samedi 25 avril 2026

Carnet de bord 18/04/2026-24/04/2026



Films vus en compagnie
Overboard de Garry Marshall (1987, Un couple à la mer)
Dean le charpentier est engagé par la riche et snob Joanna Mintz Stayton pour améliorer le placard de la chambre de son yacht. Une fois le travail terminé, estimant qu’’il aurait dû utiliser du cèdre et non du chêne, elle le balance par-dessus bord sans le payer. Quelques jours plus tard, Dean aperçoit à la télévision la photo de Joanna, qui a été retrouvée amnésique sur le rivage près de son village. Pour se venger, il décide de lui faire croire qu’il est son époux, la ramène chez lui et l’oblige à s’occuper de la maison et de ses quatre affreux garçons.

Overboard est inspiré de la comédie italienne Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été de Lina Wertmüller (1974) sur une bourgeoise et un prolo qui s’échouent sur une île déserte. Hollywood a eu la mauvaise idée d’ajouter à cela une histoire d’amnésie et de mystification, rendant la romance entre Dean et Joanna extrêmement creepy. C’est dommage car il y a une bonne alchimie entre Kurt Russell (Dean) et Goldie Hawn (Joanna), qui étaient en couple depuis quatre ans au moment du tournage ; les seconds rôles sont sympathiques ; l’ambiance terriblement années 80 est kitsch à souhait ; et Garry Marshall, futur réalisateur de Pretty Women (1990) et Princesse malgré elle (2001), connait son boulot. Sans cet aspect malaisant au cœur de l’intrigue, ça aurait été plaisant.
A noter que Overboard a obtenu un beau succès au box-office et a eu droit à des remakes indiens, coréen et hollywoodien. Je vais plutôt tenter de récupérer l’original italien.


El llanto de Pedro Martín-Calero (2024, Les Maudites)
Andrea est étudiante à Madrid et a récemment appris qu’elle avait été adoptée en Argentine à sa naissance, information qui a jeté un froid dans la relation avec ses parents adoptifs. Son copain Pau est en Australie et elle communique tous les soirs avec lui en visio. En faisant le ménage sur son téléphone, elle remarque par hasard qu’un homme inquiétant apparaît derrière elle sur de nombreuses vidéos. En panique, elle contacte Pau qui lui demande de le rejoindre. Elle ignore qu’il y a vingt ans sa mère biologique avait été victime du même phénomène.

El llanto est le premier long métrage du clippeur Pedro Martín-Calero, centré sur trois héroïnes à deux époques distinctes : Andrea en Espagne en 2022 ; sa mère Marie et son amie Camila en Argentine en 1998. J’ai largement préféré la partie en 2022, qui installe le mystère, joue intelligemment avec la technologie et ne laisse pas retomber la tension. A l’inverse, le passage dans les années 90 engendre une baisse de rythme, avec une fascination malsaine de Camila pour Marie et une analyse des images façon Blow-Up (1966) assez galvaudée. Le lien entre les segments et le thème de la continuité de la violence envers les femmes m’a en outre semblé un peu artificiel. Je n’ai donc été qu’à moitié convaincu.


The Ritual de David Bruckner (2017, Le rituel)
En hommage à leur ami Rob décédé six mois auparavant, quatre trentenaires effectuent une randonnée dans le nord de la Suède sur le sentier Kungsleden. Quand Dom se tort la jambe après un faux mouvement alors qu’ils sont encore à une dizaine d’heures de marche de leur hébergement, ils décident de couper à travers la forêt. Surpris par un orage, ils s’abritent dans une bâtisse abandonnée pour y passer la nuit. Au matin, ils émergent difficilement d’horribles cauchemars et l’un d’entre eux, Luke, a d’étranges blessures sur la poitrine.

The Ritual est tiré du roman éponyme d’Adam Nevill paru en 2011. Bien que censé être situé en Suède, il a été tourné dans les Carpathes en Roumanie pour bénéficier de réductions d’impôts et de coûts inférieurs. Il n’y a d’ailleurs aucun Suédois impliqué, les locaux étant incarnés par des Danois, des Britanniques ou des Roumains. On est dans de la pure folk horror qui rappelle vaguement The Wicker Man (1973) par son culte païen et ses bonhommes en osier. En dépit de son intrigue convenue dans le genre et d’un dénouement bourrin plutôt raté, The Ritual est distrayant grâce à une gestion astucieuse de sa créature et des effets spéciaux, à une tension constante et à des séquences de traumatismes axées sur la culpabilité de Luke, qui s’en veut de sa lâcheté lors de la mort de Rob.


メッセンジャー [Messenjâ] de Yasuo Baba (1999, Messengers)
Naomi Shimizu est l’attachée de presse de la branche japonaise du styliste de luxe italien Enrico Dandolo et mène grand train. Quand son employeur fait faillite, l’entreprise Akata Trading envers qui Enrico Dandolo s’est endetté récupère toutes les possessions de Naomi et la jette sans ménagement. Sans argent, elle ne peut même pas indemniser le coursier qu’elle a renversé et est contrainte de le remplacer le temps de son hospitalisation pour ne pas être trainée en justice. Elle va devoir travailler comme assistante de Suzuki, le fondateur de Tokyo Express qui ambitionne de développer dans la capitale japonaise les messagers à vélo.

Yasuo Baba est un réalisateur spécialisé dans la comédie, également auteur de livres à succès. J’ai uniquement vu son cinquième long métrage, Bubble Fiction: Boom or Bust (2007), qui m’avait déçu malgré son concept stupide (une machine à laver pour remonter dans le temps). Messengers choque initialement par son amateurisme : la photographie est dégueu, digne des pires TV drama ; c’est filmé et monté avec les pieds ; les interprètes principalement issu·e·s du petit écran sont en roue libre, en particulier la chanteuse et mannequin Naoko Iijima en Naomi ; et l’histoire est cousue de fil blanc. Pourtant, au bout d’un moment, on s’habitue et on finit par apprécier les aventures de la bande des braves coursiers à vélo face aux méchants à moto, avec un humour gentil qui fait toujours plaisir. Si ça ne mérite clairement pas les critiques dithyrambiques que j’ai lues sur internet, c’est un agréable divertissement inoffensif et un peu crétin.
A noter que Messengers marque la dernière apparition au cinéma à ce jour de Yûzô Kayama, le fils de Ken Uehara, qui fut un acteur/chanteur populaire des années 60, aperçu chez Akira Kurosawa ou Kihachi Okamoto.


Oddity de Damian Mc Carthy (2024)
Un an auparavant, Dani a été sauvagement assassinée dans la vieille maison de maître qu’elle venait de faire rénover avec son mari Ted, un psychiatre qui travaillait de nuit ce jour-là. Sa sœur jumelle Darcy dont elle était proche reste marquée par l’évènement, à l’inverse de Ted qui s’est déjà remis en couple avec Yana et continue d’habiter dans les lieux du meurtre. Darcy est antiquaire et voyante, se disant capable de percevoir le passé d’un individu en tenant un objet lui ayant appartenu. Le soir de l’anniversaire de la mort de Dani, elle débarque chez Ted et Yana avec une énorme caisse, qui contient un inquiétant mannequin en bois.

Oddity est le second long métrage de Damian Mc Carthy, un électricien qui réalisait des courts en amateur avant de passer au long à l’âge de 39 ans avec Caveat en 2020. Oddity et Caveat ont été développés en même temps et tournés au même endroit, dans une ancienne étable de la campagne irlandaise dans le comté de Cork. Oddity recycle par ailleurs le personnage d’Olin apparu dans How Olin Lost His Eye (2013) disponible gratuitement sur Youtube sur la chaîne de Damian Mc Carthy. J’avais lu une critique enthousiaste d’Oddity dans Mad Movies et la sortie récente d’Hokum a ravivé ma curiosité. Oddity est un peu construit comme un film à sketches, Damian Mc Carthy étant fan des Contes de la crypte. Il se concentre d’abord sur Dani et Olin, puis sur Olin seul, sur Darcy et Yana, sur Darcy et un autre homme et enfin sur Ted. Les deux premiers tiers sont très efficaces, avec une belle photographie chaude, de jolis moments de flippe et une tension constante. Le dernier tiers m’a moins convaincu, une fois qu’on a tous les tenants et aboutissants : on sait qui est le/la méchant/méchante, on évolue d’un sentiment d’empathie envers la victime potentielle à une position de voyeur qui attend la punition. Cela demeure néanmoins solide dans l’ensemble, du bon cinéma d’horreur old school.


Films vus seuls
紳士同盟 [Shinshi dômei] de Hiroyuki Nasu (1986, The Gentlemen’s Alliance)
Etsuko Kirino est une étudiante qui a quitté sa famille pour vivre seule à Tôkyô. Après avoir été dupée à deux reprises par des arnaqueurs, elle a besoin d’argent et enchaîne les petits boulots. Elle croise par hasard Tamio Kasuga, un riche excentrique qui s’intéresse à elle. Elle le repousse mais un de ses amis la convainc de tenter de l’escroquer avec l’aide d’une équipe de proches endettés.

Shinshi dômei est à l’origine un roman de Nobuhiko Kobayashi publié en feuilleton dans le magazine Weekly Sankei de mars à octobre 1979, centré sur un ex-producteur de télévision qui monte une grosse arnaque avec l’assistance d’un expert. L’adaptation pour le grand écran a totalement modifié l’intrigue en ne gardant que le concept d’un groupe d’escrocs. Elle met en vedette Hiroko Yakushimaru (Etsuko), une actrice et chanteuse populaire des années 80 révélée par Sailor Suit and Machine Gun de Shinji Sômai en 1981. Elle est entourée par un casting expérimenté composé notamment d’un Keiju Kobayashi vieillissant et de Renji Ishibashi en faux journaliste. La mise en scène a été confiée à Hiroyuki Nasu, un passionné de films d’action issu du roman porno, qui parvient à caser dans cette comédie une impressionnante poursuite en voiture avec des cascades et de la casse, qui a dû bouffer une bonne partie du budget.
Compte tenu de l’héroïne naïve et pure, du début épisodique et des protagonistes assez clichés, je pensais que Shinshi dômei était tiré d’un manga. Sans être désagréable, ça manque de tension et de suspense, on voit venir la conclusion à deux kilomètres et l’humour tombe fréquemment à plat. Alors que la Toei espérait un carton, les chiffres au box-office furent décevants, ce qui n’est guère surprenant au vu du résultat.


La noche de los mil gatos de René Cardona Jr. (1972, Chair de femmes pour chats affamés)
Traumatisé pendant son enfance par des séances d’électrochocs, Hugo a été recueilli par son grand-père à la mort de ses parents. Il habite à présent dans un vieux monastère avec son serviteur muet Drago et une horde de chats en cage, qu’il nourrit avec de la chair humaine. Pour les approvisionner, il assassine régulièrement des jeunes femmes ou des visiteurs, conservant leurs têtes dans des bocaux afin de respecter la tradition familiale consistant à collectionner des objets étranges.

René Cardona Jr. est le fils de René Cardona, pour qui il a été occasionnellement acteur ou partenaire de réalisation. Si le père était spécialiste d’un cinéma populaire désargenté de qualité souvent médiocre, le fils est encore un cran en-dessous, enchaînant nanars et navets. Chroniqué sur Nanarland dans une version incomplète d’1h03 (contre 1h27 pour celle critiquée ici), je n’attendais pas grand-chose de ce La noche de los mil gatos excepté deux-trois séquences involontairement amusantes. Ce n’est même pas le cas, il n’y a rien à sauver. L’histoire est indigente, Hugo drague une fille, couche avec puis la tue. René Cardona Jr. répète le procédé quatre fois en y intercalant beaucoup de survols en hélicoptère (au moins un quart d’heure en cumulé), pas mal de remplissage (balade au zoo, parties échec, numéro de danse…) et des coupes sur des chats qui miaulent. Il n’y a malheureusement pas de marionnettes ridicules, ce sont de vrais chats qui ont clairement été maltraités par moments, avec un pauvre chat blanc plongé dans une piscine. Cet élément suffit en soi à éviter de s’infliger La noche de los mil gatos, qui n’a de toute façon aucun intérêt.


ひょうたんすずめ [Hyotan suzume] de Ryûichi Yokoyama (1959, The Sparrow in the Pumpkin)
Le terrible Danbei débarque avec son fils et son lance-pierres au paisible pays des grenouilles de Kero-Kero. Dès son arrivée, il multiplie les farces de mauvais goût, martyrise les moineaux et les habitants. Le brave Zensuke se dresse sur son chemin mais est impuissant contre le lance-pierre, de même que la police. Remarquant que personne n’est capable de l’arrêter, Danbei décide de devenir le roi et d’imposer sa volonté, quitte à écraser les récalcitrants.

En 1955, l’influent mangaka Ryûichi Yokoyama fonde le studio d’animation Otogi production. Après les courts métrages Onbu obake en 1955 et Fukusuke en 1957, il dirige en 1959 le moyen métrage Hyotan suzume d’une durée de 55 minutes, fabriqué en quinze mois avec une équipe de 23 collaborateurs en s’inspirant d’un conte japonais. Il fut distribué par la Tôhô qui ne lui donna pas une grande visibilité en le couplant en double programme à un film de détectives de série B. Ceci explique sans doute que Hyotan suzume soit oublié de nos jours alors que c’est le second film d‘animation en couleur de l’Histoire du cinéma japonais. Techniquement, en dépit d’imperfections, il ne démérite pas, notamment dans l’ultime séquence qui oppose Danbei à un fantôme. L’intrigue contient des scènes étonnamment sombres, avec la mort d’une maman moineau et un village brûlé, qui contrastent avec les dessins au trait enfantin et avec la musique légère. Il n’y a pas de dialogue, un narrateur fournit les informations nécessaires à la compréhension du récit. C’était plutôt intéressant au final, avec un meilleur rythme selon moi que le fameux Le serpent blanc (1958).


The Nine Lives of Tomas Katz de Ben Hopkins (2000, Les 9 vies de Tomas Katz)
Quelques heures avant une éclipse totale de soleil, un vagabond sorti des égouts monte dans un taxi sur l’autoroute M25 en direction de Londres. Après avoir pénétré dans l’esprit du chauffeur et en avoir extrait son cauchemar récurrent, il intervertit magiquement leurs corps. L’ancien chauffeur devenu vagabond est déposé au bord de la route pendant que l’autre poursuit son trajet dans le véhicule. L’étrange individu assume ensuite l’identité du ministre de la Pêche puis du chef des transports londoniens, d’un ado, d’un vieillard, provoquant des troubles de plus en plus graves en ville.

The Nine Lives of Tomas Katz est une comédie surréaliste et apocalyptique en noir et blanc, mélange improbable entre du cinéma muet expressionniste à la Guy Maddin, des touches d’humour britannique monty-pythonesques et des passages lorgnant du côté du clip MTV. Ben Hopkins greffe sur l’éclipse solaire totale du 11 août 1999 des motifs bibliques tirés du livre de l’Apocalypse avec pas mal d’improvisation, le tournage ayant eu lieu à l’arrache en trois semaines sans autorisation dans Londres en évitant les flics. Tout n’est pas réussi et la seconde moitié traine en longueur malgré de bons gags. The Nine Lives of Tomas Katz (qui ne comporte aucun Tomas Katz, Ben Hopkins admettant dans une interview que le titre est une blague) est néanmoins fort distrayant dans l’ensemble. Moi qui suis souvent sceptique devant ce genre d’essai expérimental fauché, j’ai ici été convaincu grâce à l’humour omniprésent et à la qualité de l’interprétation, en particulier de Tom Fisher qui incarne le personnage principal.


ハナ肇の一発大冒険 [Hana hajime no ippatsu daibôken] de Yôji Yamada (1968, The Million Dollar Pursuit)
Kan’ichi est un paisible boucher de Tokyo, marié avec deux enfants. Un jour en allant effectuer une livraison, il s’arrête dans un restaurant pour déjeuner. Une belle femme nommée Ako s’installe à sa table et lui demande de l’emmener en balade. Sur le ferry vers Yokohama, elle lui explique qu’elle a l’impression d’être suivie et qu’elle était entrée dans le restaurant pour se cacher. Le soir, ils descendent dans un hôtel où elle lui confie un sac de diamants à protéger. Kan’ichi se saoule avec deux autres clients, en réalité des truands qui lui dérobent discrètement les pierres.

Hana hajime no ippatsu daibôken est le second volet de la fausse trilogie Ippatsu, chaque épisode n’ayant aucun rapport avec son prédécesseur si ce n’est la présence du duo Hana Hajime/Chieko Baishô, l’actrice fétiche de Yôji Yamada. A l’inverse des comédies lourdingues Kigeki ippatsu shôbu (1967) et Kigeki ippatsu dai hisshou (1969) centrées sur l’arrivée dans une famille tranquille d’un excentrique incontrôlable, Hana hajime no ippatsu daibôken est un road-movie vaguement romantique. Selon Claude Leblanc, il est inspiré des Aventuriers de Robert Enrico (1967), sur un ton plus léger en dépit d’un virage dramatique à mi-chemin qui contraste avec la première partie. Hana Hajime n’est pas trop insupportable, Chieko Baishô fait le boulot, ce n’est pas désagréable bien que cela reste un Yôji Yamada mineur.


Livres
Perfect Blue : Métamorphose d’une idole de Yoshikazu Takeuchi (Ynnis Editions, collection « Romans », 2019), 222 p.
Depuis ses débuts trois ans auparavant, l’idole Mima Kirigoe arbore un style de gentille fille sage qui correspond à sa personnalité sérieuse. Au vu de la stagnation de ses ventes, son manager Tadokoro a décidé de modifier son image pour son prochain single avec un look sexy et un livret de photos osées. Ce changement ne plait toutefois pas à ses admirateurs, en particulier à l’un entre eux, un otaku sinistre à la recherche de pureté qui la harcèle au téléphone et lui envoie une inquiétante lettre de menaces.

A l’exception d’une conclusion un peu ratée, j’aime beaucoup Perfect Blue de Satoshi Kon (1997) et j’étais curieux de lire le texte dont il était tiré. Malheureusement, à l’instar de Paprika, l’adaptation est clairement supérieure au livre. Tandis que Satoshi Kon s’amusait à déstabiliser le spectateur avec une narration éclatée où se mélangent réalité et fiction, Yoshikazu Takeuchi adopte une sage alternance entre le quotidien de Mima Kirigoe, entourée de Tadokoro et de son assistante Rumi, et le fan psychopathe pour lequel l’auteur n’hésite pas à verser dans le trash. Le bouquin s’ouvre ainsi sur le viol très explicite et crade d’une fillette (Ynnis Editions ayant eu la bonne idée d’ajouter une préface pour alerter le lecteur sensible) et, sans atteindre ce niveau, il réitère par la suite avec d’autres séquences répugnantes. Satoshi Kon a judicieusement supprimé ces aspects et s’est exclusivement focalisé sur Mima en l’enrichissant de doutes et de troubles psychologiques. Le roman n’a que deux points positifs : Rumi est plus réussie que dans le film, c’est une jeune enthousiaste et pas une vieille aigrie en surpoids ; et on a une impressionnante scène d’arrachage de peau, qui aurait pu être spectaculaire à l’écran. La dernière partie tourne au ridicule avec un méchant increvable digne du Jason Voorhees des Vendredi 13, qui enterre définitivement ce médiocre Perfect Blue : Métamorphose d’une idole.

Carnage de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2024), 400 p.
Carnage est la traduction de Kai Dan paru au Japon en août 2013 dans la collection « Chefs d’œuvre de Junji Itô » éditée par Asahi Comics. Bragelonne a apporté quelques changements en retirant les trois récits axés sur Soïchi déjà disponibles en France dans leur recueil Soïchi et en ajoutant à la place l’inédit Stratophobie. Les textes ont été publiés initialement dans Nemuki (sauf Stratophobie qui était dans le successeur Nemuki +), un magazine shôjo spécialisé dans le fantastique et l’horreur adressé aux adolescentes. Carnage comporte les douze histoires suivantes :
Ombres assoiffées de sang (juillet 2002) : Nami devient anorexique après une rupture. Un matin, elle se réveille tâchée de sang.
Prime Time hanté (septembre 2002) : Keisuke ne rigole jamais. A un spectacle dans lequel deux comiques pas drôles font se tordre de rire leur audience, il remarque un phénomène effrayant et s’enfuit de la salle.
Le tumulte des eaux (novembre 2002) : Deux randonneurs assistent à une crue qui s’est déroulée trente ans auparavant.
Lipidémie (mars 2003) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1
Les damnés (mai 2003) : Du jour du lendemain, des gens se figent dans des positions saugrenues. Asano enquête pour comprendre la cause de cet étrange comportement.
Sonnette finale (juillet 2003) : Une famille reçoit tous les soirs la visite du condamné à mort qui a gâché leur vie, pourtant enfermé dans sa cellule à des kilomètres de leur domicile.
Le val miroitant (mars 2005) : Trois amis descendent dans une vallée où deux villages abandonnés encombrés d’éclats de miroirs brisés se font face
Je ne veux pas devenir un spectre (mai 2005) : En rentrant chez lui, Shigeru aperçoit une femme couverte de sang sur le bord de la route et l‘amène à l’hôpital.
La bibliothèque (mars 2006) : L’épouse de Gorô Shiraski s’inquiète de l’obsession de son mari pour l’immense bibliothèque familiale.
Le chant des ténèbres (septembre 2006) : Tamayo ne parvient pas à se sortir de la tête une chanson qu’elle a entendu dans la rue, qui tourne en boucle dans son esprit en l’empêchant de dormir et de penser.
Pulvérisé (mai 2006) : Ogi partage avec un ami un nectar délicieux ramené d’Amérique du Sud, qui doit être consommé avec prudence sous peine d’explosion.
Stratophobie (mars 2017) : Une mère se rend compte que ses filles ne sont pas constituées d’un squelette et d’organes mais de couches successives de peau.
Le recueil Histoires courtes – Intégrale composé essentiellement de textes des années 2000 m’avait laissé dubitatif et je craignais d’avoir une impression similaire avec Carnage. Sans égaler ses meilleures nouvelles des années 90 présentes dans Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1, Carnage est correct dans l’ensemble, dans la lignée des Chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 2. Junji Itô a délaissé les images choc de ses débuts pour privilégier l’horreur psychologique. Ce pari risqué fonctionne ici à plusieurs reprises, en particulier dans Prime Time hanté et Les damnés. Les histoires étant destinés aux adolescentes, on a fréquemment des héroïnes auxquelles les lectrices peuvent s’identifier, souffrant de problèmes psychologiques (Ombres assoiffées de sang, Le chant des ténèbres), d’abus (Lipidémie, Les damnés) ou se sentant responsable de leur entourage (Sonnette finale, La bibliothèque, Stratophobie). La dernière nouvelle plus tardive, Stratophobie, renoue avec un gore viscéral et c’est sans doute ma préférée.
A noter l’excellente postface de Morolian qui offre un éclairage bienvenu et explique les raisons des modifications éditoriales de Bragelonne par rapport à l’ouvrage original en japonais.


Mexican Cinema/Mexican Woman, 1940-1950 de Joanne Hershfield (University of Arizona Press, 2003), 159 p.
Il y a relativement peu d’ouvrages en anglais dédiés au cinéma mexicain, en particulier sur son âge d’or s’étalant du milieu des années 30 au milieu des années 50. Ce bref Mexican Cinema/Mexican Woman, 1940-1950 est un des rares contre-exemples, publié en 1996 à un moment où quelques chercheurs américains commençaient à se pencher sur cette question. Joanne Hershfield se restreint à six mélodrames sortis entre 1943 et 1950 : María Candelaria (1943), Río Escondido (1948) et Salón México (1949) d’Emilio Fernández ; Distinto amanecer de Julio Bracho (1943) ; Doña Bárbara de Fernando de Fuentes (1943) ; et Susana la perverse de Luis Buñuel (1951).
Elle ouvre son essai sur un chapitre consacré aux archétypes féminins dans l’Histoire mexicaine, principalement l’opposition entre la vierge incarnée par la Vierge de Guadalupe et la prostituée symbolisée par La Malinche, la maitresse amérindienne de Cortés à la fois traitresse envers son peuple et mère du premier mestizo, fondatrice d’une société métissée à laquelle s’identifie le Mexique postrévolutionnaire. Le chapitre 2 revient sur les structures du cinéma national et sur la manière dont est dépeinte la femme, essentiellement dans le mélodrame. Les chapitres 3 à 5 développent enfin les études de cas : María Candelaria et Río Escondido se concentrent sur la vierge, reliant la femme à l’identité nationale ; Distinto amanecer et Salón México, précurseurs du film de rumbera, se focalisent sur la prostituée sacrificielle ; Doña Bárbara et Susana la perverse offrent des illustrations de devoradoras, la version mexicaine de la femme fatale qui déstabilise le patriarcat et doit être matée.

Comme expliqué dans une critique assez dure d’Ilene S. Goldman parue dans Film Quarterly en 1998, Mexican Cinema/Mexican Woman, 1940-1950 montre certaines limites, notamment une tentative de généralisation à partir d’un faible nombre d’exemples pas forcément représentatifs. Ce sont en effet uniquement des mélodrames, la moitié est l’œuvre d’un seul réalisateur (Emilio Fernández), Doña Bárbara est adapté d’un roman régionaliste majeur écrit par un Vénézuélien et Susana la perverse a été mis en scène par l’Hispano-Franco-Mexicain Luis Buñuel. J’ai pourtant trouvé le livre enrichissant grâce à la variété des sources utilisées (Ilene S. Goldman reproche à Joanne Hershfield de trop s’appuyer dessus, ce qui n’était pas un souci pour moi qui connait mal la bibliographie sur ce domaine) et à une analyse éclairante des films abordés. Si les démonstrations n’ont sans doute pas la portée universelle que l'autrice leur donne, elles fonctionnent bien dans ces cas précis et dans le mélodrame mexicain des années 40-50 plus globalement, période sur laquelle je commence à avoir une bonne vision d’ensemble. Sans être parfait, Mexican Cinema/Mexican Woman, 1940-1950 a le mérite d’exister sur un sujet très peu traité et est susceptible de plaire aux amateurs de mélodrames mexicains pas effrayés par les ouvrages universitaires (c’est spécifique mais je pense au moins à une personne qui répond à cette description, qui se reconnaitra s’il passe dans le coin).


Revues
Mad Movies n°403 – Avril 2026
Pas de dossier dans ce numéro d’avril excepté le reportage sur le tournage du Réveil de la Momie que je n’ai pas lu. Il faut dire que l’actualité est riche, avec de nombreuses sorties intrigantes. Je mentionne rapidement pour la forme They Will Kill You (2026), qui fait beaucoup trop truc de petit malin tarantinesque, ou Strange Darling (2023) comparé à Tueurs nés (1994) que je déteste. En revanche, je récupèrerais bien The World Is Full of Secrets (2018) et An Evening Song (for three voices) (2023) de Graham Swon, essais avant-gardistes de fantastique contemplatif qui suscitent ma curiosité. Idem pour Vil & Misérable (2024), une comédie québécoise absurde sur un démon libraire qui doit faire équipe avec un humain ; Good Luck, Have Fun, Don't Die de Gore Verbinski (2025) avec Sam Rockwell en homme du futur au look de clochard ; Mārama de Taratoa Stappard (2025), un exemple unique d’horreur gothique maori ; et Hokkum de Damian Mc Carthy (2026), un film d’hôtel hanté irlandais inspiré notamment de Shining.

Pas mal d’interviews à part ça : avec Gore Verbinski qui se révèle être un personnage sympathique, ça me donne envie de compléter mes ratés dans sa filmographie ; avec Taratoa Stappard et Damian Mc Carthy pour leurs opus respectifs ; et un long entretien carrière avec John Badham, réalisateur de Saturday Night Fever (1977), WarGames (1983) ou Short Circuit (1986). Je signale enfin un intéressant hommage pour le décès de Tom Noonan en février 2026, dont je me souviens surtout pour le rôle du terrifiant tueur en série dans Last Action Hero (1993).


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