samedi 17 octobre 2026

Carnet de bord 10/10/2026-16/10/2026



Films vus en compagnie
Whoever Slew Auntie Roo? de Curtis Harrington (1972, Mais qui a tué tante Roo ?)
Rendue folle par la mort de sa fille Katharine, la riche Américaine Rosie Forrest dite Tante Roo essaye régulièrement de la contacter par des séances de spiritisme avec un charlatan du coin et conserve le cadavre décharné de Katharine dans une pièce secrète. Tous les Noëls, elle invite un groupe de gamins d’un orphelinat des environs pour passer quelques jours chez elle. Cette année, le rebelle Chistopher et sa petite sœur Katy se sont incrusté·e·s parmi les enfants sages. Katy rappelle à Rosie sa bien-aimée Katharine et elle se montre attentionnée à son égard, ce qui suscite la méfiance de Chistopher qui la voit comme la sorcière du conte Hansel et Gretel.

A partir d’une intrigue de Jimmy Sangster (un scénariste de la Hammer) vaguement inspirée d'Hansel et Gretel, les Américains d’AIP produisirent via leur filiale britannique un nouveau film de hagsploitation, dans le prolongement de What's the Matter with Helen? (1971) qui mettait déjà en vedette Shelley Winters dans un rôle de femme mûre sombrant dans la démence. Celle-ci imposa le réalisateur Curtis Harrington qu’elle avait grandement apprécié sur le tournage de What's the Matter with Helen?, un des rares cinéastes de l’avant-garde gay qui parvint à avoir une carrière commerciale à Hollywood.
Whoever Slew Auntie Roo? est un surprenant mélange de Dickens, d’horreur très britannique dans un grand manoir, de conte et de camp, notamment dans le dernier tiers où Shelley Winters part en vrille. C’est étonnamment moins manichéen que ce à quoi je m’attendais, avec une Tante Roo plutôt pathétique et des gosses pas si innocents que ça. Il y a une belle photographie, Mark Lester (Chistopher) s’est amélioré depuis sa pénible performance dans Oliver ! (1968) et, sans être exceptionnel, c’était globalement distrayant. Je serai du coup curieux de récupérer What's the Matter with Helen? qui est apparemment un cran au-dessus.


Invention de Courtney Stephens (2024)
Au décès de son père le docteur J., un spécialiste des médecines alternatives douteuses, Carrie apprend qu’il avait multiplié les montages financiers hasardeux et qu’il lui a légué le brevet d’une machine de guérison par les ondes. Pour comprendre son géniteur duquel elle s’était éloignée, elle va à la rencontre des gens qui l’ont connu, que ce soit son ancien associé, une de ses patientes admiratives ou le fabricant de la machine qui possède encore les plans. Carrie éprouve des difficultés à faire son deuil et ne sait que penser, entre perplexité et tentation de verser dans les théories complotistes.

Invention est une fiction conçue par Courtney Stephens et Callie Hernandez (Carrie) en s’inspirant du vécu de Callie. Le docteur J. était en effet son père et les vidéos dans lesquelles on l’aperçoit sont tirées des archives dont elle a hérité à sa mort. Fascinée par ses délires pseudo-médicaux, Callie envisageait un documentaire à ce sujet avant de changer son fusil d’épaule à la suite de discussions avec Courtney Stephens, une réalisatrice de documentaires expérimentaux. Elles décidèrent de centrer leur film sur les conséquences de la perte de la figure paternelle, avec un tournage fauché employant des ami·e·s de passage. Le résultat est un objet étrange composé de saynètes, qui finit par se perdre dans sa quête et se termine avec l’idée relativiste qu’il ne faut pas juger, que quand même un papa ça reste un papa et qu’on peut tous devenir complotiste dans des conditions adéquates. Bof bof.


Felidae de Michael Schaack (1994)
Le chat Francis vient d’emménager avec son maître dans une vieille maison lugubre. Il est accueilli par Barbe-Bleue, un matou borgne et goinfre avec qui il sympathise rapidement. Barbe-Bleue lui montre un cadavre de félin et lui apprend qu’un tueur de chats sévit dans le quartier. Francis ne croit pas que ce soit l’œuvre d’un humain et démarre son enquête. Il se heurte à une secte d’adorateurs de Claudandus, un martyre félin disparu dans des expériences menées par un savant fou.

Felidae est une adaptation fidèle du livre éponyme d’Akif Pirinçci publié en 1989, un best-seller qui donna lieu à sept suites. La multiplication des déclarations racistes, antisémites et islamophobes de l’auteur a toutefois amené à discréditer ses romans a posteriori ces dernières années. Record du plus gros budget pour un film d’animation allemand, Felidae demeure techniquement solide trente ans après sa sortie. Le design des félins est inspiré de Disney, en particulier des Aristochats (1970), dans une variante pour adultes. Les enfants ne sont clairement pas le public cible, on est dans un thriller horrifique avec des touches de giallo et des provocations faciles à l’exemple d’une scène de sexe complètement gratuite entre Francis et une chatte en chaleur. Le récit est très prévisible et Felidae vaut surtout le coup pour son ambiance noirisante et les affreux cauchemars fantastiques de Francis. C’est donc une curiosité pas inintéressante pour les amateurs d’animation atypique.


Films vus seuls
ざ・鬼太鼓座 [Za Ondekoza] de Tai Katô (1981, Ondekoza)
Sur l’île de Sado dans la préfecture de Niigata, le groupe d’artistes Ondekoza s’entraine rigoureusement, alternant course à pied, fabrication de costumes et d’instruments, répétitions de chants, danses et musique avec une spécialisation dans le taiko, le tambour japonais. Arrivé·e·s sur l’île au début des années 1970, iels sont devenu·e·s une troupe reconnue formée de jeunes hommes et femmes motivé·e·s. Tai Katô survole leur quotidien en se concentrant sur les exercices physiques et capture plusieurs de leurs performances scéniques.

Za ondekoza est l’ultime opus de Tai Katô, qui nécessita deux ans de tournage. Il n’y a aucune histoire ou contextualisation et presque pas de dialogues, on voit des gens qui courent, jouent de leurs instruments ou effectuent des numéros musicaux. C’est visuellement magnifique, musicalement riche avec divers styles qui se succèdent, et Tai Katô offre un montage audacieux qui rappelle certaines de ses expérimentations des années 1960. Néanmoins, le manque total d’intrigue ou d’explication m’a frustré et je me suis ennuyé.


Ánimas Trujano (El hombre importante) d’Ismael Rodríguez (1961, The Important Man)
Tous les ans dans l’Etat d’Oaxaca, un homme fortuné et respecté du village est désigné par le curé de la paroisse pour financer les Mayordomias, une grande fête où tout le monde s’amuse, mange et boit à profusion. Ánimas Trujano est un paysan pauvre, superstitieux, violent et alcoolique, qui recherche perpétuellement l’attention de ses compatriotes. Il rêve d’être le Mayordomo mais il n’a pas d’argent et gaspille en boisson et en paris stupides ce que gagne difficilement son épouse et ses enfants. A chaque fois qu’une somme conséquente échoit entre ses mains, elle se volatilise rapidement à cause de ses erreurs.

Inspiré d’un roman de 1951 de Rogelio Barriga Rivas, Ánimas Trujano est l’unique incursion dans le cinéma mexicain de Toshirô Mifune, qui incarne Ánimas Trujano. Ne parlant pas espagnol, il dût apprendre ses dialogues phonétiquement et fut redoublé par l’acteur Narciso Busquets. Capable du meilleur comme du pire, Ismael Rodríguez tombe souvent dans l’excès quand il s’essaye au drame rural. C‘est le cas ici avec un scénario ultra-caricatural autour d’un Ánimas Trujano détestable dès la première seconde. On ne comprend d’ailleurs pas pourquoi sa femme qu’il a ruiné continue à le défendre en dépit des coups, des insultes et des tromperies. Toshirô Mifune est en surjeu permanent, ce fut pénible et il n’y a rien à sauver excepté les beaux décors naturels et la superbe photographie de Gabriel Figueroa.


戦慄怪奇ファイル コワすぎ!史上最恐の劇場版 [Senritsu kaiki fairu kowa sugi! Shijô saikyô no gekijô-ban] de Kôji Shiraishi (2013, Senritsu Kaiki File Kowasugi! The Most Terrifying Movie in History)
Une rumeur circule sur internet à propos du village de montagne de Tatarimura où toute personne qui s’en approcherait deviendrait folle puis disparaitrait ou mourrait. Un fan de la série des Senritsu kaiki fairu kowa sugi! y va dans l’espoir d’en tirer une bonne vidéo. La situation dégénère, sa copine est possédée par un fantôme et saute du haut d’un pont. Jin et Miho rencontrent ensuite l’auteur du film qui tente de se suicider sous leurs yeux. En se renseignant sur Tatarimura, iels apprennent que c’est le nouveau nom de Monomura, un antique repaire de sorciers dans lequel Tsuruya Namboku aurait grandi. Accompagné·e·s de l’idole Akari, d’un scientifique et d’un exorciste, l’équipe de Senritsu kaiki fairu kowa sugi! se rend sur les lieux.

Ce sixième épisode de Senritsu kaiki fairu kowa sugi! est le seul à être sorti en salles, suite directe de Senritsu Kaiki File Kowasugi! Preface: True Theory, Yotsuya Kaidan, the Curse of Oiwa. A l’instar de Noroi (2005), Kôji Shiraishi a engagé une personnalité médiatique japonaise dans son propre rôle, l’idole Akari, pour ancrer son récit dans le réel. Pour la première fois, je trouve que la série s’essouffle. On part dans du complot gouvernemental à la X-Files, avec des méchants militaires et un savant fou qui veut détruire le monde. Le manque de budget et le minimalisme des moyens s’accordent mal à ce changement de dimension de l’intrigue. Le surnaturel étant à présent franc et visible, Kôji Shiraishi recourt abondamment aux images de synthèse moches plutôt que de jouer sur la suggestion ou sur les effets artisanaux qui faisaient la force des volets précédents. Les explications sur le passé de Jin et la conclusion ouverte m’ont laissé dubitatif et j’attends de voir comment Kôji Shiraishi va retomber sur ses pattes.


Neither the Sea nor the Sand de Fred Burnley (1972)
Déçu par sa triste vie conjugale, Anna est venue se reposer une semaine en hiver sur l’île de Jersey, désertée par les touristes en cette saison. Elle croise Hugh, un local passionné d’Histoire qui travaille à l’aéroport, et iels démarrent une aventure. A la fin de la semaine, Anna décide d’abandonner son mari et s’installe chez Hugh qui habite avec un frère vieux-jeu. Au cours d’une escapade en Ecosse, Hugh a une soudaine crise cardiaque et meurt. Désespérée, Anna prie pour son retour et il ressuscite. Il a cependant changé, ne parle plus et semble absent.

Neither the Sea nor the Sand est tiré du livre éponyme de Gordon Honeycombe paru en 1969. L’équipe de tournage est essentiellement constituée de gens venus du petit écran, que ce soit Susan Hampshire en Anna, Frank Finlay en Hugh ou le réalisateur Fred Burnley. Cette romance horrifique qui lorgne parfois sur la folk horror ne convainc ni dans la romance entre Anna et Hugh, molle du genou sur fond d’envolée lyrique quand iels font l’amour, ni dans l’horreur avec Hugh zombie pas vraiment effrayant et Anna qui devient folle de façon pas franchement crédible. Le cinéma britannique a clairement produit plus intéressant dans le genre dans les années 1970, ne serait-ce que le programme A Ghost Story for Christmas de la BBC.


銭形平次捕物控 死美人風呂 [Zenigata Heijitori monohikae Shi bijin buro] de Bin Katô (1956, Case Files of Zenigata Heiji: The Dead Beauty in the Bathhouse)
Une guerre de succession s’est déclenchée dans le clan Date car leur seigneur est malade et sans enfant. Le samouraï Reinoshin Kenmochi a été envoyé à Edo pour retrouver la fille illégitime de son maître, la seule qui pourrait prétendre à hériter sans contestation. Le fourbe Mondonosho, qui complote pour prendre le pouvoir, souhaite se débarrasser de cette gêneuse. Le souci est qu’on ne sait pas à quoi elle ressemble si ce n’est qu’elle porte une marque de naissance sur la poitrine et qu’elle a été recueilli par une troupe d’acrobates dont est membre la malicieuse Otsuru. Attaquée par des sbires de Mondonosho, elle est sauvée par le policier Heiji Zenigata, mêlé à cette affaire contre son gré.

Heiji Zenigata est à l’origine le héros d’une ribambelle de nouvelles et de romans, 383 histoires créées par Kodô Nomura entre 1931 et 1958. Elles furent adaptées au cinéma dès 1931 et divers acteurs se relayèrent dans le rôle d’Heiji jusqu’à ce que Kazuo Hasegawa s’approprie le personnage pour la Daiei avec dix-huit opus entre 1949 et 1961. A la télévision, c’est Hashizô Ôkawa qui remporta la mise et il détient encore le record mondial du comédien à la plus longue présence dans une série télévisée d'une heure pour sa prestation dans Zenigata Heiji de Fuji TV, 888 épisodes de 1966 à 1984. Zenigata Heijitori monohikae Shi bijin buro est le premier des quatre Heiji Zenigata de Bin Katô, un cinéaste totalement oublié de nos jours excepté des amateurs de films d’horreur à cause de ses kaibyô eiga des années 1950. Il livre ici une mise en scène sobre voire quelconque, à l’image de ce métrage qui ne se démarque pas du tout-venant. Seul élément notable, la présence au casting, outre Kazuo Hasegawa, d’Hibari Misora en Otsuru (qui pousse deux fois la chansonnette) et de Denjirô Ôkôchi en Reinoshin Kenmochi.


剣難女難 第一部 女心流転の巻 [Kennan jonan Dai ichi bu – Onna gokoro ruten no maki] de Tai Katô (1951, Problèmes d'épées et problèmes de femmes, partie 1)
Dans un tournoi de kendo entre deux clans, Shigezo est vaincu par Jisai Kanemaki et est gravement blessé à la jambe. Pour redorer l’honneur des siens, son frère cadet Shinkuro devrait défier Jisai dans un match retour. Le problème est que Shinkuro ne sait pas manier le sabre et est lâche de nature. Renié par Shigezo et par le père de sa fiancée Chisato, il songe à se suicider avant d’être frappé par le vil Genba Otsuki et laissé pour mort. Il est sauvé par une femme membre d’une bande de rônins menés par Koroku, un expert à la lance sans foi ni loi.

Eiji Yoshikawa fut un important auteur populaire d’avant-guerre surtout connu pour ses réécritures de classiques ou ses romans historiques tel son Miyamoto Musashi adapté notamment par Tai Katô en 1973. Kennan jonan fut son premier texte majeur, publié en feuilleton dans le magazine King de janvier 1925 à septembre 1926. C’est un traditionnel récit initiatique avec de nombreux protagonistes et scènes d’action, le genre d’histoires appréciées dans les années 1920 qui influencèrent le jidai-geki en pleine explosion. Pratiquement prohibé par les forces d’occupation américaines jusqu’en 1949, le jidai-geki revenait en force au début des années 1950 et il fallait des bras pour tourner les métrages nécessaires à l’alimentation des salles obscures. Takara Productions, un studio à petit budget fondé en 1950, donna sa chance au novice Tai Katô pour réaliser en un mois ces deux Kennan jonan d’une durée de 70 minutes chacun. Un Tai Katô exténué parvint à livrer la commande dans les temps, dormant parfois pendant les prises (selon Jo Osawa, le programmateur à la National Film Archive of Japan qui a introduit le film).
Le manque de moyens est flagrant et la compression au forceps de la longue chronique d’Eiji Yoshikawa est plutôt ratée. L’intrigue est mal montée, avec des personnages qui surgissent de nulle part et des transitions pas toujours fluides. Tai Katô tente à l’occasion des expérimentations visuelles qui ne fonctionnent pas super bien. La distribution est en revanche convaincante en dépit de l’absence de grosses vedettes. Shinkuro est interprété par Yatarô Kurokawa, qui devint un second couteau récurrent de la Daiei puis de la Toei dans les années 50-60 avant de s’orienter vers la télévision à partir de 1963. Cela ne suffit pas et ce premier volet de Kennan jonan n’est pas franchement mémorable. Il y a fort à parier que le second sera du même acabit.


剣難女難 第二部 剣光流星の巻 [Kennan jonan Dai ni bu – Kenkô ryûsei no maki] de Tai Katô (1951, Problèmes d'épées et problèmes de femmes, partie 2)
Persuadé qu’il n’aura jamais les capacités de battre l’invincible Jisai Kanemaki, Shinkuro vit aux crochets de la riche sœur de la favorite du shôgun. Quand il apprend que son frère et Chisato parcourent les routes pour le retrouver et pour se venger de Genba Otsuki qui a assassiné le père de Chisato, il se précipite pour les rejoindre mais les manque de peu. Désabusé, il sombre dans la décadence jusqu’au jour où il tombe par hasard sur un Shigezo malade qui lui fait la morale et l’incite à se réformer.

Ce second volet est dans la lignée du précédent, avec un scénario encore plus anarchique. Pas grand-chose à ajouter, ce diptyque est anecdotique et à réserver aux complétistes de Tai Katô. Introuvable sur internet, il était projeté dans le cadre de la rétrospective Tai Katô à la Cinémathèque dans une copie 16mm abimée gonflée en 35mm par le National Film Archive of Japan en 2016, les bobines 35mm ayant disparues.


Livres
Kasane 1 de Gou Tanabe (Kana, collection « Made in », 2010), 244 p.
Kasane 2 de Gou Tanabe (Kana, collection « Made in », 2010), 258 p.
En 1794 à Edo, Shinkichi, colporteur de tabac de 21 ans, est hélé dans la rue par des disciples de Toyoshiga, une fameuse professeure de tomimoto-bushi (chant accompagné de shamisen). Il sympathise avec eux et est invité à vendre exclusivement dans leur école, rendant au passage de menus services. Quand la servante de Toyoshiga retourne chez elle en province, Shinkichi la remplace et s’installe dans le grenier. Alors qu’elle est censée détester les hommes, Toyoshiga lui demande une nuit de la rejoindre dans son lit et iels deviennent amants. Scandalisé·e·s, ses élèves la quittent à l’exception d’Ohisa, une jeune fille de bonne famille. D’une nature profondément jalouse, Toyoshiga commence à soupçonner une liaison entre Shinkichi et Ohisa. Le stress entraine l’apparition d’un horrible furoncle, qui s’étend progressivement sur son visage.

Avant de se spécialiser dans les adaptations de Lovecraft qui ont établi sa réputation, Gô Tanabe se fit remarquer par des transpositions d’auteurs russes ou par ce Kasane publié en feuilleton dans le magazine Monthly Comic Beam entre juillet 2006 et novembre 2007, sur un scénario d’Hiroaki Takeda. Il est tiré de Shinkei Kasane ga fuchi de San'yûtei Enchô, un immense classique du rakugo conçu en 1859 et transcris en 1887-1888 pour le journal Yamato shinbun. C’est une œuvre monumentale de 97 chapitres se divisant en une dizaine de parties, qui prenait quinze jours à être racontée à raison d’une heure par jour. Plusieurs pièces de kabuki furent créées inspirées majoritairement des parties 1 à 4 ainsi qu’une vingtaine de longs métrages, la plupart étant perdus de nos jours. J’ai déjà critiqué sur ce blog les versions de 1957 de Tokuzô Tanaka, de 1960 de Kimiyoshi Yasuda, de 1968 de Kazuo Hase, de 1970 de Kimiyoshi Yasuda et de 2007 d’Hideo Nakata qui sont les seules aujourd’hui disponibles.
Ce manga en deux tomes de Gô Tanabe se focalise sur les épisodes 3 et 4 de Shinkei Kasane ga fuchi, soit « La mort de Toyoshiga » et « Le meurtre d'Ohisa – Jinzô du talus » (sans Jinzô du talus qui sert à ouvrir sur la suite et qui est supprimé quand l’histoire s’arrête à la disparition d’Ohisa), avec des flash-backs abordant des évènements détaillés dans les épisodes 1 et 2, « Le meurtre de Sôetsu » sur l’assassinat du père de Toyoshiga, et « Shingorô Fukami » sur la sœur de Toyoshiga et le frère de Shinkichi. L’intrigue d’Hiroaki Takeda est très fidèle au texte de San'yûtei Enchô, davantage que les films que j’ai vus. La défiguration de Toyoshiga par exemple est la conséquence d’un furoncle qui se transforme en tumeur conformément à la description de San'yûtei Enchô tandis que le cinéma préfère des variations plus visuelles liées à des chutes, des accrochages entre Toyoshiga et Shinkichi, voire d’un objet qui tombe sur Toyoshiga à cause du fantôme haineux de son père. La seule grosse omission concerne le passé de Shinkichi qui n’est pas mentionné ainsi que son lien avec le meurtrier de la sœur de Toyoshiga, ce qui empêche le néophyte de comprendre pourquoi les spectres du père et de la sœur de Toyoshiga interviennent. De manière générale, à l’instar de la totalité des transpositions que je connais, on perd la logique de la destinée tragique de protagonistes victimes d’une vengeance d’outre-tombe multigénérationnelle à laquelle iels ne peuvent échapper.
Etant donné tout ce que je savais sur Shinkei Kasane ga fuchi, j’ai du mal à juger le manga de façon autonome, j’ai tendance à le percevoir par le biais des autres adaptations et du récit d’origine. Le dessin et le découpage de Gô Tanabe sont efficaces, et les aspects horrifiques sont correctement menés bien qu’ils n’engendrent ni peur ni angoisse. L’emploi de flash-backs pour évoquer les épisodes précédents sans surcharger la narration est une bonne idée et ça fonctionne dans l’ensemble même si Shinkichi est un peu trop présenté comme une victime innocente de la tyrannique Toyoshiga. Cela demeure une intéressante porte d’entrée dans l’univers de Shinkei Kasane ga fuchi qui, je l’espère, sera peut-être un jour traduit en français ou en anglais en intégralité.


Les yeux précieux du serpent de Kunio Yanagita (Le Serpent à Plumes, collection « Motifs », 1999), 206 p.
Remarque introductive : Les yeux précieux du serpent est une réédition sous un nouveau titre de Contes du Japon d'autrefois de Kunio Yanagita aux Publications Orientalistes de France paru en 1983, traduction de Nihon no mukashihanashi initialement publié en 1930 (plusieurs fois révisé jusqu’en 1960). Je me suis fait avoir et j’ai acheté les deux bouquins en pensant qu’ils étaient différents.

Kunio Yanagita est sans doute le plus grand ethnologue et folkloriste japonais, fondateur du premier groupe d’études ethnologique et de la première revue consacrée à cette discipline dans années 1910. Il parcourut le Japon pendant des décennies et amassa de nombreuses données sur les coutumes locales, les pratiques et les croyances qui fournirent le matériel à de multiples publications de référence. Il voulait redonner sa place au petit peuple dans une Histoire dominée par les puissants et conserver une trace de récits oraux qui disparaissaient avec la modernisation du pays. Il a rarement été traduit en Occident et Les yeux précieux du serpent est son seul ouvrage disponible en français. Il est composé de 105 contes d’une à cinq pages, la majorité étant sur une ou deux pages. C’est une compilation réunissant des histoires provenant de toutes les régions du Japon collectées essentiellement durant la première moitié du XXe siècle par Kunio Yanagita ou d‘autres ethnologues.

Les yeux précieux du serpent comporte une grande quantité de textes étiologique qui éclairent la raison d’être d’une attitude ou d’un fait, occasionnellement discernables à leur titre à l’image de « Pourquoi la queue du singe est courte », « Pourquoi l’eau de mer est salée » ou « La raie noire de la fève ». On trouve également des fables morales, moins répandues cependant que dans les recueils occidentaux de ce style, quelques farces, mais étonnamment pas de légendes. Bien que les textes puissent se ranger dans les contes-types des classifications établies du genre Aarne-Thompson-Uther, ils se distinguent en général dans leur approche du sujet des équivalents occidentaux que je connais. Il y a toutefois des exceptions à l’instar de « La réussite des trois frères » qui est identique à « Les quatre frères habiles » des Grimm (KMH 129), ou « Les deux loupes » qui correspond au conte-type ATU 503 (plus proche du « Bossu de Knockgrafton », un conte irlandais du début du XIXe siècle, que des « Cadeaux du petit peuple » des frères Grimm (KHM 182)). L’importance du thème de l’imitation malheureuse, souvent un voisin cupide qui reproduit les agissements du héros, m’a par ailleurs surpris, présent dans environ 10% des cas.
Par rapport aux frères Grimm, il y a un aspect brut évident. Les contes des Grimm sont toujours proprement tournés et complets, il y a un début, une conclusion et pas de trous flagrants. Les Grimm ont en effet effectué un travail non négligeable de réécriture, mélangeant fréquemment diverses variantes voire modifiant eux-mêmes des éléments pour livrer un produit fini. A l’inverse, chez Kunio Yanagita ça se termine par moments en pleine action ou on ne comprend pas entièrement le propos. Par exemple, « Le poil de sourcil du loup » raconte qu’un homme misérable récupère un sourcil de loup qui révèle la vraie nature des gens. Il arrive chez un couple de vieillards et remarque avec son objet magique que la méchante femme a la forme d’une vache. Fin. OK… Si c’est parfois frustrant, cela permet de se rendre compte du côté imparfait de la transmission orale et offre un aperçu unique des préoccupations des pauvres et des paysans dans le Japon du début du XXe siècle. On repère en outre des formes simples d'histoires fameuses dans des variations embellies, comme le conte de la Princesse Kaguya (adapté par Isao Takahata) qui remplit ici moins de deux pages sous le titre « Uguisuhimé ». C’est en tout cas un recueil passionnant pour les amateurs de contes qui cherchent à avoir des versions brutes, et c’est dommage qu’il n’y ait pas d’édition annotée ou d’autres traductions de Kunio Yanagita.

Fantômes et samouraïs – Hanshichi mène l’enquête à Edo de Kidô Okamoto (Philippe Picquier, collection « Picquier poche », 2007), 459 p.
Fantômes et samouraïs – Hanshichi mène l’enquête à Edo comporte quatorze histoires d’une trentaine de pages chacune centrées sur l’enquêteur Hanshichi, un policier fictif d’Edo durant la deuxième moitié du XIXe siècle.
• L’esprit d’Ofumi (1864) : Une épouse de samouraï débarque chez son frère avec sa petite fille en affirmant que la maison de son mari est hantée.
• La lanterne en pierre (1842) : La fille de la patronne de la droguerie Kikumura a disparu sans laisser de traces. Peu après, sa mère est assassinée.
• La mort de Kanpei (1859) : Un être mal intentionné a inversé un sabre factice par un vrai lors d’une représentation théâtrale, entrainant la mort d’un comédien.
• A l’étage de la maison de bains (1863) : Deux samouraïs passent leur temps à l’étage d’un établissement de bains sans rien faire. Le tenancier suspicieux, un indic d’Hanshichi, alerte son chef.
• Le professeur-monstre (1855) : Une professeure de danse tyrannique a été apparemment étranglée par un serpent. Ses voisins croient qu’il s’agit de la vengeance d’outre-tombe de sa nièce qu’elle avait tué par épuisement.
• Le mystère de la cloche d’incendie (date inconnue) : Dans un quartier populaire de la ville basse, la cloche d’incendie sonne toutes les nuits dès que personne ne la surveille.
• La dame de compagnie (1863) : Une connaissance d’Hanshichi vient lui demander de l’aide en dévoilant que sa fille unique est régulièrement enlevée et restituée par une noble dame au bout d’une dizaine de jours.
• L’étang de la Ceinture-voleuse (1859) : Une ceinture de kimono flotte à la surface d’un étang réputé hanté. Elle appartient à une fille des environs dont le corps sans vie a été découvert chez elle sans qu’on comprenne ce qu’il lui est arrivé ou comment sa ceinture a été emportée.
• La fonte des neiges au printemps (1865) : En rentrant chez lui, Hanshichi entend un masseur refuser d’entrer dans une maison bourgeoise. Intrigué, il questionne l’individu.
• Hiroshige et la loutre (1858 et 1847) : Une fillette est retrouvée morte sur le toit enneigée de la demeure d’un hatamoto. Et dans un second récit, une loutre sème la terreur dans un quartier.
• La demeure Belles-de-jour (1856) : Le jeune fils d’un samouraï a mystérieusement disparu alors qu’il se rendait avec deux serviteurs à un examen.
• Chats en rébellion (1862) : Une vieille dame amatrice de chats a été assassinée une semaine après avoir dû se débarrasser de ses animaux préférés sous la pression du voisinage.
• La fille de la déesse Benten (1854) : Un poissonnier accuse la fille d’un riche marchand d’avoir tué son frère cadet qui travaillait pour eux et est décédé des suites d’une infection subite de la langue.
• La nuit de la fête de la montagne (1862) : En chemin vers Hakone situé sur le trajet du Tôkaidô, Hanshichi s’arrête pour dormir dans une auberge avec son assistant. Pendant la nuit, deux hommes sont égorgés.
J’avais déjà mentionné Kidô Okamoto dans ma critique de Hanshichi torimonochô - Mitsu no nazo (1960, Cases of Hanshichi), seule transposition cinématographique des aventures d’Hanshichi (à l’inverse de la télévision où il a été le héros de plusieurs séries). Outre ses opus axés sur Hanshichi qui exercèrent une forte influence sur la littérature policière japonaise de la première moitié du XXe siècle, Kidô Okamoto fut également un important auteur de Shin-kabuki, des pièces de kabuki conçues par des modernisateurs extérieurs au monde du kabuki et sans les conventions traditionnelles de jeu et de scène. Il écrivit ainsi en 1916 une version assez romantique de Banchô sarayashiki qui inspira les adaptations ultérieures.
Fantômes et samouraïs – Hanshichi mène l’enquête à Edo ne contient que quatorze des soixante-huit nouvelles consacrées à Hanshichi. J’avais lu il y a pas mal d’années le second volume, Fantômes et kimonos : Hanshichi mène l'enquête à Edo composé de six nouvelles, et j’avais été déçu car je m’attendais à des whodunit fantastiques. En réalité, il n’y a quasiment pas de fantastique dans les Hanshichi, les éléments étranges posés au départ sont toujours expliqués rationnellement, Kidô Okamoto se moquant gentiment des superstitions de l’ère Edo dans un Japon des années 1910 qui se voulait moderne et rationnel. Les enquêtes sont par ailleurs sans grande ampleur, meurtriers et victimes viennent du petit peuple et les coupables sont la famille, des voisins ou des amis. J’étais cette fois prévenu et j’ai pu mieux apprécier sa peinture du quotidien des gens modestes juste avant le passage dans l’ère Meiji, qui apporta de nombreux bouleversements. C’est dommage que Kidô Okamoto ait été aussi peu traduit en français ou en anglais, et je relirai prochainement Fantômes et kimonos.


Revues
Mad Movies n°408 – Octobre 2026
Pas de dossier ce mois-ci pour un numéro centré sur l’actualité des sorties, avec une couverture dédiée à Godzilla minus zero (2026). La critique est excellente mais c’était déjà le cas du précédent que je n’avais pas aimé donc je ne vais pas me presser. Je confirme en revanche mon envie de voir le Resident Evil de Zach Cregger, qui a apparemment adopté un ton très Evil Dead 2, et L’espèce explosive de Sarah Arnold mentionnés la semaine dernière dans mon avis sur Les Cahiers du cinéma d’octobre 2026. Et je maintiens mes doutes sur Hope de Na Hong-jin.
La cité interdite (2025) de l’italien Gabriele Mainetti m’intrigue, même si j’avais été déçu par On l'appelle Jeeg Robot (2015). J'ai également noté Shaun le Mouton : La Bêêête d'Halloween (2026, faudra que je regarde au préalable Shaun le mouton, le film : La ferme contre-attaque (2019) par complétisme) ; peut-être le bizarre et fauché Buffet Infinity (2025) sur un nouveau restaurant dans lequel les gens commencent à disparaître ; et Teenage Sex and Death at Camp Miasma remarqué en septembre 2026.

C’est tout, l’entretien avec Alfonso Cuarón n’étant pas franchement passionnant. Ah si, un article de Pascal Françaix sur L'Empereur du Nord de Robert Aldrich (1973) me rappelle que j’ai le film en DVD depuis des années et que je ne l’ai toujours pas vu…


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