Films vus en compagnie
Lulu femme nue de Sólveig Anspach (2013)

Lulu femme nue est tiré de la bande dessinée éponyme en deux tomes d'Étienne Davodeau publiée en 2008 et 2010, où l’histoire était racontée d’un point de vue extérieur par un ami puis par la fille de Lulu. Sólveig Anspach a fait le choix judicieux de se focaliser exclusivement sur Lulu pour lui redonner le contrôle de sa destinée, coupant largement les dialogues et éléments de narration. La distribution est impeccable, que ce soit Karin Viard formidable en Lulu, Boulin Lanners touchant en Charles, ses deux frangins pieds nickelés amusants (Pascal Demolon et Philippe Rebbot) ou Claude Gensac en vieille dame railleuse au grand cœur. Le côté road movie fonctionne bien, Lulu gagnant en confiance avec ses expériences, sans les aspects creepy qui m’avaient gêné dans L’effet aquatique (2016). C’est donc un bon feel-good movie un peu triste à la française.
Une vie de Grand Rhinolophe de Tanguy Stoecklé (2013)

Spécialiste reconnu des chauves-souris, Tanguy Stoecklé œuvre depuis trois décennies à la préservation de ces animaux injustement dépréciés. Pendant le covid, à un moment où les chauves-souris étaient accusées d’être vectrices de la maladie, il a ainsi mis gratuitement à disposition sur sa chaîne youtube Une vie de Grand Rhinolophe avec des sous-titres en plusieurs langues. Les images filmées en proche infrarouge sont extraordinaires, on se retrouve au cœur de la colonie et on voit l’intimité du Grand Rhinolophe de façon inédite. Afin de toucher une large audience, Tanguy Stoecklé dramatise son récit en se concentrant sur une relation mère-fille, anthropomorphisation dont j’avoue ne pas être fan bien que j’en comprenne l’utilité. Il sort en outre parfois de la grange pour nous proposer de magnifiques plans des paysages de Camargue sur fond de musiques à cordes. Résultat de quatre années de travail, Une vie de Grand Rhinolophe est un beau documentaire de 49 minutes à recommander à tous les amoureux du monde animal.
Sorry, Baby d’Eva Victor (2025)

Sorry, Baby est le premier long métrage derrière la caméra d’Eva Victor, qui incarne Agnes et a également écrit le scénario vaguement autobiographique, l’actrice ayant elle-même été agressée sexuellement. Le ton n’est toutefois pas trop sombre, les passages durs sont encadrés par des moments doux et/ou humoristiques décalés, entre une Agnes à la franchise parfois déstabilisante et une galerie de personnages gentiment excentriques. En dépit de quelques gimmicks typiques du cinéma indépendant américain et d’une conclusion qui ne m’a pas convaincu, Sorry, Baby est une belle comédie dramatique pleine de compassion sur un sujet douloureux qu’il est nécessaire d’aborder, le genre de film susceptible d’aider les victimes d’agressions sexuelles en leur révélant certaines des épreuves et des doutes qu’elles devront affronter.
Vermines de Sébastien Vaniček (2023)

Vermines est le premier long métrage de Sébastien Vaniček, tourné dans la cité de Noisy-le-Grand en Seine-Saint-Denis où il a grandi. Il souhaitait présenter une vision plus positive de la banlieue, lieu de solidarité entre des habitants méprisés par les autorités, traités comme de la vermine à l’instar des araignées que les héro·ïne·s vont devoir combattre. Il faut d’ailleurs noter que les araignées n’attaquent qu’en riposte à une action violente à leur encontre. Vermines s’inscrit dans un sous-genre émergeant en France ces dernières années, le film d’horreur de banlieue qui comprend Kandisha (2020), La tour (2022), La gravité (2022), Roqya (2024) ou Kraken (2026), voire Gagarine (2020) qui comportait des touches fantastiques. Ils proposent tous une image nuancée de la banlieue, avec des protagonistes qui galèrent, qui doivent se débrouiller par eux-mêmes et qui montrent leur vrai visage quand la menace se manifeste.
Vermines n’est pas franchement original au niveau de sa trame, des bébêtes échappées à la biologie extravagantes, avec des enjeux dramatiques pas super bien menés et des personnages qui peinent à exister en dehors de Kaleb. L’intérêt se situe dans les effets spéciaux mélangeant adroitement images de synthèse et vraies araignées (inspirées d’Heteropoda maxima, une grosse araignée asiatique au look différent des tarentules généralement employées dans ce style de productions), et dans l’atmosphère réussie de huis clos oppressant. Sans être parfait, c’est une distrayante réactualisation du film de bébêtes dans la France des années 2020.
Films vus seuls
戦慄怪奇ファイル コワすぎ!最終章 [Senritsu kaiki fairu kowa sugi! Sai shûshô] de Kôji Shiraishi (2015, Senritsu Kaiki File Kowasugi! Final Chapter)

Comme son nom l’indique, Senritsu Kaiki File Kowasugi! Final Chapter est le septième et ultime volet du premier arc narratif de la série de films Senritsu kaiki fairu kowa sugi! de Kôji Shiraishi. Il est un peu plus long que les précédents, 1h30 au lieu d'1h15, est censé se dérouler en direct, et les deux premiers tiers sont centrés sur Tashiro Masatsugu (incarné par Kôji Shiraishi) qui avait été au second plan jusqu’à présent. Cette partie autour de Masatsugu ne m’a pas convaincu, elle s’éternise inutilement et j’ai eu l’impression de regarder un jeu télévisé nul où un candidat doit relever les défis les plus trash possibles. Heureusement, cela change avec le retour de Jin et Miho. L’idée d’inverser leurs corps est amusante, on renoue avec des effets spéciaux kistchouilles plutôt que de tout miser sur des images de synthèse moches, et la conclusion est maline, relançant ma curiosité pour la suite qui, je l’espère, reviendra aux histoires basées sur des légendes.
Las sicodélicas de Gilberto Martínez Solares (1968, The Psychedelic Girls)

Cette coproduction mexico-péruvienne tournée à Lima est une parodie de films d’espionnage prétexte à montrer dans des tenues variées les actrices principales, quatre sex-symbols de cette période : Maura Monti (Mireya), Amedee Chabot (Adriana, une comédienne états-unienne qui fit l’essentiel de sa carrière au Mexique), Isela Vega (Dalila) et Elizabeth Campbell (Patricia). Elles sont fréquemment en maillot de bain ou en nuisette, le tout restant néanmoins très soft même selon les standards de l’époque. L’intrigue est nase, la mise en scène n’a pas grand intérêt en dehors des décors et costumes pop années 60, et Gilberto Martínez Solares case deux matches de catch et quelques chansons pour meubler. A éviter.
El espanto surge de la tumba de Carlos Aured (1973, Horror Rises from the Tomb)

El espanto surge de la tumba est le premier des quatre opus de Carlos Aured avec Paul Naschy, sur une intrigue pompée en partie de The Thing That Couldn't Die (1958). Comme souvent dans l’horreur espagnole de cette période, l’action est censée se dérouler en France pour éviter de stigmatiser une société espagnole encore sous dictature et il existe deux versions, une habillée pour l’Espagne et une dénudée pour l’international. Le budget étant minimal, le tournage a eu lieu dans le vieux domaine des parents de Paul Naschy pour réduire les coûts et fournir un luxueux décor naturel. On a droit à pas mal de gore et de nudité, des vampires, de la sorcellerie et des zombies balancés de façon anarchique, avec des interprètes au jeu variable, une musique nulle, un montage chaotique et un manque flagrant de moyens. Rien de très folichon donc, à l’image de la majorité des Paul Naschy.
怪異談 生きてゐる小平次 [Kaiidan Ikiteiru Koheiji] de Nobuo Nakagawa (1982, The Living Koheiji)

Kaiidan Ikiteiru Koheiji est l’ultime opus de Nobuo Nakagawa, treize ans après son précédent long métrage en 1969. Cette production ATG dotée d’un maigre budget permit à Nobuo Nakagawa de renouer avec le genre qui le rendit célèbre. Il choisit la pièce de kabuki Ikiteiru Koheiji de Senzaburô Suzuki rédigée en 1924 et adaptée une seule fois au cinéma en 1957 (un obscur film de série B de la Tôhô). Kaiidan Ikiteiru Koheiji ne comporte que trois interprètes : Fumihiko Fujima en Koheiji, Shôji Ishibashi en Takurô et Junko Miyashita en Ochika, une des stars du roman porno de la Nikkatsu des années 70. Le fantastique est limité et tardif, le récit se concentre sur les discussions entre les protagonistes et leurs jeux autour du kabuki qui irrigue leurs existences. Cette théâtralité assumée s’accompagne d’une belle photographie aux couleurs chaudes. Même si Kaiidan Ikiteiru Koheiji apporte une conclusion cohérente à la carrière de Nobuo Nakagawa, je n’ai pas été totalement convaincu par le rythme lent, l’intrigue minimaliste et l’absence des aspects horrifiques qui faisaient la force de ses œuvres des années 50.
A noter que le classique terme kaidan qui désigne les histoires de fantômes est ici remplacé par kaiidan, avec l’insertion du kanji 異entre kai (怪 = étrange, mystérieux) et 談 (dan = histoire). La combinaison de 怪 et 異 (kaii) signifie phénomène surnaturel, rencontre étrange. La différence est subtile, 怪異談/kaiidan étant plus littéraire et rare que 怪談/kaidan.
Szíriusz de Dezsõ Àkos Hamza (1942, Sirius)

Szíriusz est tiré d’une nouvelle de Ferenc Herczeg parue dans le journal hongrois A Hét en 1890. C’est une des premières histoires de voyage dans le temps, quelques années avant le classique La machine à explorer le temps d’H.G. Wells, bien que le dénouement laisse planer un doute typique du fantastique sur la réalité des évènements. Dans les faits, Szíriusz est surtout une romance en costumes entre Ákos et Rosina, teintée d’un discours nationaliste pro-hongrois et anti-autrichien étonnant en 1942 (il suscita d’ailleurs des protestations allemandes au festival de Venise en 1942 où il était en compétition). Il met en vedette une immense star hongroise des années 1930, la chanteuse et comédienne Katalin Karády en Rosina. Arrêtée et torturée par les nazis après leur invasion de la Hongrie en 1944, elle ne parvint pas à relancer sa carrière et fut ostracisée par le régime communiste à partir de 1949, fuyant définitivement le pays en 1951 et s’installant au Brésil en 1953 pour ouvrir une boutique de mode. Elle est convaincante en chanteuse d’opéra amoureuse dans un rôle assez stéréotypé, de même que le populaire László Szilassy avec un look à la Errol Flynn. De façon générale, Szíriusz est longuet et les piques nationalistes lassent rapidement. Cela vaut en tant qu’exemple rare de SF hongroise et pour ses interprètes charismatiques.

The Navigator: A Medieval Odyssey est le second long métrage du Néo-Zélandais Vincent Ward, un périple mystico-dramatique avec de légères touches humoristiques (la première version du script était apparemment une grosse comédie avec des gnomes guerriers !). Le casting mélange débutants (Griffin et Connor, qui ne feront pas carrière) et acteurs confirmés, avec un tournage majoritairement de nuit. Le récit est ponctué de séquences ambitieuses compte tenu du maigre budget, avec une époque médiévale en noir et blanc et un monde contemporain en couleurs. Il ne faut toutefois pas chercher trop loin au-delà de ces expérimentations techniques, The Navigator: A Medieval Odyssey est surtout un film d’aventures autour d’un groupe éclectique, avec des dangers liés à la méconnaissance du XXe siècle. Si c’est plutôt malin et pas désagréable, amenant Hollywood à confier à Vincent Ward le projet d’Alien 3 (1992) dont il finira par être débarqué au profit de David Fincher, cela reste anecdotique et je l’aurai vite oublié.
Livres
Ducky Coco d’Anouk Ricard (Editions 2024, 2024), 72 p.

Anouk Ricard est une autrice de bande-dessinées française pour adultes avec un style faussement naïf, spécialisée dans un humour absurde et loufoque. Il me semble que j’avais parcouru quelques planches de son Commissaire Toumi à je ne sais quelle occasion mais c’est la première fois que je lis un de ses albums en entier. Ducky Coco est en fait composé de nombreuses histoires autonomes d’une à sept pages autour des rencontres effectuées par Ducky et Guiguite. J’apprécie généralement ce genre d’humour bête et gentil que l’on retrouve par exemple chez Libon. Sauf que dans son Jacques, le petit lézard géant, il y avait une vague continuité et progression narrative qui créait du liant. Rien de cela dans Ducky Coco et j’ai fini par me lasser en dépit de la minceur de l’album, Ducky et Guiguite n’étant pas aussi attachant que Jacques.
Le voyage sur les mers du prince Takaoka de Tatsuhiko Shibusawa (Babel, 2025), 205 p.

Tatsuhiko Shibusawa fut une figure importante de la scène littéraire japonaise de la deuxième moitié du XXe siècle. Davantage que pour ses romans, il est célèbre dans l’archipel par son travail de traducteur, de critique d’arts et d’écrivain d’essais polémiques dédiés à la magie noire, à la démonologie et à l'érotisme. Le voyage sur les mers du prince Takaoka est son dernier ouvrage, le premier traduit en français, rédigé alors qu’il se savait condamné par un cancer du larynx et achevé quelques jours avant sa mort. Il est composé de sept parties de 25 à 30 pages, chacune étant consacrée à une interaction avec un objet ou un être fantastique dans un style proche du conte théologique imbibé de références bouddhistes et d’un bestiaire extraordinaire issu de racontars de sources anciennes peu fiables. A cela s’ajoute parfois des paragraphes sexuellement explicites qui destinent clairement le texte à un public adulte. Le résultat est assez étrange, mélange de merveilleux, de religion, de géographie et d’Histoire, gagnant en noirceur au fur et à mesure que le prince Takaoka se rapproche de son but. Quand il avale une perle et commence à dépérir en souffrant de la gorge, on remarque le parallèle évident avec la maladie de Tatsuhiko Shibusawa. Un personnage clé disparait sans qu’on comprenne pourquoi, les considérations religieuses me sont passées au-dessus et l’érotisme ponctuel surprend dans un récit qui adopte par ailleurs un ton plutôt didactique qui pourrait convenir aux enfants. Je ne sais que penser, ce n’était pas désagréable mais j’ai eu du mal à voir où il voulait en venir et j’ai l’impression que j’ai raté des trucs.












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