Films vus en compagnie
王将 [Ôshô] de Daisuke Itô (1948, Le maître d’échecs)

De 1945 à 1949, le jidai-geki fut pratiquement prohibé par les forces d’occupation américaines en raison de multiples limitations. Daisuke Itô, spécialiste du chanbara, fut donc contraint de s’orienter vers le drame contemporain et transposa en 1948 la pièce Ôshô d’Hideji Hôjô. Conçue en 1947 pour l’acteur Ryûtarô Tatsumi de la troupe de théâtre Shinkokugeki, c’était une biographie très romancée en trois parties de la vie du joueur de shôgi Sakata Sankichi (1870-1946). L’adaptation de Daisuke Itô reprend la partie 1 qui débute sur son premier match contre Sekine, son adversaire historique, jusqu’à la bataille pour le titre de Meijin en 1921. Il présente un Sakata Sankichi fantasque joué avec délectation par Tsumasaburô Bandô, toujours parfait pour incarner les gars du peuple simples et frustres (la référence étant son Matsugoro dans le formidable L'homme au pousse-pousse de 1943). Koharu est interprétée par Mitsuko Mito, une comédienne repérée par la Shôchiku en 1934, qui entra à la Daiei en 1948 et apparut notamment dans Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi (1953) ou Une auberge à Osaka d’Heinosuke Gosho (1954). On retrouve également dans des seconds rôles des figures connues de cette époque comme Isamu Kosugi en médecin, Tatsuo Saitô (un grand échalas moustachu coutumier des comédies de la Shôchiku d'avant-guerre) en journaliste ou Masao Mishima en brave voisin de Sakata.
Il est amusant que Daisuke Itô, surnommé dans les années 1920 Idô Daisuki (« Adore le mouvement »), se penche sur un joueur d’échec dont la principale activité consiste normalement à rester assis à réfléchir derrière une table. Il parvient tout de même à caser une impressionnante course en caméra subjective dans les rues d’Ôsaka, on ne se refait pas. Pour convaincre le patron de la Daiei de produire son histoire, il dut la réécrire à de nombreuses reprises en se focalisant sur les aventures de Sakata et non sur les compétitions de shôgi, qui n’occupent qu’une portion réduite. Quasiment entièrement tourné en studio, Daisuke Itô déploie sa maîtrise, en particulier dans un superbe décor de bidonville. Bien que le basculement psychologique de Koharu soit peu crédible (moins pire toutefois que le traitement des personnages féminins dans d’autres Daisuke Itô) et que le dénouement tombe dans le mélodrame larmoyant excessif pas franchement dans l’esprit de ce qui a précédé, Ôshô demeure un des meilleurs Daisuke Itô que j’ai pu voir, une excellente comédie dramatique portée par le performance de Tsumasaburô Bandô. Tandis que Daisuke Itô envisageait une suite, probablement inspirée de la partie 2 de la pièce, il fut stoppé net par la mort de Tsumasaburô Bandô en 1951. A la place, il réalisa deux remakes, Ôshô Ichidai en 1955 avec Ryûtarô Tatsumi pour qui Ôshô avait été pensé à l’origine ; et Ôshô en 1962 avec Rentarô Mikuni, prolongé par Zoku Ôshô en 1963 scénarisé par Daisuke Itô et dirigé par Jun'ya Satô.
Dagger of the Mind de Richard Quine (1972, Columbo : SOS Scotland Yard)

Ce Columbo censé se dérouler à Londres a en réalité été majoritairement tourné aux Etats-Unis à l’exception des extérieurs avec Peter Falk. Il met en vedette plusieurs stars britanniques, notamment Richard Basehart (La Strada (1954), Moby Dick (1956) et surtout, pour les Américains, la série TV des années 60 Voyage au fond des mers) en Nicholas et Honor Blackman (la James Bond girl de Goldfinger (1964) et Cathy Gale dans les saisons 2 et 3 de Chapeau melon et bottes de cuir) en Lilian. Dagger of the Mind est un des épisodes de Columbo les moins bien notés par le Columbophile, un internaute britannique qui estime le récit extrêmement cliché et trop long (1h35 au lieu des 1h15 standard), l’interprétation excessive et la conclusion décevante. Tout en étant plutôt d’accord avec lui, je ne serai pas aussi sévère car il y a quelques bons gags et j’ai apprécié certains personnages secondaires comme le majordome (le très Anglais Wilfrid Hyde-White) ou le superintendant William Durk (le Gallois Bernard Fox). Le Columbophile a d’ailleurs posté sur son site un deuxième avis externe qui souligne l’aspect pastiche de Dagger of the Mind. Sans être un grand cru de Columbo, ce n’était pas déplaisant même si ça aurait clairement mérité des coupes.
The Family Stone de Thomas Bezucha (2005, Esprit de famille)

The Family Stone est une comédie romantique de Noël centrée sur une famille un peu bohème menée par la franche Sybil incarnée par Diane Keaton. La distribution est assez impressionnante avec Dermot Mulroney en Everett, Sarah Jessica Parker (qui terminait Sex and the City et tentait de changer son image) en Meredith, Rachel McAdams en Amy, Luke Wilson en Ben ou Claire Danes en sœur de Meredith. Thad est interprété par Ty Giordano, un acteur sourd, et l’ensemble du casting a reçu une formation en langue des signes. C’est le second long métrage de Thomas Bezucha, également au scénario, auteur du sympathique Big Eden (2000). The Family Stone n’est pas du même niveau. Sans être désagréable, c’est extrêmement convenu et cousu de fil blanc. Meredith est par ailleurs trop antipathique, il faut toujours faire attention à ne pas exagérer sur ce plan si l’objectif est au final de racheter le personnage. Il aurait été facile en plus de modérer les choses et de faire davantage porter la responsabilité sur les Stone. Il y a clairement mieux en comédie romantique de Noël.
Films vus seuls
怪談 [Kaidan] d’Hideo Nakata (2007, Kaïdan)

Dans les années 1970, les adaptations d’histoires traditionnelles de fantômes déclinent puis disparaissent quasiment du cinéma japonais. Elles survivent un temps à la télévision avant que la J-Horror dans les années 1990 ne les achèvent. De manière amusante, c’est Hideo Nakata, qui donna à la J-Horror ses lettres de noblesse avec Ring (1999) et Dark Water (2002), qui dirige cette transposition de la célèbre pièce de rakugo de San'yûtei Enchô, la première distribuée en salles depuis 1970 et la dernière en date. En deux heures, le script de Satoko Okudera (scénariste de Gakkô no kaidan 2 (1996), Gakkô no kaidan 4 (1999) et de trois longs métrages de Mamoru Hosada, La traversée du temps (2006), Summer Wars (2009) et Les enfants loups, Ame et Yuki (2012)) va plus loin que d’habitude dans son exploration de l’intrigue et s'avère plutôt respectueux du texte d’origine. Outre « Le meurtre de Sôetsu », « La mort de Toyoshiga » et « Le meurtre d'Ohisa – Jinzô du talus », il emploie les parties 5 et 7 (« Le mariage d'Orui » et « Le suicide d'Orui ») ainsi que des aspects de la partie 8 (« Le mont Shôten »). Il supprime Shingorô, le frère de Shinkichi, et ajoute Osono qui normalement mourrait dans la partie 2 (« Shingorô Fukami »). Il modifie également des éléments secondaires de-ci de-là en conservant la logique globale. L’introduction sur « Le meurtre de Sôetsu » est même raconté à la façon du rakugo.
Bide au Japon, Kaidan a sans doute dérouté les fans d’Hideo Nakata ou les amateurs des Kasane ga fuchi des années 1950 à 1970. Sur le premier tiers, on est dans une romance tragique qui rappelle le Kaidan Kasane-ga-fuchi de 1960 dans lequel Shinkichi aimait réellement Toyoshiga et lui restait fidèle. En progressant dans le récit, le ton s’assombrit alors que les compagnes de Shinkichi décèdent les unes après les autres. Si on pouvait au départ estimer Shinkichi victime des circonstances, il apparaît sous un jour de plus en plus négatif, montrant son vrai visage de séducteur opportuniste.
Kaidan n’est pas dénué d’intérêt. Il offre aux spectateurs une large perspective du vaste Shinkei Kasane-ga-fuchi de San'yûtei Enchô, souvent extrêmement simplifié au cinéma. L’interprétation est de bonne facture, Shinkichi étant incarné par l’acteur de kabuki Onoe Kikugorô VIII dans un de ses rares rôles sur grand écran ; Toyoshiga par Hitomi Kuroki, l’héroïne de Dark Water ; Orui (la deuxième épouse de Shinkichi) par Kumiko Asô, vue notamment dans Pulse de Kiyoshi Kurosawa (2001), Ring 0 de Norio Tsuruta (2000) ou Yûnagi no machi sakura no kuni (2007) ; et le père d’Orui par Masahiko Tsugawa. Après le puits maudit de Ring ou le réservoir funeste de Dark Water, le lien entre l’eau et les spectres est à nouveau central chez Hideo Nakata. Le manque de budget est cependant patent. La photographie, les costumes et les décors évoquent un TV drama, les quelques images de synthèse piquent les yeux, le combat final avec Shinkichi tombe dans une exagération hors de propos, et il n’y a curieusement presque pas d’utilisation des acquis de la J-Horror, avec seulement des mains sorties de nulle part et un fantôme de Toyoshiga peu visible bien qu’omniprésent. Ça ne fait jamais peur, Hideo Nakata ne profite pas de l’occasion pour réconcilier les fantômes classiques avec la J-Horror, dommage.
El castillo de la pureza d’Arturo Ripstein (1973, Le château de la pureté)

Déçu par sa mauvaise expérience sur Los Recuerdos del porvenir (1968) remonté dans son dos par les producteurs (dont son propre père !), Arturo Ripstein se réfugia dans le cinéma expérimental durant cinq ans. El castillo de la pureza marque son retour dans l’industrie cinématographique avec une œuvre très Buñuelienne. Destinée initialement au réalisateur espagnol, c'est lui qui suggéra Arturo Ripstein pour le remplacer. On retrouve d’ailleurs dans les rôles principaux deux habitués de Buñuel, Claudio Brook (Viridiana (1961), L’ange exterminateur (1962) ou Simon du désert (1965)) en Gabriel et Rita Macedo (La vie criminelle d'Archibald de La Cruz (1955), Nazarin (1959), L’ange exterminateur (1962)) en Beatriz.
Inspiré d’un fait-divers des années 1950, El castillo de la pureza peut être sujet à diverses interprétations, le français Christian Zimmer dans Cinéma et politique y lisant par exemple une métaphore du fascisme. Pour ma part, j’y ai surtout vu une critique de la famille patriarcale traditionnelle, avec un homme abusif qui impose une autorité quasi-divine à son entourage. Alternant colère et compassion, il tient sa femme sous son emprise, à tel point qu’elle considère comme normale sa terrible situation et défend Gabriel quand leurs enfants songent à remettre en cause l’autorité paternelle. Arturo Ripstein parvient à aborder des thèmes difficiles sans se vautrer dans le graveleux ou le voyeurisme, faisant d’El castillo de la pureza une réussite dans son genre. Sept ans plus tard, la pauvre Diana Bracho (Utopia) sera de nouveau oppressée dans sa demeure, cette fois par la tante de son mari dans La tía Alejandra (1980).
戦慄怪奇ファイル コワすぎ!FILE-04【真相!トイレの花子さん】 [Senritsu kaiki fairu kowa sugi! FILE-04 [Shinsô! Toire no Hanako-san]] de Kôji Shiraishi (2013, Senritsu Kaiki File Kowasugi! File 04: The Truth! Hanako-san in the toilet)

Retour à la légende urbaine pour ce quatrième volet de Senritsu kaiki fairu kowa sugi! avec Hanako des toilettes, un spectre souvent mal exploité au cinéma que Kôji Shiraishi transforme un fantôme quasi-lovecraftien à pieds tentaculaires dans de brèves apparitions creepy. Le surnaturel est de plus en plus présent et les protagonistes sont carrément balancés ici dans un voyage temporel chaotique pour tenter de sauver Eri. Le rythme ne diminue pas une seconde, chaque saut dans le temps est ponctué d’un petit running gag amusant et ça se termine par une séquence délirante avec des effets spéciaux kitsch à la Nobuhiko Ôbayashi. Des éléments intrigants sont révélés à propos de Jin, qui seront à coup sûr utilisés à l’avenir. Kôji Shiraishi parvient pour l’instant à se renouveler à chaque épisode et à construire un univers bizarre porteur de sa propre cohérence. Les personnes qui fournissent des vidéos à Jin et Miho ont ainsi vu les « documentaires » précédents et possèdent les mêmes informations que nous spectateurs, nous mettant sur un pied d’égalité. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il va se passer par la suite, ce qui me change agréablement des productions horrifiques ultra-standardisées que j’ingurgite régulièrement.
昭和おんな博徒 [Shôwa onna bakuto] de Tai Katô (1972, La joueuse de l'ère Shôwa)

Un an après la fin de la série des Onna tobakushi qui ont hissé Kyôko Enami au rang de star, elle revient à son rôle emblématique de joueuse yakuza avec ce Shôwa onna bakuto de la Toei. Durant une bonne moitié, elle est peu crédible en amoureuse éplorée avant de retrouver ses marques quand elle commence à trucider des malfrats. La réalisation de Tai Katô est efficace bien que sage, le problème est qu’on a l’impression d’avoir déjà vu cette histoire des dizaines de fois, il n’y a rien qui la démarque du tout-venant et elle arrive après dix-sept Onna tobakushi et huit Lady Yakuza dans des styles très similaires. Je me suis franchement ennuyé, autant je peux regarder sans souci dix variations de Yotsuya kaidan, autant ma tolérance vis-à-vis des films de yakuzas est assez limitée.
Un rêve plus long que la nuit de Niki De Saint Phalle (1976)

Un rêve plus long que la nuit est l’unique long métrage réalisé en solo par Niki de Saint Phalle qui a également écrit le scénario, une artiste hétéroclite célèbre pour ses sculptures. Tourné en 16mm, il a été restauré en 2023 dans son montage d’origine. C’est une sorte de conte de fées surréaliste et malsain avec un côté Alice aux pays des merveilles envoyée chez les pervers. Camélia adulte est incarnée par Laura Duke Condominas, la fille de Niki De Saint Phalle, et ses parents par Niki De Saint Phalle (qui interprète aussi la gérante de la maison close) et Laurent Condominas (le mari de Laura Duke Condominas). Certains des décors et accessoires sont des œuvres de Jean Tinguely, le conjoint de Niki De Saint Phalle. Autant dire que c’est une entreprise familiale qui explore les obsessions de Niki de Saint Phalle et dénonce un patriarcat pollué par les machines et condamné à la violence. Intéressant sur le papier, c’est en réalité un enchaînement de séquences étranges et pas franchement trépidantes, avec du bizarre pour faire bizarre, le style d’opus avant-gardiste pour initiés qui ne me passionne pas.
Руслан и Людмила [Ruslan i Lyudmila] d'Aleksandr Ptushko (1972, Rouslan et Ludmila)

Rouslan et Ludmila est initialement un fameux poème épique d'Alexandre Pouchkine publié en 1820 et adapté plusieurs fois au théâtre ou au cinéma. Cette version de 1972 est sans doute la plus célèbre, l’ultime opus d’Aleksandr Ptushko avant sa mort en 1973. Production à grand spectacle pour enfants avec des dialogues rimés, elle s’étale sur près de 2h30 et déploie une structure de conte. La narration est naïve, de même que les effets spéciaux gentiment kitsch et les décors en toc. Malheureusement, Rouslan et Ludmila est plombé par le manichéisme de l’ensemble, par une accumulation de clichés (le méchant est un vilain nain, les femmes sont des sorcières ou servent à être kidnappées…), un humour lourd et des acteurices terriblement tartes. La superbe restauration de 2023 n’a pas suffi, j’avais largement préféré Sampo (1959) dans le genre.
戦慄怪奇ファイル コワすぎ! 劇場版・序章【真説・四谷怪談 お岩の呪い】 [Senritsu kaiki fairu kowa sugi! Gekijô-ban joshô [Shinsetsu Yotsuya kaidan Oiwa no noroi]] de Kôji Shiraishi (2014, Senritsu Kaiki File Kowasugi! Preface: True Theory, Yotsuya Kaidan, the Curse of Oiwa)

J’avais au départ entendu parler de série des Senritsu kaiki fairu kowa sugi! à cause de cet épisode, alors que je recherchais les variations de Yotsuya kaidan. Complétisme oblige, j’ai commencé par le premier, Senritsu kaiki fairu kowa sugi! FILE-01 [Kuchisake-onna hokaku sakusen] (2012, Senritsu Kaiki File Kowasugi! File 01: Operation Capture the Slit-Mouthed Woman), et j’ai eu raison puisque les films sont liés. Cette cinquième partie avance une nouvelle idée enthousiasmante : les monstres et les fantômes deviendraient vivants par l’énergie de la représentation, parce que les gens croient en eux. L’auteur de Tôkaidô Yotsuya Kaidan, Tsuruya Namboku, serait ainsi un sorcier qui a créé sa pièce pour invoquer une créature surnaturelle. Avec ce concept, Kôji Shiraishi réalise enfin ce que j’attendais depuis longtemps, la fusion entre histoires de fantômes traditionnels type Yotsuya kaidan ou Kasane ga fuchi, légendes urbaines et J-Horror (voire horreur américaine avec un hommage à L'Exorciste 2 : L'Hérétique (1977)). J’ai appris au passage qu’il existe à Tôkyô un temple nommé Oiwa Inari Tamiya Jinja dans lequel les acteurices qui jouent dans une adaptation de Yotsuya kaidan se rendent pour prier, sans quoi iels risquent d’être maudit·e·s. En dépit parfois de gros délires comme ici la scène en images de synthèse dégueu dans l’autre monde, Kôji Shiraishi construit vraiment un univers passionnant. J’ai hâte de regarder la suite, Senritsu Kaiki File Kowasugi! Preface: True Theory, Yotsuya Kaidan, the Curse of Oiwa servant de prologue au seul volet sorti au cinéma.
Livres
All You Need Is Kill 1 d’Hiroshi Sakurazaka, Ryôsuke Takeuchi & Takeshi Obata (Kazé - Crunchyroll, collection « Shônen UP ! », 2023), 214 p.
All You Need Is Kill 2 d’Hiroshi Sakurazaka, Ryôsuke Takeuchi & Takeshi Obata (Kazé - Crunchyroll, collection « Shônen UP ! », 2023), 214 p.
All You Need Is Kill 2 d’Hiroshi Sakurazaka, Ryôsuke Takeuchi & Takeshi Obata (Kazé - Crunchyroll, collection « Shônen UP ! », 2023), 214 p.

Ce manga en deux tomes qui se lit en moins d’une heure est une adaptation parue en 2014 de la light novel de 2004 d’Hiroshi Sakurazaka. Il la reprend de façon apparemment fidèle, à l’inverse de l’hollywoodien Edge of Tomorrow (2014) dont je n’attendais rien et que j’avais bien aimé, ou de l’animé All You Need Is Kill (2025) dont j’attendais beaucoup et qui m’avait déçu. Cette lecture me permet paradoxalement de revaloriser ce dernier. Les deux volumes du manga sont en effet un amoncellement de clichés caractéristiques du shônen, avec un beau mec qui s’entraine pour devenir super balaise, une belle jeune femme (qu’on voit évidemment dans des vêtements moulants, en petite tenue ou sous la douche) badass mais sensible qu’il séduit, et d’autres stéréotypes comme la mécano à lunettes timide, la cuisto à forte poitrine ou le sergent noir costaud. Les scènes d’action sont illisibles, les aspects sentimentaux et émotionnels tombent à plat, l’unique intérêt est l’intrigue que je connaissais déjà dans les grandes lignes. Il n’y a absolument pas la noirceur que j’escomptais et il me faut encore lire le roman pour savoir si la relative médiocrité provient du manga ou du texte initial.
- En mouchant la chandelle de Qu You et Li Zhen (Gallimard, collection « L’imaginaire », 1986), 222 p.En mouchant la chandelle est composé de vingt-et-une nouvelles, quatorze de Qu You publiées en 1378 puis sept de Li Zhen rédigées autour de 1419-1420. Elles sont précédées d’une préface du traducteur Jacques Dars qui resitue leur contexte d’écriture et fournit des données biographiques sur les auteurs.

- • La contrée bienheureuse des Trois Monts : Yuan Zishi prête avec confiance de l’argent à son compatriote Miu. Quand il se retrouve dans le besoin et demande son dû, Miu lambine.
- • Une rencontre entre amis à Huating : Le lettré Ruoxu rencontre deux amis décédés et boit avec eux.
- • L'épingle d'or au phénix : Cui arrive dans la maisonnée de la femme qui lui avait été promise dans son enfance. Il apprend qu’elle est morte récemment et reste quelque temps chez les parents de celle-ci.
- • Le pavillon des Parfums-Réunis : Un beau marchand séduit deux sœurs poétesses.
- • Linghu se rend en songe aux Enfers : Parce qu’il a protesté dans un poème contre l’injustice des Enfers, aussi corrompus selon lui que le monde réel, Linghu Zhuan comparait devant le tribunal des Enfers.
- • Teng Mu, ivre, visite le parc des Paysages-Assemblés : Teng Mu démarre une liaison avec le fantôme d’une ancienne demoiselle d’honneur du palais de l’Empereur.
- • Les lanternes-pivoines : Le veuf Qiao repère de son palier un soir une superbe jeune fille avec sa servante. Sur son invitation, elle accepte de venir chez lui.
- • Une étrange rencontre à la digue de la Wei : Un voyageur aperçoit la jolie fille du propriétaire d’une auberge. Les nuits suivantes, il rêve qu’il la rejoint et qu’il s’unit à elle.
- • Le maître du bonheur et de la fortune : Un misérable lettré supplie la divinité du bureau du bonheur et de la fortune de lui accorder ses faveurs. Elle consent et lui prédit son avenir.
- • Le temple rustique de Yongzhou : Dans la campagne de Yongzhou, toute personne qui passe à côté d’un petit temple tristement réputé sans effectuer d’offrandes subit une terrible tempête. Un étudiant désargenté manque de mourir pour n’avoir pas obtempéré. Révolté, il se plaint auprès des instances célestes.
- • La grotte de Shenyang : Un chasseur s’attaque à des esprits malins et échoue dans leur antre.
- • Émeraude : Lorsque Jin est capturé et envoyé au loin, sa fiancée Émeraude part à sa recherche.
- • Le juge de la cour du Vide-Suprême : Feng Dayi ne croit pas aux démons et se moque d’eux. Il va le payer cher.
- • La belle aux habits verts : Un célibataire voit une magnifique femme vêtue de vert qu’il convie dans sa demeure.
- • Le grand gouverneur du Sichuan : Fuqing aide ses deux amis dépensiers et frivoles, les conseillant contre leur gré. Sa bonté va être récompensée.
- • Les arbres entrelacés : Fleuron et Paradis sont follement amoureux et sont supposé·e·s se marier mais de nombreux obstacles vont s’opposer à leur bonheur.
- • Les danse des sabres à la Muraille-Verte : Wei croise deux vieilles connaissances, deux taoïstes capables de lire l’avenir qui se sont retirés dans la montagne car personne ne les écoutait.
- • Bijou : Bijou et Xu sont séparés par les circonstances. Au moment où iels pensent pouvoir être réunis, le destin continue de leur mettre des bâtons dans les roues.
- • Charmante : Une femme-renarde appelée Charmante épouse un riche lettré licencieux.
- • L'écran aux hibiscus : Enlevée par des pirates, sa famille massacrée, dame Wang parvient à s’enfuir et se cache dans un couvent.
- • La fête de l'escarpolette : Sugaciri est séparée de Baicu à qui elle était promise et ses parents veulent la marier à un autre. Son astuce lui permet de retrouver Baicu.
Les autres textes sont majoritairement des histoires fantastiques d’amours contrariés ou des rencontres d’un homme avec le surnaturel. On se rapproche généralement de la légende avec des noms et des lieux précis censés représenter des évènements qui se sont réellement déroulés. Ils comportent en outre des poésies lointainement reliées à l’intrigue que j’ai fréquemment survolées (et encore, le traducteur a apparemment effectué des coupes). Comme expliqué en introduction par Jacques Dars, ce sont souvent des critiques déguisées de leur époque. Ce type de nouvelles légères étaient d’ailleurs mal vues par les autorités et nuisaient à la carrière de leurs auteurs, à l’image de Qu You qui en pâtit. C’était au final un agréable recueil susceptible de plaire aux amateurs de contes et légendes, qui permet de se plonger dans le monde surnaturel de la Chine ancienne et de lire des histoires qui influencèrent par exemple Ueda Akinari pour ses Contes de pluie et de lune.
Flowers from Hell – The Modern Japanese Horror Film de Jim Harper (Noir Publishing, 2008), 192 p.

Il existe étonnamment peu de livres, et encore moins de bons livres, sur le cinéma horrifique japonais en français ou en anglais. Excepté l’excellent Fantômes du cinéma japonais de Stéphane du Mesnildot axé sur la J-Horror (dans le sens restrictif du sous-genre initié au tournant des années 1980-1990), il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Le seul bouquin généraliste à ma connaissance est Introduction to Japanese Horror Film de Colette Balmain, une catastrophe bourrée d’erreurs et plombée par une terrible ignorance de la culture japonaise. A l’inverse, bien qu’il se restreigne à un intervalle d’une vingtaine d’années, Flowers from Hell s'est avéré être dans le haut du panier.
J’évacue d’abord le point qui fâche : la mise en page est immonde. Noir Publishing propose pourtant un grand format sur un beau papier épais, avec de multiples illustrations en noir et blanc, une qualité de reproduction correcte et un cahier couleur central. Cela ne suffit pas. On a l’impression que Flowers from Hell a été massicoté par un imprimeur fou qui a dégagé deux-trois centimètres de marge pour le fun ; il manque des sauts de ligne, des sous-chapitres, de quoi aérer le texte ; les photos sont souvent mal cadrées et mal positionnées ; et il y a énormément de jaquettes de DVD anglophones voire allemandes moches au lieu des affiches japonaises d’origine ou des photos d’exploitation. Il ne faut donc pas venir pour le contenant et se focaliser sur le contenu. Ça tombe bien, il est passionnant.
Jim Harper offre une analyse claire et détaillée qui permet de comprendre la situation du genre horrifique au Japon au début des années 1980, à un moment où il était au fond du trou, et son évolution qui aboutit à l’explosion de la J-Horror avec Ring en 1998. Les regroupements sont judicieux, on sent que l’auteur maitrise son sujet et a vu les longs métrages dont il parle, citant de nombreux opus obscurs en plus des classiques attendus. Ce n’est pas une recherche universitaire, l’objectif principal est de lister des titres en fournissant un rapide résumé et un avis subjectif, avec lequel j’ai fréquemment été en accord. Jim Harper livre un remarquable panorama adapté à la fois au néophyte et à l’expert, et j’ai noté quelques raretés que je ne connaissais pas. S’il ne possède pas la profondeur et le recul réflexif de Fantômes du cinéma japonais, il couvre un plus grand pan de l’horreur japonaise et se révèle en être un parfait complément, sans doute ce que j’ai lu de mieux en anglais jusqu’à présent sur ce thème.
Revues
Les Cahiers du cinéma n°835 – Octobre 2026

Du côté du patrimoine, un intéressant article sur le cinéma muet chinois me signale que la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé va prochainement organiser un cycle sur ce sujet, il va falloir que j’approfondisse ça. Et un entretien avec Wagner Moura me permet d’en apprendre davantage sur ce remarquable acteur que j’ai vraiment découvert avec L'agent secret (2025).














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