samedi 12 septembre 2026

Carnet de bord 05/09/2026-11/09/2026



Films vus en compagnie
Quinze Dias de Daniel Lieff (2026, Here the Whole Time)
Alors qu’il adorait nager dans la piscine de son immeuble avec son voisin Caio, Felipe a renoncé à cause des moqueries des autres enfants sur son surpoids. La situation ne s’est pas arrangée en vieillissant, il est le souffre-douleur du lycée et est ravi de l’arrivée des vacances d’été au cours desquelles il va pouvoir rester chez lui. Malheureusement, sa mère a invité Caio à habiter avec eux pendant quinze jours car ses parents partent en voyage. Felipe, gay assumé, méprise Caio doté d’un corps de rêve, fan de sport et de jeux vidéo, le symbole pour lui de l’hétérosexuel triomphant. Il change toutefois d’avis quand Caio le défend contre des harceleurs et commence à développer des sentiments envers lui.

Quinze Dias est l’adaptation du bestseller éponyme de Vitor Martins publié en 2017. C’est exactement ce à quoi on peut s’attendre d’une comédie romantique adolescente gay diffusée par Netflix, qui a acheté les droits à l’international : c’était gentil, cousu de fil blanc et terriblement convenu. Ce n’était pourtant pas désagréable si on est amateur du genre grâce à des interprètes attachants et un cadre brésilien exotique, avec des extérieurs tournés à Cataguases dans le Minas Gerais, à 300 kilomètres environ au nord de Rio de Janeiro. Un bon petit divertissement du samedi soir.


The Most Crucial Game de Jeremy Kagan (1972, Columbo : Le grain de sable)
Paul Hanlon, gestionnaire d’une équipe de football américain de Los Angeles, aimerait créer un empire sportif mais le propriétaire du club, l’insouciant Eric Wagner, ne se montre guère coopératif, se vautrant dans la débauche dès que son épouse tourne le dos. Paul décide de se débarrasser de ce gêneur en l’assassinant dans sa piscine durant un match, dissimulant son crime en accident. Bien que le médecin légiste conclue immédiatement à une glissade mortelle, le lieutenant Columbo doute.

The Most Crucial Game marque la deuxième apparition de Robert Culp en tueur après Death Lends a Hand (1971). Et cette fois, il a une moustache. Le scénario tient la route, avec une résolution maline ; la réalisation de Jeremy Kagan, un pur produit de la télévision, est fonctionnelle ; l’interprétation est de qualité, avec un Robert Culp détestable à souhait et une poignée de seconds rôles solides dont Dean Stockwell en Eric Wagner, Dean Jagger en avocat de la famille ou James Gregory (la victime dans Short Fuse) en entraineur. The Most Crucial Game est pourtant un peu moins convaincant que d’autres car il se disperse trop. Il y a trop de protagonistes, Columbo n’est pas assez insistant et il n’y a pas de moment iconique en dépit d’une bonne dernière partie qui amène Columbo à découvrir le détail manquant. The Most Crucial Game est donc sympathique sans atteindre le niveau des meilleurs épisodes de la série.


Santet de Sisworo Gautama Putra (1988)
Dans un village perdu, le terrible Bisman impose sa loi et s’enrichit à travers son établissement de jeu et de prostitution. Seul le pieux Sarma, qui enseigne la religion aux enfants, lui tient tête. Afin de l’éliminer, Bisman empoisonne sa propre femme et accuse Sarma de l’avoir tuée avec de la magie noire. Sarma est brûlé vif par les sbires de Bisman, et celui-ci en profite pour se précipiter sur Katemi, la belle épouse de Sarma. Elle parvient à s’enfuir et trouve refuge dans une caverne où elle rencontre la sorcière Nyi Angker, qui lui apprend la magie noire pour qu’elle puisse se venger.

Santet est la treizième collaboration de Suzzanna avec Sisworo Gautama Putra (selon imdb), avec une intrigue qui lorgne du côté de La reine de la magie noire (1981), le film qui lança la carrière horrifique de Suzzanna. Sa particularité est qu’il mélange anarchiquement les genres, avec de l’épouvante parfois gore, du drame racoleur, de l’humour lourdingue, une espèce de super-héros (le fils du maire incarné par Jeffry Waworuntu dans son premier rôle important au cinéma), quelques speechs de morale musulmane, du sexe aussi torride qu’un épisode de Petit ours brun, et une scène de comédie musicale déjantée. Cette accumulation ne fonctionne pas, c’est complètement délirant et assez réjouissant de naïveté même si les séquences comiques piquent, centrées sur Bokir, un acteur populaire de théâtre lenong qui apparut régulièrement au cinéma et à la télévision. Suzzanna (Katemi) est très charismatique, Jagat Karana s’en donne à cœur joie en méchant Bisman, à l’inverse de Jeffry Waworuntu qui ferait passer Steven Seagal pour un grand émotif. En tout cas, on ne s’ennuie pas. Santet a eu droit à une suite, Santet 2, avec davantage d’humour, ce qui n’était pas forcément ce qu’on attendait… Je le regarderai probablement pour la science, Vinegar Syndrome ayant sorti les deux volets dans de superbes blu-ray restaurés avec sous-titres anglais.


Le chant des forêts de Vincent Munier (2025)
Pendant plusieurs années, Vincent Munier a filmé la vie sauvage dans les Vosges, le massif près duquel il a grandi et où il a appris à aimer la nature avec son père Michel. Ce dernier se souvient avec regret de sa jeunesse, quand le grand tétras était encore visible. Il tente d’inculquer à son petit-fils Simon son amour de la nature et le respect de l’environnement. Ensemble, ils effectuent des affûts et profitent des splendides forêts vosgiennes.

Pour son second long métrage, le premier réalisé en solo, le photographe Vincent Munier propose un récit de transmission familial dans sa région natale, avec son père et son fils. Ce volet didactique n’est clairement pas l’aspect pas le plus intéressant de ce documentaire, sa force résidant dans les magnifiques images de Vincent Munier. Bien qu’il abuse de la brume et du flou artistique, avec une sensation d’irréalité portée par la musique Warren Ellis, il offre une superbe plongée dans le monde animal, on est au cœur de la nature, dans l’intimité des oiseaux et des mammifères de la forêt. Tout amateur d’observation animalière sera comblé, s’amusant à reconnaître les espèces ou à écouter les chants des oiseaux (avec une erreur flagrante dans l’audiodescription incluse sur la version diffusée sur Canal +, un chant de grive draine étant attribué à un troglodyte mignon de multiples reprises). Je serais du coup curieux de voir La panthère des neiges en dépit de la présence de Sylvain Tesson.


東海道四谷怪談 [Tôkaidô Yotsuya kaidan] de Nobuo Nakagawa (1959, Histoire de fantômes japonais)
Une nuit, le rônin Iemon Tamiya assassine deux hommes dans la rue car l’un des deux refusait de lui donner la main de sa fille Oiwa. Avec la complicité du porteur de lanterne Naosuke, il affirme qu’ils ont été tués par le bandit Usaburo. Oiwa et sa sœur Osode sont dévastées et souhaitent se venger, de même que Yomoshichi, le fils de la deuxième victime. Iemon et Naosuke les accompagnent dans leur quête pour retrouver Usaburo, s’arrangent pour éliminer Yomoshichi et partent chacun de leur côté avec une des sœurs. Deux ans plus tard, Oiwa et Iemon sont en couple à Edo, avec un bébé. Sans le sou, Iemon se morfond et s’agace lorsque Oiwa lui rappelle sa promesse de l’aider à accomplir sa vengeance. Quand la fille d’un riche marchand s’intéresse à lui, Iemon se demande comment se débarrasser d’Oiwa.

Tôkaidô Yotsuya kaidan est sans doute l’adaptation de la pièce de kabuki Yotsuya Kaidan la plus célèbre en Occident, la première en couleurs. C’est aussi une des plus violentes, réalisée par Nobuo Nakagawa, réputé pour ses films d’horreur (qui représentent en réalité moins de 10% de sa carrière, 8 sur 97 selon un documentaire japonais de 2007 (映画と酒と豆腐と~中川信夫、監督として 人間として~), 9 selon Mark Schilling). Il faut dire qu’il a été produit par la Shintôhô, toujours friande de sensationnalisme, et que c’est donc assez sanguinolent pour l’époque.
Ce qui m’a davantage surpris en le revoyant par rapport à d’autres versions est sa théâtralité, que ce soit dans la simplicité des scènes, souvent des dialogues entre deux ou trois personnages avec une caméra posée ; le jeu des acteurices ; les décors basiques de studio ; les effets spéciaux, la musique ou l’éclairage. Doté d’un budget minimal, Nakagawa s’est inspiré du kabuki pour masquer la misère, en jouant sur les perspectives et les éclairages pour générer une sensation de malaise et renforcer l’ambiance horrifique. Iemon est interprété par Shigeru Amachi, un spécialiste des sales types plutôt abonné aux seconds rôles, dont Nobuo Nakagawa avait apprécié le travail sur Kenpei to yûrei (1958, Le policier et le fantôme). Cette performance lui permit d’être repéré et, après la faillite de la Shintôhô en 1961, il fut engagé par de gros studios et devint un vilain récurrent du cinéma japonais des années 60. Katsuko Wakasugi incarne quant à elle Oiwa. Vedette montante de la Daiei au début des années 50, elle se maria contre l’avis du président du studio et dut partir pour la Shintôhô en 1953, où elle fut propulsée au rang de reine de l’épouvante. Tôkaidô Yotsuya kaidan reste son rôle le plus marquant.
Tôkaidô Yotsuya kaidan est globalement fidèle à la pièce, avec des modifications destinées à simplifier le récit et le condenser en 1h16. Iemon empoisonne ainsi lui-même Oiwa sur les conseils de Naosuke, qui fait ici office de mauvais génie. S’il semble parfois éprouver de la culpabilité et des remords, le Iemon de Shigeru Amachi est un des pires dans ses actes, moins cependant que celui de Tomisaburô Wakayama deux ans plus tard. Le côté statique, très visible dans la première moitié, choque moins dès lors qu’on bascule clairement dans l’horreur, les passages horrifiques constituant le point fort de cette adaptation. Bien qu’un peu daté et handicapé par la faiblesse de ses moyens, Tôkaidô Yotsuya kaidan demeure une bonne porte d’entrée dans l’univers de Yotsuya kaidan.


Films vus seuls
あやめ笠 喧嘩街道 [Ayamegasa Kenka kaidô] de Tai Katô (1960, Batailles sur la route)
Onizo, le boss du clan yakuza Hidegoro, a pris possession par la force du territoire du clan Shima. Gantarô Ayame, un joueur itinérant, pacifie le différent grâce à l’assistance du rônin Hayato Akiyama. Onizo n’est toutefois pas ravi de cette résolution et envoie des sbires pour tuer Gantarô, qui est reparti sur les routes. Ce dernier croise sur son chemin Omitsu, une femme samouraï en quête de l’assassin de son père, à qui le pickpocket Yakichi a volé une précieuse lettre de vengeance. Gantarô décide de la soutenir en récupérant son bien puis en l’escortant.

Ayamegasa Kenka kaidô est un matatabi-mono de série B en noir et blanc de la Toei mettant en vedette Ryûji Shinagawa, un acteur de la Daei relégué à des rôles mineurs qui venait d’être transféré à la Toei. Il manque de charisme et n’a pas les épaules pour être le héros, pas aidé par un scénario cliché. J’avoue avoir souri quand les trois méchants s’arrêtent en pleine rue de nuit pour révéler leurs méfaits, évidemment écoutés par Yakichi planqué. Cet acolyte rigolo est incarné par l’expérimenté Atsushi Watanabe, une figure incontournable de la comédie des années 20 et 30 qui réussit à se recycler après-guerre et fut régulièrement employé par Akira Kurosawa. Il parvient à rendre Yakichi sympathique sans être relou et éclipse progressivement le terne Gantarô. Idem pour Hayato Akiyama interprété par Shin Tokudaiji, autrement plus fascinant que Ryûji Shinagawa. Ancien de la Shôchiku spécialisé dans les drames contemporains, Shin Tokudaiji devint un second couteau récurrent des jidai-geki de la Toei à partir des années 50. Excepté dans deux-trois séquences, la touche de Tai Katô est invisible et Ayamegasa Kenka kaidô est une de ses œuvres les plus faibles et impersonnelles.


Ni sangre, ni arena d’Alejandro Galindo (1941, Neither Blood nor Sand)
Cantinflas rêve de devenir torero et traine près du stade les jours de corrida. Au cours d’un spectacle, il s’introduit dans les lieux et s’assoit à côté d’une riche héritière amoureuse du grand Manolete, qui est en train d’affronter un taureau dans l’arène. Lorsque Manolete est heurté par l'animal, elle se précipite à son chevet, oubliant son sac à main dans la panique. Cantinflas tente de lui ramener chez elle et apprend qu’elle est partie à sa maison de campagne. A son arrivée, à la suite d’un malentendu, il est pris pour Manolete et traité avec égard.

Alejandro Galindo est un réalisateur réputé de l’âge d’or du cinéma mexicain, connu pour sa représentation des migrations campagne/ville et des problèmes de la vie urbaine de Mexico. Ni sangre, ni arena est le premier film que je vois de lui et il ne semble pas franchement typique de son style. On est dans un Cantinflas flemmard conçu pour parodier l’hollywoodien Blood and Sand (1941) avec Tyrone Power, Linda Darnell et Rita Hayworth (intitulé en espagnol Sangre y arena, d’où le titre Ni sangre, ni arena). Alejandro Galindo déroule tranquillement le récit sans coup d’éclat, avec une habituelle histoire de quiproquo sur l’identité du héros. Cantinflas ne s’entendit pas avec lui mais fraternisa avec son assistant Miguel M. Delgado, marquant le début d’une longue collaboration. En conclusion, Ni sangre, ni arena est très dispensable, avec quelques scènes de tauromachie explicites qui agaceront les défenseurs des animaux.


あやめ笠 喧嘩街道 [Nihon kyôka den] de Tai Katô (1973, La fleur et l'épée)
En 1917, Minoru Ôhama, fils de bourgeois, s’est enfui pour se marier avec Mine Kondo, fille de pêcheur, contre l’avis de sa famille. Dans le train qui les emmène, Minoru est accusé par erreur d’être le complice de Seijirô Tanaka, un yakuza qui a poignardé un parlementaire, et iels sont arrêté·e·s. Dans sa cellule, Mine fait la connaissance de Tetsu, une forte tête emprisonnée pour avoir distribué des tracts syndicaux. A leur sortie, elles se croisent par hasard et sont engagées en tant que serveuses dans le même établissement. Peu après, les parents de Minoru retrouvent sa trace et l’obligent à rentrer. Dévastée, Mine devient l’épouse d’un chef yakuza généreux qui protège les pauvres face aux exploiteurs.

Nihon kyôka den est un scénario original de Tai Katô, qui délaisse la Toei pour la Tôhô. Pour Mine, il est parvenu à embaucher Hiroko Maki, une actrice célèbre pour son rôle de veuve de guerre dans le TV drama à succès Ai yori aoku de la chaîne NHK (309 épisodes diffusés entre avril 1972 et mars 1973). Rebutée à l’idée de tourner dans un film de yakuza, elle accepta néanmoins en raison de la présence de son idole Tetsuya Watari (Seijirô Tanaka). Recruté par la Nikkatsu en 1964, Tetsuya Watari se hissa au rang de star grâce à sa performance au summum de la coolitude dans l’excellent Vagabond de Tokyo de Seijun Suzuki en 1966 et enchaîna par la suite les personnages de yakuzas nonchalants.
L’intérêt de Nihon kyôka den ne se situe pas son intrigue ultra-classique de ninkyo eiga avec l’affrontement entre deux clans, un gentil et un méchant, et le mauvais garçon au grand cœur tiraillé entre son devoir (giri) et ses sentiments (ninjo). Outre la magnifique photographie et la maitrise de Tai Katô, sa force provient de sa toile de fond historique, en plein pendant les révoltes du riz de 1918, Tai Katô se positionnant comme à son habitude du côté du petit peuple opprimé. Il se focalise par ailleurs sur le point de vue des femmes, que ce soit Mine ou Tsuru dans une moindre mesure, qui résistent aux autorités et mènent le combat. En dépit de quelques séquences de sexe et de torture bondage faciles pour plaire aux spectateurs masculins de l’époque, Nihon kyôka den est une réussite, qui propose une séduisante variation d’un genre extrêmement convenu.


反碗底 [Fan wan di] de Siu-Jun Wong (1984, The Super Gang)
A son retour d’un exil à l’étranger, Lung apprend que son ancien chef a été assassiné par un homme masqué. Hung, qui a repris le gang, pense que le coupable est Ming, le boss d’un groupe concurrent qui contrôle des réseaux d’immigration illégale et de prostitution avec l’aide d’un policier corrompu. Quand la situation s’envenime et que les maffieux commencent à s’opposer brutalement, Lung se retrouve pris entre deux feux car son meilleur ami Kwan, qui sort avec la sœur de Hung, est le bras droit de Ming.

Siu-Jun Wong est un obscur metteur en scène hongkongais des années 80 auteur de quatre longs métrages et producteur d’une poignée d’autres. Pour The Super Gang, il a recruté Bruce Le (Lung), sans doute le plus populaire des sous-Bruce Lee surgis durant les années 70, qui a joué dans une quarantaine d’opus jusque dans les années 90 et en a dirigé une dizaine. Il est assisté par Huang Yuanshen, un ex-disciple de Yip Man qui dut abandonner ses études et se reconvertir dans le cinéma pour nourrir sa famille. Il fit une belle carrière à la télévision et se retira en 1989 pour devenir moine bouddhiste.
En version originale, The Super Gang est intitulé « le bol est retourné », extrait de l’expression 食碗面反碗底 = « manger dans le bol puis le retourner » qui signifie mordre la main qui nourrit. C’est un récit chaotique de triades et de trahison, monté et filmé avec les pieds, avec un peu de sexe et de violence pour appâter le chaland. Je l’ai vu dans une rip de VHS hongkongaise à la qualité d’image assez dégueu, qui présentait toutefois l’avantage d’être en VO sous-titré anglais et de ne pas comporter de censure. Certains sites sur internet co-créditent le crapuleux Godfrey Ho au poste de réalisateur, ce qui pourrait expliquer le montage anarchique parfois difficilement compréhensible. Pas de 2-en-1 ou de raccords téléphoniques douteux cependant, tout a bien été tourné avec les mêmes acteurices, c’est juste très mal conçu et bourré d’incohérences. Les combats sont corrects en revanche, la plupart des comédiens étant des artistes martiaux (avec une apparition de Bolo Yeung en second couteau). Cela ne suffit pas à rendre The Super Gang attrayant.

Dear Diary de Lupita Aquino-Kashiwahara & Leroy Salvador (1989)
Dear Diary comprend deux sketches :
Dear Partyline : Badong, un étudiant flemmard en vacances chez sa tante, écoute les conversations de Grace, une voisine avec qui la maison de sa tante partage sa ligne téléphonique. Quand Grace se sépare de son petit ami, Badong lui adresse la parole et la console. Piquée par la curiosité, elle aimerait le rencontrer mais il complexe sur son physique.
Dear Killer : Matthew sympathise avec Lenny, qui vient d’être transférée dans le lycée avec sa sœur Niña. Elles ont emménagé dans l’ancienne demeure de Pauline, une lycéenne disparue mystérieusement deux ans auparavant et qui, selon la rumeur, aurait été tuée. Guidée par le fantôme de Pauline, Lenny tombe sur son journal intime qui révèle dans sa dernière entrée qu’elle avait rendez-vous avec un certain M.D. Lenny dénonce par erreur un enseignant, attirant l’attention du vrai coupable.
Dear Diary est un déconcertant mélange, avec un premier segment de type comédie romantique pour ado et un deuxième segment vaguement horrifique, avec un gentil fantôme et un méchant à la Norman Bates. Dear Partyline est dirigé par Lupita Aquino-Kashiwahara, une des rares femmes philippines réalisatrice, la sœur d’un célèbre opposant à Ferdinand Marcos assassiné en 1983 (Benigno Aquino Jr.). Avec sa trame minimaliste et ses jeunes adultes clichés, ce moyen métrage n’est pas d’un grand intérêt, les autres œuvres de Lupita Aquino-Kashiwahara semblant plus engagées et originales. Dear Killer dirigé par Leroy Salvador, un acteur/metteur en scène qui a débuté dans les années 40, n’est pas plus passionnant. La faute en incombe à une intrigue et un vilain nasouilles, et à une narration qui dévoile trop rapidement le responsable de la mort de Pauline. L'ensemble est en revanche bien interprété (excepté le sous-Normal Bates), avec un comédien principal identique pour les deux sketches, Herbert Bautista. La photographie de Dear Killer est en outre réussie, conçue par Ely Cruz dont la carrière fut lancée par Mike De Leon avec Itim (1976). C'est néanmoins insuffisant, il y a clairement mieux en cinéma philippin de cette époque et Dear Diary ne mérite guère de sortir de l’oubli.


Livres
Trous noirs – La guerre des savants de Leonard Susskind (Robert Laffont, 2010), 470 p.
En 1983 au cours d’une conférence devant un petit cercle de physiciens, Stephen Hawking balança nonchalamment que l’information était perdue lors de l’évaporation d’un trou noir, avec de solides arguments en sa faveur. Présent dans l’assistance, le spécialiste des particules Leonard Susskin entrevit immédiatement les conséquences de cette idée : l’effondrement de la physique quantique, un de ses postulats étant le principe d’unitarité qui affirme qu’on peut toujours savoir le passé et le futur d’une fonction d’onde. Si une information était perdue, la physique quantique dans son ensemble serait remise en cause. Pendant près de quinze ans, cette hypothèse tourmenta Leonard Susskin et divisa les physiciens entre deux camps, entre les partisans de Stephen Hawking et ceux qui refusaient à s’y résoudre, guidés par Leonard Susskin et le néerlandais Gerard 't Hooft. La victoire revint finalement à ces derniers grâce à une accumulation de preuves par le biais de nouvelles avancées révolutionnaires, notamment la complémentarité des trous noirs (l’information est à la fois détruite et conservée) et le principe holographique qui démontre que la quantité d’informations contenue dans un volume d’espace est limitée par la surface de ce volume.

Trous noirs – La guerre des savants est un ouvrage de vulgarisation scientifique centré sur le débat entre Stephen Hawking et Leonard Susskin du point de vue du second, rédigé à la première personne avec un fort prisme autobiographique. Pour aider le lecteur à appréhender tous les aspects du problème, Leonard Susskin consacre de nombreux chapitres à récapituler les fondements de la physique traditionnelle puis de la physique quantique, avant d’aboutir à la théorie des cordes et les ultimes découvertes dans le domaine (en 2008 au moment de l’écriture). Il agrémente son récit de multiples schémas, élément trop fréquemment négligé par les vulgarisateurs et pourtant indispensable à la compréhension.
Comme souvent dans ce genre de bouquins, Leonard Susskin a un énorme égo et une tendance à tout ramener à lui, avec des anecdotes pas franchement nécessaires pour montrer qu’il est pote avec tel ou tel ponte. Il a toutefois l’honnêteté de reconnaitre qu’il a le melon et, contrairement à Murray Gell-Mann par exemple, son style est plaisant et ses propos sont généralement clairs, du moins jusqu’à ce qu’on arrive à la théorie des cordes. Sur ce sujet, il va trop vite et j’ai régulièrement été largué, me raccrochant à ce que j’avais déjà lu dans L’univers élégant de Brian Greene, plus détaillé et accessible. Il reste heureusement un bon trois quarts abordable et passionnant qui font de Trous noirs – La guerre des savants un livre recommandable pour les amateurs de cosmologie ou de physique quantique.

L'Amour et la Mort de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2023), 412 p.
L'Amour et la Mort est la traduction de Shibito no Koiwazurai, quatrième volume de la collection « Chefs d’œuvre de Junji Itô » édité par Asahi Comics en février 2011. Il comporte dix nouvelles :
• Le cœur du livre se compose de cinq histoires qui forment la série L’Amour et la Mort. Les quatre premières (Le beau jeune homme à la croisée des chemins, La tourmentée, L’ombre et La nuit des hurlements) ont été publiées dans Nemuki entre mai et novembre 1996. Elles sont complétées par Le beau jeune homme tout de blanc vêtu paru dans Nemuki également en février 2001. Le beau jeune homme à la croisée des chemins s’ouvre sur le retour de Ryûsuke à Nazumi, une ville souvent recouverte de brouillard où il a vécu une partie de son enfance. Au lycée, il entend qu’une sinistre tradition qui existait dans sa jeunesse a recommencé : des adolescentes se postent au coin d’une rue les jours de brouillard et demandent au premier passant de leur prédire leur avenir. Plusieurs suicides ont eu lieu et ces évènements rappellent à Ryûsuke de sombres souvenirs.
L'amant de la cadette (novembre 1995, Nemuki) et Séance de spiritisme (décembre 1995, Nemuki) sont centrés sur l’étrange fratrie Hikizuri. Dans L'amant de la cadette, Narumi s’incruste chez un étudiant pour échapper à ses frères et sœurs. Dans Séance de spiritisme, l’aîné Kazuya invite une jolie photographe à une séance de spiritisme dans sa demeure.
La maison des douleurs fantômes (décembre 2000, Hours Girl) : Kozeki est engagé pour soulager les douleurs fantômes du fils d’un homme riche.
Les côtes (septembre 1999, Bessatsu Hana to Yume) : Yuki complexe sur son ventre et songe à se faire retirer des côtes.
Le souvenir de l'étron plus vrai que nature (octobre 1997, Hontoni atta waratchau hanashi) : Un garçon est fasciné par un étron en plastique vendue sur le stand d’un festival.
L'Amour et la Mort est un des rares mangas longs de Junji Itô, presque 250 pages en cumulé, avec une réelle progression narrative, un peu de suspense et une vraie conclusion, sans délire ou essoufflement à la Sensor. Les visions horrifiques sont limitées et pas trop gores, Junji Itô fait reposer son récit sur l’ambiance oppressante et mystérieuse où la brume domine, avec une inquiétante figure de beau jeune homme porteur de mort. C’est un des Junji Itô psychologique qui m’a le plus convaincu sur la longueur jusqu’à présent. Le reste de l’ouvrage n’est pas du même acabit. La fratrie Hikizuri, que j’avais croisée dans Zone fantôme tome 2, est pénible, on est dans un humour macabre que Junji Itô affectionne et que je trouve lourdingue type Soïchi ; La maison des douleurs fantômes a du mal à aller au-delà de son concept ; et Le souvenir de l'étron plus vrai que nature est une courte BD humoristique de quatre pages sans horreur et sans intérêt. Il n’y a guère que Les côtes qui fonctionne bien, Junji Itô renouant avec les histoires affreuses à chute. L'Amour et la Mort à lui seul justifie néanmoins l’achat du bouquin.


Les mystères de la rue Ginnami de Magi Inoue (J’ai lu, 2026), 512 p.
Une voiture emboutit la vitrine d’une épicerie de la côte de la rue Ginnami. Le conducteur meurt sur le coup, ne blessant heureusement pas le vieux couple qui possède la boutique. Tsukune Uchiyama, une lycéenne dont la famille gère un restaurant de yakitori dans la galerie marchande de la rue Ginnami, apprend la nouvelle lorsque la police contacte sa grande sœur Sasami, qui travaillait avec la victime. De peur que ses copines passionnées par les histoires policières ne viennent fouiner dans le quartier, elle décide de mener sa propre enquête en compagnie de sa brillante benjamine Momo. Le seul témoin de l’accident est un jeune garçon, Ryôta Kogure, qui semble traumatisé par l’évènement. Pour comprendre ce qu’il dissimule, ses deux grands frères Fukuta et Gakuta commencent à fouiner, épaulés ponctuellement par leur aîné Genta, un chef cuisinier qui passe ses journées au boulot.

Selon la fiche wikipedia française, les cosy mysteries sont « un sous-genre de fiction policière dans lequel le sexe et la violence se produisent hors-cadre », avec des détectives généralement amateurs et des crimes qui « ont lieu dans une petite communauté où tout le monde se connait ». Cette définition correspond parfaitement à ces Mystères de la rue Ginnami. Le public adolescent étant clairement visé ici, j’ajouterai que les investigateurs sont des adolescent·e·s ordinaires et que, conformément à une tendance répandue dans les fictions japonaises depuis une vingtaine d’années, la cuisine et la nourriture occupent des places importantes dans les intrigues et la vie des personnages. L’originalité des Mystères de la rue Ginnami tient surtout à son mode de narration. Chacune des trois enquêtes est racontée du point de vue de Tsukune et de Fukuta, la version des sœurs couvrant les 250 premières pages et celles des frères les 250 pages suivantes, en partant de la fin dans le sens de lecture japonais de la droite vers la gauche. Pour apprécier les récits, il convient de lire le compte rendu de Tsukune puis celui de Fukuta pour la première histoire avant de revenir à Tsukune pour la seconde.
En dépit de sa présentation éditoriale atypique, Les mystères de la rue Ginnami ne révolutionne pas le genre. C’est très gentil, extrêmement convenu et plein de bonne morale positive parfois niaise. Il faut s’aider les uns les autres, faire confiance à sa famille et ses amis, se soutenir les coudes entre voisins contre les dangers extérieurs… Excepté dans la troisième enquête côté Kogure, les enjeux sont assez minces, les mystères ont peu d’ampleur et les révélations concernent un microcosme. J’avoue pourtant que je n’ai pas trouvé cela désagréable, ça se lit facilement, les héro·ïne·s sont sympathiques, et n’importe quel fan d’animé, de manga ou de TV drama visualisera aisément les protagonistes et les situations. Magi Inoue est un pseudonyme, l’auteur ou l’autrice ne souhaitant pas divulguer son identité (ça doit être à la mode chez les écrivains de romans policiers au Japon, à l’image d’Uketsu mentionné il y a un mois). Il existe apparemment une suite aux Mystères de la rue Ginnami parue au Japon en décembre 2025, je la récupèrerai probablement si elle est traduite en français.


Revues
Les Cahiers du cinéma n°834 – Septembre 2026
Le dossier de ce mois est consacré à Notre salut d’Emmanuel Marre, film sur le quotidien d’un fonctionnaire de Vichy durant la collaboration, inspiré du grand-père du metteur en scène. Outre la critique, Les Cahiers proposent un entretien avec Emmanuel Marre, avec l’acteur principal Swann Arlaud, avec le monteur Nicolas Rumpl et avec l’historien Marc Olivier Baruch. Il faut avouer qu’ils le vendent bien et j’essaierai de le voir à l’occasion.

Au niveau des sorties, je n’ai guère remarqué que Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun (2026), la réalisatrice de I Saw the TV Glow (2024), sur une cinéaste queer qui tente de sauver de l’oubli une vieille franchise de slasher et sa comédienne has-been (incarnée par Gillian Anderson) ; et le dernier Evil Dead, Evil Dead Burn (2026), qui semble répondre efficacement au cahier des charges de la saga.
A part ça, l’article sur la restauration du diptyque Les Émigrants (1971)/Le Nouveau Monde (1972) de Jan Troell me remet en mémoire ces deux longs métrages qui trainent dans ma liste des trucs à récupérer depuis des années. Et je note les deux Eloy de la Iglesia, La créature (1977) et Le prêtre (1978), intrigants à défaut d’être bons, et surtout le coffret Nouvelle vague du cinéma indien chez Carlotta qu’il faut absolument que j’achète.


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