Détournements : La littérature de Hong Kong en bande dessinée de Chihoi & Kongkee (Atrabile, 2012), 256 p.

J’ai une faible connaissance de la culture hongkongaise en dehors du cinéma et je pensais que ce Détournements serait une opportunité de combler partiellement mes lacunes. Malheureusement, je n’ai pas été convaincu et la lecture s’est révélée ardue pour un néophyte comme moi. Je n’ai guère été aidé par la structure, qui commence par une préface pointue examinant les différentes histoires avant même qu’on ait eu l’occasion de les découvrir. Il aurait mieux valu renvoyer cela en postface ou placer chaque analyse en fin du chapitre consacré en compagnie des mini-biographies. Celles-ci sont d’ailleurs trop succinctes, en particulier quand les BD portent sur des extraits de romans. J’ai fréquemment été perdu à cause du manque de contexte, ne comprenant pas vraiment ce que j’avais sous les yeux. Les textes sont très intellos, ancrés dans une réalité hongkongaise que je ne maitrise pas, bourrés de références qui me sont passées au-dessus. Chihoi semble plus fidèle au sujet d’origine alors que Kongkee se sert juste d’une idée qui lui plait pour divaguer. Sorti de quelques expérimentations graphiques, je n’ai pas retenu grand-chose et cela m’a surtout frustrée. A réserver aux experts en littérature hongkongaise.
Le nouveau monde de M. Tompkins de George Gamow & Russell Stannard (Le Pommier, collection « Romans & plus », 2002), 316 p.

George Gamow fut un fameux scientifique russo-américain, spécialiste de la cosmologie et de la physique quantique. En 1938, il écrivit un article de vulgarisation scientifique mettant en vedette un monsieur tout le monde appelé Tompkins, Mr Tompkins in Wonderland. Son objectif était d’illustrer de façon simple la théorie de l’espace courbe et de l’univers en expansion. Publié dans le magazine anglais Discovery, il rencontra un joli succès et George Gamow conçut une suite en 1945, Mr Tompkins Explores the Atom. Ces deux articles furent regroupés dans un ouvrage en 1965. En 1999, avec l’accord de la famille Gamow, le physicien Russell Stannard modernisa profondément le texte, à la fois sur les aspects scientifiques (en raison des avancées de la recherche entre 1965 et 1999) et sociétaux (suppression des préjugés sexistes et racistes de son époque).
Le résultat a d’indéniables qualités et des défauts. On sent clairement que George Gamow était un meilleur raconteur d’histoires que Russell Stannard. C’est flagrant dans les chapitres intégralement rédigés par ce dernier (7, 15, 16 et 17), qui s’aventurent moins dans la fiction et ressemblent davantage à des exposés universitaires. Le degré de vulgarisation est également variable : certains sujets sont abordables avec des bases minimales tandis que d’autres sont assez obscurs si on n’a pas une connaissance préalable du domaine. J’ai trouvé que les explications de Robert Gilmore dans Alice au pays des quanta ou de Brian Greene dans L’univers élégant étaient souvent plus compréhensibles. La tournure romanesque permet de faire avaler la pilule mais je ne le conseillerai pas à un néophyte en physique quantique.
Revues
L'oiseau Magazine n°162 – Printemps 2026

A part ça, j’ai apprécié les articles sur la chevêche d’Athéna, une sympathique chouette partiellement diurne ; sur l’importance des roselières, qui proposent différents écosystèmes en fonction de leur état ; sur la faune unique du pays basque ; et sur les papillons des jardins.














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