samedi 18 juillet 2026

Carnet de bord 11/07/2026-17/07/2026



Films vus en compagnie
Les vedettes de Jonathan Barré (2022)
Daniel Santini et Stéphane Chevalier sont collègues dans un magasin d’électroménager d’une zone industrielle à l’abandon. Ils se détestent profondément, l’irresponsable Daniel ne supportant pas le chefaillon maniaque Stéphane, qui rêve de devenir manager. Un soir d’inventaire, Daniel remarque que Stéphane connait par cœur le prix de n’importe quel objet. Il y voit immédiatement une opportunité et les inscrit au jeu télévisé du Prix à tout Prix. Le producteur de l’émission cherche justement à élargir son audience et estime que ces deux crétins ont un bon potentiel de ridicule. Quand Daniel reçoit un coup de fil pour une audition, il s’arrange pour faire virer Stéphane et l’obliger à l’accompagner.

Les vedettes est le second long métrage du trio Jonathan Barré, Grégoire Ludig (Daniel) et David Marsais (Stéphane) après La folle histoire de Max et Léon (2016) que je n’ai pas vu. C’est une parodie du Juste prix et d’autres jeux télévisés populaires des années 80-90, inspiré d’un article que Jonathan Barré avait lu sur un gars aux Etats-Unis capable de mémoriser le prix de tous les appareils électroménagers. Le récit s’attache à un duo de loosers pas futés dans un esprit apparemment proche de ce que Grégoire Ludig et David Marsais proposaient dans leurs sketchs. On ne rit pas aux éclats, pas mal de gags tombent à plat et il y a des longueurs. Néanmoins, Les vedettes offre le type d’humour bête et gentil que j’affectionne, rendant ce buddy movie plutôt plaisant.


The Sheep Detectives de Kyle Balda (2026, Les moutons détectives)
Dans un village anglais, l’irascible berger George Hardy habite seul dans une caravane au milieu de son champ où il élève des moutons pour leur laine. Il a donné un nom à chacun d’entre eux, s’en occupe avec soin et leur lit des histoires policières le soir avant de se coucher. Un matin, ses bêtes le retrouvent mort, étalé dans l’herbe, et la maline Lily conclut à un assassinat. Le souci est que l’unique policier des environs, Tim Derry, n’est pas une lumière et les animaux décident de l’aider. Les soupçons de Lily se portent rapidement sur Rebecca, la fille de George qui hérite de ses biens.

The Sheep Detectives est tiré d’un roman allemand de Leonie Swann paru en 2005 et traduit en français sous le titre Qui a tué Glenn ?. Les Allemands comptaient au départ le transposer en dessin animé mais le projet capota et les Américains prirent le relais. La direction a été confiée à Kyle Balda, un réalisateur de films d’animation qui s’initie ici à la prise de vue réelle. Il n’est toutefois pas dépaysé car tous les moutons sont en images de synthèse (sauf pour les interprètes pendant le tournage qui interagissaient avec des marionnettes). Ces dernières années, Hollywood a accéléré le remplacement des animaux par des effets spéciaux pour des raisons à la fois éthiques et pratiques. C’est appréciable pour le bien-être animal même s’il faut avouer que la technologie est loin d’approcher la réalité et qu’on ne ressent pas la joie éprouvée devant de vrais ovidés.
The Sheep Detectives est exactement ce à quoi on peut s’attendre : un whodunit gentillet et convenu, bourré de bons sentiments et un peu longuet. Les moutons sont complètement anthropomorphisés, ils parlent et réagissent entre eux comme des humains, ce qui diminue l’originalité du concept. On retombe sur un schéma classique d’un enquêteur dissimulé dans l’ombre qui guide le flic incompétent. The Sheep Detectives a bénéficié d’un beau succès en salles aux Etats-Unis puis est sorti à l’international sur Amazon Prime. Deux suites ont été écrites par Leonie Swann, il y a fort à parier qu’elles seront adaptées.


Arco d’Ugo Bienvenu (2025)
Dans le futur, l’humanité réside aux sommets de grandes plateformes perdues dans les nuages et voyage dans le temps grâce à des pierres précieuses combinées à des capes arc-en-ciel. Arco, 10 ans, est encore trop jeune pour accomplir ce genre de périple et trépigne d'impatience. Une nuit, il subtilise les affaires de sa sœur et s’élance dans le passé. Il atterrit en 2075 et s’écrase dans la forêt. Il est secouru par Iris, une fillette de son âge qui habite seule avec son robot et son petit-frère, ses parents étant constamment en déplacement. Elle va tenter de l’aider à rentrer chez lui, surveillée par trois étranges individus qui ont également repéré l’arrivée d’Arco.

Arco est le premier long métrage d’animation du dessinateur français Ugo Bienvenu. Déprimé par les conséquences du covid, il choisit de proposer aux jeunes générations un récit optimiste qui montre un avenir meilleur, avec une l’humanité vivant en harmonie avec la nature. Arco est ainsi capable de parler aux oiseaux, ce qui nous vaut une séquence ornithologiquement gênante avec des imitations farfelues du chant de « la tourterelle » (quelle espèce ?) ou « du moineau » (quelle espèce ?). Techniquement, c’est une superbe 2D à l’ancienne qui a nécessité cinq ans de travail, effectué à Paris en collaboration avec d’ex-étudiants des Gobelins et de l'Atelier de Sèvres où Ugo Bienvenu a enseigné. Pour construire son univers, il s’est notamment inspiré de Miyazaki, ce qui se remarque dans le design de certains décors et personnages ou dans la belle musique Joe Hisaishiesque. Le résultat est une jolie histoire parfois émouvante entre deux enfants d’époques différentes, avec un doublage français étonnamment correct. Léger bémol, les trois bras cassés qui poursuivent Arco et Iris, contrepoints comiques, sont souvent lourdingues bien que plus sympathiques qu’escompté. Cela n’empêche pas Arco d’être une réussite et j’espère qu’Ugo Bienvenu aura les moyens de réitérer dans un contexte compliqué pour l’animation avec la montée de l’IA.


Месть [Mest] d’Ermek Shinarbaev (1989, La flûte de roseau)
Dans un village coréen en 1915, Jan, pauvre instituteur, apprend à écrire à un groupe d’enfants. Soudain pris d’un accès de colère, il décapite la fille de Caj, un propriétaire terrien des environs. Réalisant la gravité de son geste, il traverse le fleuve et fuit en Chine. Caj loue ses champs à un voisin et se lance à sa poursuite. Il revient chez lui bredouille au bout d’une dizaine d’années et prend une concubine dans l’espoir d’engendrer un fils. Sunga nait dans la foulée et est éduqué dans le seul but de retrouver et châtier Jan une fois adulte.

La plupart des informations de cette critique sont issues d’un entretien avec Ermek Shinarbaev proposé en bonus du coffret World Cinema Project édité par Carlotta.
Au cours de l’ère soviétique, les films conçus au Kazakhstan se limitaient généralement à des romances pittoresques inoffensives. Fraichement diplômé de la VGIK, Ermek Shinarbaev souhaitait s’attaquer à un projet plus ambitieux et contacta l’écrivain russe d’origine coréenne Anatoli Kim. Leur script fut refusé par la censure durant deux ans et il fallut attendre le début de la perestroïka en 1985 pour que la situation se débloque. Ils tournèrent Ma sœur Lucie puis ils collaborèrent de nouveau sur Refuge dans la clairière (1987) et Mest, pour lequel Anatoli Kim aborda un sujet qui lui tenait à cœur, celui de la diaspora coréenne en URSS. Déplacée par Staline après-guerre au milieu des steppes kazakhes, elle survécut péniblement et Mest est l’unique œuvre d’un pays soviétique ou ex-soviétique à s’être intéressée à leur sort. Pour la distribution, Ermek Shinarbaev fit appel à des interprètes du théâtre coréen au Kazakhstan qui lui donnèrent pleinement satisfaction. Après quelques projections confidentielles, Mest fut remisé au placard par les autorités et oublié pendant deux ans jusqu’à ce que Gilles Jacob et Pierre Rissient du Festival de Cannes tombent dessus et invitent Ermek Shinarbaev à venir le présenter en France. C’est à cette occasion qu’ils lui demandèrent un titre français poétique et qu’Anatoli Kim suggéra le curieux La flûte de roseau.
Mest est difficilement classable. Il démarre à la manière d’un film historique dans la Corée antique, bascule dans le film de vengeance, s’attarde sur la vie des ouvriers sur l’île de Sakhaline et se conclut sur une touche de poésie quasi-fantastique. Le récit, découpé en chapitres, est très lent et figure les contradictions entre la poésie et la vengeance, le héros devant sacrifier sa passion pour accomplir la destinée familiale. J’avoue avoir décroché quand la vengeance passe au second plan au profit du quotidien de Sunga, et la fin m’a laissé perplexe. J’ai donc eu une impression mitigée, j’ai apprécié la première moitié mais la seconde était trop poétique/abstraite pour moi.


Hush-a-Bye Baby de Margo Harkin (1990)
A Derry dans l’Irlande du Nord des années 80 sillonnée par les militaires anglais, trois lycéennes connaissent leurs premiers émois. La dévergondée Majella multiplie les conquêtes, la prude Sinéad n’excite guère les garçons et la joyeuse Goretti aimerait sortir avec Ciaran, un gars du coin sur lequel elle a flashé. Elle parvient à lui parler dans un cours du soir d’irlandais et iels commencent à se fréquenter. Arrêté par la police, Ciaran est envoyé en prison alors que Goretti constate qu’elle est enceinte, à son grand désespoir.

Hush-a-Bye Baby est le premier long métrage de Margo Harkin, inspiré de plusieurs faits divers autour d’enfants non désirés dans un contexte de renforcement de l’interdiction de l’avortement en Irlande à la suite d’un référendum en 1983. La réalisatrice a en outre intégré le résultat d’ateliers avec des jeunes de quartiers populaires de Derry. Son objectif était de contribuer à la réflexion sur la sexualité et les droits des femmes sur un ton suffisamment léger pour attirer un public adolescent, à une période où le cinéma irlandais était au fond du trou. Hush-a-Bye Baby bénéficia d’une distribution limitée en Grande-Bretagne et fut surtout diffusé à la télévision. Il a été restauré en 2025 et est disponible sur le site d’Arte jusqu’en septembre 2026.
Hush-a-Bye Baby débute de façon guillerette. Dans un 16 mm accentuant le réalisme et l’immersion, on se penche sur le quotidien de jeunes catholiques pro-IRA de Derry : un groupe de filles autour de Goretti et de garçons autour de Ciaran. La grossesse involontaire de Goretti entraine un virage dramatique, et on se concentre sur ses tourments aux dépens des autres protagonistes. C’est au final un beau portrait d’adolescentes (incarnées comme d’habitude par des adultes), qui permet de se plonger dans l’Irlande du Nord des années 80. A noter la présence de Sinéad O'Connor en Sinéad, qui s’est aussi occupée de la bande originale.


Sleepaway Camp de Robert Hiltzik (1983, Massacre au camp d'été)
Huit ans après avoir assisté au décès de son père percuté par un hors-bord, Angela est envoyée au camp d’été d’Arawak avec son cousin Ricky. Introvertie, refusant de parler et de manger, elle est rapidement prise en grippe par la superficielle Judy et par une monitrice. Elle reçoit en revanche le soutien de Ricky et de son ami Paul, qui parvient à la dérider. Les personnes qui la harcèlent subissent en outre des représailles, qui vont de brûlures graves à la mort.

Sleepaway Camp est un slasher culte aux Etats-Unis, qui a généré quatre suites et lancé la carrière de Felissa Rose (Angela), seulement 13 ans à l’époque du tournage. La jeunesse de son casting constitue d’ailleurs sa principale originalité : à l’inverse des classiques du genre, il se focalise sur de vrais ados interprétés par des ados, qui sont à la fois les héros et les victimes. Sleepaway Camp est du reste davantage un teen movie qu’un slasher durant la majorité du métrage. A part une agression et deux assassinats, il n’y a rien d’horrifique, on suit le quotidien d’un camp de vacances entre les rivalités entre bandes de garçons, les harcèlements, les blagues de mauvais goût, les activités sportives, les histoires d’amour et les discussions entre moniteurs. C’est assez mal joué à quelques exceptions près, avec des costumes très années 80, et je me suis franchement ennuyé. Ça s'accélère enfin dans Le dernier quart d’heure avec un enchaînement de massacres et une révélation choc qui traumatisa les spectateurs. Attention spoiler, elle est extrêmement problématique et Sleepaway Camp s’avère à la fois transphobe et homophobe. Je ne comprends absolument pas l’aura dont le film bénéficie, même le quelconque Trampa infernal critiqué cette semaine était plus sympathique.


Films vus seuls
死国 [Shikoku] de Shunichi Nagasaki (1999, Shikoku)
Hinako revient dans son village natal de Yaku au centre de l’île de Shikoku pour revendre la maison familiale. Elle espère revoir Sayori, sa meilleure amie d’enfance fille de médium dont elle est sans nouvelle depuis son départ vers Tôkyô une vingtaine d’années auparavant. Elle apprend à son arrivée que celle-ci s’est noyée quand elle était au lycée. Leur camarade Fumiya qui trainait avec elles est en revanche toujours là et lui tient compagnie. Une nuit, Hinako aperçoit le fantôme de Sayori. Les évènements étranges se multiplient alors tandis que la frontière entre le monde des vivants et des morts semble se rétrécir.

Shikoku est tiré du roman éponyme publié en 1993 de Masako Bandô, natif de l’île de Shikoku. Il a été produit par Asmik Ace Entertainment pour accompagner en double-programme la sortie de Ring 2 d’Hideo Nakata (1999) et est dirigé par Shunichi Nagasaki. Sayori ado est interprétée par Chiaki Kuriyama, la future méchante de Battle Royale (2000) et des Kill Bill (2003-2004) dans son premier rôle important. On retrouve également Yui Natsukawa (l’héroïne de Still Walking (2008)) en Hinako, Michitaka Tsutsui (Bataashi kingyo (1990, Swimming Upstream)) ainsi que Ren Ôsugi et Makoto Satô (l’acteur fétiche de Kihachi Okamoto) en seconds couteaux.
Bien que catégorisé dans l’horreur, Shikoku est davantage un drame romantique mélancolique s’appuyant sur le folklore et les paysages de l’île de Shikoku. Le titre joue avec les kanjis, Shikoku étant écrit « 死国 » = pays de la mort ou pays des morts au lieu de « 四国 » = quatre provinces. Sur la forme, Shikoku est filmé majoritairement en caméra portée dégueu façon found footage et s’écarte sensiblement de la théorie Konaka malgré quelques emprunts ponctuels. Shunichi Nagasaki propose souvent un regard surplombant, montre le fantôme frontalement en prenant parfois son point de vue et le laisse parler. Son objectif n’est pas de faire peur mais de susciter un malaise et de la tristesse. J’avoue n’avoir pas été emballé, je suis resté extérieur aux évènements à l’image d’Hinako qui ne sert finalement pas à grand-chose (le déroulement aurait été à peu près identique sans elle).


Trampa infernal de Pedro Galindo III (1989, Hell's Trap)
Mauricio et Nacho se défient régulièrement pour savoir qui est le meilleur, au grand désespoir d’Alejandra, la copine de Nacho. Pour se départager, Mauricio suggère d’aller à la chasse à l’ours, un animal ayant apparemment massacré plusieurs personnes dans une forêt de la région. Deux groupes se forment composés de Mauricio, Javier et leurs deux petites amies d’un côté, et de Nacho, Alejandra et leur pote Charly de l’autre. Iels se rendent sur les lieux pour camper et débusquer la bête sans se douter que le responsable est en réalité Jesse, un ancien soldat américain devenu fou.

Dans la famille Galindo, je voudrais le frère. J’avais déjà mentionné sur ce blog le réalisateur Rubén Galindo, son fils Rubén Galindo Jr. et son père le producteur Pedro Galindo Aguilar. On est ici en présence d’un second fils de Rubén Galindo, Pedro Galindo III. Comme son frère Rubén Galindo Jr., il s’était spécialisé dans les films de genre à petit budget durant les années 80-90. Trampa infernal fut produit par leur cousin germain, Santiago Galindo, qui travailla surtout pour la télévision. Trampa infernal est un pur slasher avec un tueur avec une main griffue à la Freddy, un masque à la Michael Myers et qui se balade dans les bois façon Jason Voorhees. Seule originalité, il n’hésite pas à utiliser des armes à feu ou des grenades. Les jeunes sont évidemment stupides, entre leur machisme primaire qui les pousse à l’erreur, leur manie de se séparer ou d’ignorer les conseils du vieux-qui-sait-des-choses. Les comédien·ne·s sont mauvais·es, pas aidé·e·s par un scénario caricatural ; le manque de tunes est flagrant ; ça met du temps à démarrer et ça demeure gentillet niveau violence et gore. Rien de folichon donc, à réserver aux complétistes de slashers qui souhaitent découvrir une variation mexicaine.


Corruption de Robert Hartford-Davis (1968)
John Rowan est un brillant chirurgien fiancé à la mannequin Lynn Nolan. Au cours d’une soirée, il se dispute avec un photographe qui incite Lynn à se déshabiller lors d’une séance photo improvisée. Les deux hommes se bagarrent et un projecteur tombe sur le visage de Lynn. Gravement défigurée, elle songe à se suicider jusqu’à ce que John évoque une méthode de greffe révolutionnaire. Il prélève le matériel nécessaire sur un cadavre et l’opération semble être un succès mais la peau finit par revenir à son état antérieur. Pas découragé, il recommence avec des tissus vivants récupérés sur une victime peu consentante. Malheureusement, la situation reste instable et il doit répéter la manœuvre encore et encore.

Bien qu’étant une coproduction entre Titan International Productions et Oakshire Productions (une compagnie gérée par un producteur de télévision américain qui ne participa qu’à un unique autre long métrage), Corruption fut majoritairement financé par Oakshire Productions et par Robert Hartford-Davis, un metteur en scène spécialisé dans l’horreur et les thrillers de série B provocateurs. Il en existe deux versions, une britannique relativement soft et une internationale avec de la nudité et une touche de gore. Peter Cushing (John Rowan) fut déçu du résultat, estimant qu’un bon script avait été dévoyé par l’ajout de violence gratuite. Je ne suis pas de cet avis, selon moi l’intrigue est moisie dès le départ. L’action se déroule dans un Swinging London dépravé sur fond de musique jazzy, la jeunesse est dissolue ou se constitue en bandes de méchants hippies voleurs, et un pauvre docteur respectable est détourné du droit chemin par une top-model vaniteuse (qui a 25 ans de moins que lui…). C’est profondément réac et Peter Cushing n’est clairement pas dans son élément. On est vraiment dans du cinéma d’exploitation racoleur sans grand intérêt.


女優 [Joyû] de Teinosuke Kinugasa (1947, L’actrice)
Au début du XXe siècle, le professeur Hôgetsu Shimamura dirige une troupe de shingeki, un nouveau théâtre inspiré par les auteurs réalistes occidentaux. Pour la première fois, hommes et femmes s’entrainent ensemble selon des méthodes naturalistes. Masako Kobayashi, une femme divorcée de la province de Nagano, est accepté dans l’école de formation des acteurices. Elle subit rapidement les moqueries de ses camarades qui n’apprécient pas ses origines rurales et son ambition. Repérée par Shimamura, elle obtient le rôle principal dans une pièce et le succès est au rendez-vous. Le maître la prend alors sous son aile et la renomme Sumako Matsui.

Hôgetsu Shimamura et Sumako Matsui furent deux sommités du théâtre japonais des années 1910, qui contribuèrent à populariser le shingeki au Japon. Leur romance fit grand bruit et deux films sortis en 1947 à six mois d’intervalle adaptèrent leur histoire : L’amour de l'actrice Sumako de Kenji Mizoguchi pour la Shôchiku (en août 1947) et L’actrice de Teinosuke Kinugasa pour la Tôhô (en décembre 1947). Si on connait surtout le premier en France grâce à l’aura de Mizoguchi, le second est mieux réputé au Japon. Fidèle à ses habitudes, Mizoguchi a fait de Sumako une figure pathétique soumise à sa passion pour Shimamura et perturbant l’équilibre du groupe. Teinosuke Kinugasa au contraire, à l’exception du dernier cinquième, montre une Sumako joyeuse et se préoccupe davantage du fonctionnement du shingeki. Il s’attarde sur les enseignements et dépeint les difficultés financières pour monter les pièces, dont il propose plusieurs extraits.
Isuzu Yamada (qui fut lancée par Mizoguchi dans les années 30) est excellente en Sumako Matsui et Hôgetsu Shimamura est joué par Yoshi Hijikata, qui fut lui-même un important metteur en scène de shingeki. On aperçoit par ailleurs au second plan Masao Mishima ou Takashi Shimura. La réalisation est honnête bien que Teinosuke Kinugasa passe trop de temps à mon goût sur les discussions autour du shingeki et aie abandonné son avant-gardisme des années 20. Je ressors donc avec une impression mitigée, j’ai largement préféré cette version à celle de Mizoguchi (dont je ne suis de toute façon pas fan en général) mais j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs.

Livres
Comment survivre dans un film d’horreur ? de Seth Grahame-Smith (Ynnis Éditions, 2021), 176 p.
A travers un faux guide de survie adressé aux habitants du Terreurverse, Comment survivre dans un film d’horreur ? détaille avec humour les clichés des films d’horreur américains des années 1980 à 2010, accompagné d’illustrations de Chris King. Paru en 2007, il a été actualisé en 2019 et c’est cette deuxième édition qui a été publiée en français. Après une préface de Wes Craven, il se divise en six chapitres :
Bienvenue dans le Terreurverse : Explications des principes de base du genre
A l’école de survie des slashers : Focalisation sur le slasher, notamment ceux se déroulant pendant des vacances ou une soirée de babysitting
L’objet du mal : Comment combattre des objets maléfiques, en particulier les maisons, voitures ou poupées hantées ?
Crypt-ographie : Lutter contre les fantômes, les zombies et les vampires
Invasion d’horreurs galactiques : Que faire en cas d’invasion planétaire ou si on est poursuivi par des aliens ?
Les adversaires sataniques : Affronter les sorcières, les malédictions et autres démons
Seth Grahame-Smith est un écrivain américain célèbre pour ses romans Orgueil et Préjugés et Zombies et Abraham Lincoln, chasseur de vampires adaptés sur grand écran. Il a par ailleurs produit le dyptique récent de Ça (2017 et 2019). On est donc en présence d’un amoureux du cinéma d’horreur et Comment survivre dans un film d’horreur ? avait tout pour me plaire. Malheureusement, sans être désagréable, le livre n’est pas à la hauteur de ses promesses. C’est un listing de clichés communs d’un certain cinéma mainstream hollywoodien regroupés par thèmes, avec un humour meta et second degré facile rarement drôle. Le souci est qu’il arrive après des années de déconstruction du genre et de ses sous-genres, processus initié par la saga Scream à la fin des années 90, sans rien apporter de fondamentalement neuf. Même la filmographie de 65 titres en annexes ne m’a rien appris (avec une grosse erreur de traduction, It Follows étant transcris en français par Ça : Chapitre 2), je les connaissais déjà tous, on est dans du très classique. C’est une déception et mieux vaut revoir Scream (1996), le britannique Shaun of the Dead (2004), Slither (2006), Behind the Mask: The Rise of Leslie Vernon (2006), Tucker & Dale fightent le mal (2010), La cabane dans les bois (2012) ou le japonais Ne coupez pas ! (2017), pour ne citer que quelques exemples emblématiques qui ne sont pour la plupart pas mentionnés par Seth Grahame-Smith.

Zone fantôme tome 2 de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2023), 228 p.
Zone fantôme tome 2 comporte trois mangas de 46 à 60 pages publiés à l’origine sur le site d’informations en ligne AERA dot (rattaché au journal Asahi Shinbun) en 2021, complétés par Les carapaces du marais Manju rédigé pour les besoins de l’ouvrage afin d’atteindre une taille similaire au volume 1. Il s’achève de nouveau sur des notes succinctes de Junji Itô et sur une intéressante postface de Morolian.
Le démon noir : Yûichi vit avec son père Daisuke et leurs deux servantes dans une ancienne auberge au sein d’une station thermale à l’abandon. Daisuke est obsédé par la poussière, qui semble venir du second étage condamné.
Le village de l’éther : Quatre étudiants visitent le village natal de l’un d’entre eux qui affirme que, dans sa jeunesse, un inventeur local était parvenu à fabriquer une machine à mouvement perpétuel.
L’oncle Ketanosuke – L’étrange fratrie Hikizuri, chapitre 3 : L’orpheline Hotaru est en permanence accablée par un sentiment d’oppression qu’elle ne comprend pas. En errant au hasard, elle est attirée par une bâtisse habitée par l’inquiétante fratrie Hikizuri.
Les carapaces du marais Manju : Dans la ville de Yabushika, des rumeurs soutiennent que les corbeaux déposent devant les maisons des carapaces de tortue imitant le visage d’une personne qui va bientôt mourir.
Dans ses notes, Junji Itô se plaint de ses difficultés à se renouveler. Il a ainsi créé Le démon noir et Le village de l’éther à partir d’idées sommaires dégottées dans ses vieux cahiers. Pour L’oncle Ketanosuke – L’étrange fratrie Hikizuri, chapitre 3, il a repris une famille bizarre développée dans deux récits de 1995 (présents dans le recueil L’amour et la mort que je n’ai pas encore lu) en prévision de leur apparition dans la série animé Netflix Maniac par Junji Itô : Anthologie Macabre (2023), dont je n’ai jamais entendu parler et qui a l’air nasouille. Enfin, Les carapaces du marais Manju est issu d’une mésaventure qui lui est arrivée quand il a sauvé une tortue qui risquait de se faire écraser.
Il faut avouer que tout ceci est narrativement léger et que ce tome 2 est inférieur au 1, qui n’était déjà pas exceptionnel. Néanmoins, en dépit du faible nombre de scènes horrifiques, il y a quelques images marquantes où on retrouve ce qui constitue la force de Junji Itô : un personnage qui se régale en mangeant de la poussière dans Le démon noir ; les êtres mécaniques du Village de l’éther ; ou la fuite éperdue d’Hotaru poursuivie par une masse de chair dans L’oncle Ketanosuke – L’étrange fratrie Hikizuri, chapitre 3. C’est trop bref et je crains que Junji Itô aie fait le tour de ce qu’il pouvait apporter au genre au bout de trois décennies productives.


Women in Horror Films, 1940s de Gregory William Mank (McFarland & Company, 2025), 393 p.
Women in Horror Films, 1940s se penche sur la carrière de vingt-et-une actrices hollywoodiennes ayant joué au moins un rôle mémorable dans le cinéma horrifique américain des années 40, en particulier celui des studios Universal et RKO. Il dresse pour chacune d’entre elles une biographie assez détaillée obtenue à partir de recherches dans des documents d’époque et de multiples entretiens effectués par Gregory William Mank dans les années 80-90 avec les comédiennes ou leurs proches lorsqu’elles étaient décédées. Il se focalise sur les conditions de tournage des opus les plus illustres du genre où elles sont apparues, en revenant sur les relations avec les membres de la distribution, sur leur rémunération, les incidents de plateau, les critiques des films et les résultats au box-office. Il accompagne enfin chaque article de photos d’exploitation ou promotionnelles.

Gregory William Mank est un expert du cinéma horrifique hollywoodien des années 30-40, également auteur d’un ouvrage équivalent sur les années 30, Women in Horror Films, 1930s que je n’ai pas lu. Sa grande force est la qualité des sources, souvent inédites et collectées directement auprès des principales intéressées ou de leur famille. Il utilise en outre un style fluide et agréable et contextualise ses descriptions, permettant de faire revivre l'Hollywood de l’âge d’or. Deux légers reproches cependant : chaque chapitre se voulant autonome, cela engendre des redites, par exemple les modalités de création de La féline (1942) qui sont exposées à trois ou quatre reprises ; et il se concentre un peu trop sur Universal et la RKO. Si ce furent les deux studios majeurs qui œuvraient dans l’horreur à cette période, ce ne furent pas les seuls. La Poverty Row s’y aventurait régulièrement et il cite de nombreux longs métrages en provenant qui auraient mérité une analyse plus poussée. Peut-être n’a-t-il pas eu accès à autant de documents pour ces studios, dont les archives ont sans doute été mal conservées.
Ces deux remarques n’empêchent pas Women in Horror Films, 1940s d’être une source exceptionnelle d’informations de première main, qui met en lumière des actrices oubliées ou méconnues car fréquemment cantonnées à un genre longtemps dévalué. On constate par ailleurs les variations dans la perception d’un même comédien selon les interlocutrices comme Lon Chaney Jr, gentil et professionnel pour certaines, alcoolique et insupportable pour d’autres, ou Boris Karloff hautain ou chaleureux. La mainmise des producteurs était impressionnante, on se rend compte qu’Harvey Weinstein n’était que la continuation d’un ancien système et qu’il y avait malheureusement davantage de Samuel Goldwyn ou de David O. Selznick, qui forçaient les starlettes à coucher avec eux et brisaient leur carrière si elles refusaient, que de Val Lewton, bourreau de travail toujours respectueux de ses employées. Cela m’a donné envie de voir un tas de films, pas forcément bon mais que je regarderai différemment grâce à ce livre qui dévoile l’envers du décor.


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