samedi 4 juillet 2026

Carnet de bord 27/06/2026-03/07/2026



Films vus en compagnie
Silent Movie de Mel Brooks (1976, La dernière folie de Mel Brooks)
Mel Funn, ancien réalisateur prestigieux qui a sombré dans l’alcoolisme, tente un come-back avec un scénario de slapstick muet. D’abord dubitatif, le directeur de Big Picture Studios, au bord de la ruine, accepte s’il parvient à rassembler une brochette de stars. Pendant que Mel s’attèle à la tâche en compagnie de ses deux assistants Marty et Dom, le chef du conglomérat new-yorkais Engulf & Devour, qui espère racheter Big Picture Studios à un prix dérisoire, décide de saboter ses plans.

Après les succès de Blazing Saddles (1974) et Young Frankenstein (1974), qui parodiaient le western et l’horreur des années 30-40, Mel Brooks se penche avec Silent Movie sur le cinéma muet. Longtemps méprisée (cf. son traitement dans Singin' in the Rain en 1952), cette période regagnait progressivement ses lettres de noblesse grâce au travail de passionnés comme l’historien Kevin Brownlow avec son ouvrage majeur La parade est passée en 1968. Dans la seconde moitié des années 70, le cinéma muet était devenu à la mode à Hollywood et une dizaine d’opus l’utilisèrent en toile de fond, de Nickelodeon de Peter Bogdanovich (1976) à Valentino (1977) de Ken Russell en passant par The Last Tycoon (1976) d’Elia Kazan. Mel Brooks ajoute à ce contexte une intrigue méta sur un metteur en scène appelé Mel incarné par Mel Brooks lui-même, qui essaye de monter un film muet.
Silent Movie ne comporte aucun dialogue à une notable exception près (attention spoiler : un mot du mime Marceau), remplacé par des intertitres, de la musique et des bruitages façon mickeymousing. Mel Brooks a réussi à réunir des vedettes des années 70, non créditées au générique de début pour garder la surprise, et construit son histoire sur un enchaînement de saynètes autonomes. L’humour est globalement gentil et on sent son amour du genre. La bande-son n’est toutefois pas franchement convaincante et de nombreux gags tombent à plat, ce qui génère une certaine lassitude. Sans être désagréable, on est loin de la qualité d’un Young Frankenstein.


Dispararon al Pianista de Javier Mariscal & Fernando Trueba (2023, They Shot the Piano Player)
Jeff Harris est un journaliste américain spécialisé dans la musique latino-américaine. Pour son prochain livre sur l’histoire de la Bossa Nova, il se prépare en écoutant des disques avant une série de voyages au Brésil et remarque la prestation d’un pianiste méconnu, Francisco Tenório Júnior, dont la carrière semble s’arrêter au milieu des années 70. En discutant avec son ami João et des musiciens de l’époque, il apprend que Tenório a disparu lors d’une tournée à Buenos Aires en mars 1976 durant le coup d’état militaire. Le destin de Tenóri l’obsède rapidement et prend le pas sur son projet initial.

Dispararon al Pianista (titre hommage à Tirez sur le pianiste de François Truffaut (1960), traduit en français par They Shot the Piano Player pour des raisons qui m’échappent) est la seconde collaboration entre Fernando Trueba et le dessinateur Javier Mariscal après Chico et Rita en 2011 qui portait sur le jazz afro-cubain. Fernando Trueba découvrit Francisco Tenório en 2005 au Brésil et décida de réaliser un documentaire sur sa vie. Il enregistra plus de 150 entretiens avec ses proches et les personnes qui avaient travaillé avec lui, récupérant une masse d’informations sur son enlèvement. Il choisit finalement l’animation afin de reconstituer sans contrainte le Brésil des années 60 et l’Argentine des années 70, et de contourner le refus de l’épouse de Tenório d’apparaître à l’écran. Fernando Trueba en profita pour inventer un narrateur new-yorkais doublé par Jeff Goldblum (pour attirer le marché américain ?), qui se substitue à lui dans le rôle d’enquêteur.
Si le sujet est fascinant, avec une formidable bande-son compilant les grands musiciens du genre, c’est très faible techniquement. Au niveau graphique, je ne suis pas fan du style de Javier Mariscal, qui m’avait déjà rebuté sur Chico et Rita. Ce n’est pourtant rien à côté du manque de fluidité de l’animation, particulièrement heurtée, digne d’un court métrage d’étudiant. Fernando Trueba affirme que c’est volontaire, que cela correspond à l’esthétique du récit et stimule l’imaginaire. C’est selon moi une excuse servant à masquer l’absence de moyens, je ne peux croire qu’on fabrique délibérément une animation aussi moche. Cela m’a gêné et m’a empêché d’apprécier pleinement ce docudrama musical au thème original.


Dos tipos de cuidado d’Ismael Rodríguez (1953, Two Careful Fellows)
Inséparables compagnons et dragueurs impénitents, Jorge Bueno et Pedro Malo songent à se marier. Jorge est amoureux de Rosario, la cousine de Pedro, tandis que son camarade a des vues sur María, la sœur de Jorge. Tout ne se déroule pas comme prévu et Pedro épouse Rosario en catimini, provoquant la haine de Jorge. Un peu moins d’un an plus tard, Jorge revient en ville après une longue absence, au moment où Rosario accouche d’une petite fille. Pour se venger, il achète le ranch voisin des terres de Pedro et lui coupe l’accès à l’eau. De son côté, Pedro tente de se réconcilier avec Jorge et continue à courtiser María.

Jorge Negrete et Pedro Infante furent deux des plus grandes stars de l’âge d’or du cinéma mexicain, disparus tragiquement à quelques années d’intervalle : Jorge Negrete mourut d’une cirrhose hépatique durant un voyage d’affaires aux Etats-Unis en 1953, et Pedro Infante décéda dans un accident d'avion en avril 1957. Dos tipos de cuidado fut leur unique collaboration, un classique de la comédie mexicaine encore régulièrement diffusé dans ce pays. Excellent chanteur, Jorge Negrete redoutait la comparaison avec Pedro Infante sur le plan du jeu alors que ce dernier craignait d’être éclipsé par la voix puissante de Jorge Negrete. Ils s’opposaient également d’un point de vue social. Pedro Infante venait d’une famille pauvre et n’avait pas terminé l’école primaire. Il était spécialisé dans les rôles d’homme du peuple et sautait aisément du drame à la comédie. Jorge Negrete parlait quatre langues, il était membre de l’élite, diplômé du Collège militaire, et un influent leader syndical deux fois président de l’Association Nationale des Acteurs (ANDA). Il incarnait généralement des héros virils assez monolithiques dans des histoires souvent caricaturales.
Pour Dos tipos de cuidado, Ismael Rodríguez a concocté une intrigue sexiste typique de la comédie ranchera mettant en avant le machisme des deux interprètes, très vaguement inspirée de L'importance d'être Constant. Ça manque franchement de subtilité et le principal intérêt de Dos tipos de cuidado se situe dans les multiples chansons, notamment dans le huapango entre Jorge Negrete et Pedro Infante qui se moquent de leurs patronymes respectifs (Bueno et Malo). Compte tenu de la réputation de l’œuvre, j’avoue avoir été déçu, on est dans un pur duel de coqs entre les deux vedettes machos, j’avais largement préféré Los tres huastecos d’Ismael Rodríguez (1948) avec Pedro Infante, plus distrayant et fantasque.


Lights Out de David F. Sandberg (2016, Dans le noir)
L’indépendante Rebecca, qui garde ses distances même avec son copain Bret, reçoit un coup de fil de l’assistante sociale à propos de son demi-frère Martin, dont le père Paul a été récemment assassiné. Il a depuis des problèmes à rester éveillé à l’école et leur mère Sophie n’est pas joignable. Rebecca le reconduit chez lui et se confronte à Sophie, dépressive chronique dévastée par la mort de Paul, qui a arrêté de prendre ses médicaments et s’est remise à parler à son amie imaginaire Diana. Devant son état, Rebecca décide de ramener Martin chez elle. Au cours de la nuit, des évènements étranges la poussent à revoir sa position et elle se demande si Diana ne serait pas réelle.

En 2013, le court métrage de 3 minutes Lights Out du Suédois David F. Sandberg devient viral et lui ouvre les portes d’Hollywood, qui lui offre de gonfler son concept en long métrage. Produit par James Wan et épaulé par Eric Heisserer au scénario, il invente une histoire de fantômes autour d’une femme dépressive. Afin de donner davantage de crédibilité au récit, il utilise au maximum les lumières authentiques sans source additionnelle et se repose essentiellement sur des effets spéciaux à l’ancienne, sans image de synthèse. Passé une bonne introduction avec un monstre flippant parfaitement exploité, l’intrigue s’enlise dans un drame familial avant de se réveiller dans les vingt dernières minutes. Au final, les scènes horrifiques sont plutôt bien pensées tandis que le reste est assez convenu. C’est en tout cas meilleur que le raté Until Dawn (2025) du même David F. Sandberg.


Films vus seuls
西遊記 [Saiyûki] de Daisaku Shirakawa, Osamu Tezuka & Taiji Yabushita (1960, Alakazam, le petit Hercule)
Grâce à la gentille Rin-Rin, un ambitieux primate orphelin est élu roi des singes. Jaloux de l’intelligence des humains, il quitte son peuple pour aller s’entraîner chez un vieux moine. Au bout de cinq ans, il a tout appris et son maître le nomme Son Goku. En allant voler les fruits dans le jardin des Dieux, il suscite la colère de Bouddha qui l’enferme dans une montagne. Pour se faire pardonner, il est contraint d’accompagner le moine Genjô Sanzô qui se rend en pèlerinage à Tianzhu et de l’aider à braver les obstacles.

Saiyûki est le troisième long métrage d’animation de la Toei après Le serpent blanc (1958) et Shônen Sarutobi Sasuke (1959). C’est officiellement une adaptation du manga d’Osamu Tezuka La légende de Songoku paru dans le magazine Manga-Ô entre février 1952 et mars 1959, transposition libre de La pérégrination vers l'Ouest, un des classiques de la littérature chinoise qui inspirera notamment Akira Toriyama pour Dragon Ball. Également crédité au générique au poste de directeur, Tezuka n’a en réalité pas grand-chose à voir avec le résultat final, ses propositions scénaristiques furent rejetées par la Toei, l’esthétique des personnages s’éloignait de son style et il ne fut pas impliqué dans la fabrication, son nom servant uniquement à attirer les spectateurs. Cette expérience lui donna cependant le goût de l’animation et le poussa à créer son studio. En dépit de deux-trois chansons injectées artificiellement et d’un syncrétisme religieux étonnant dans la représentation des Dieux, Saiyûki s’écarte des standards occidentaux, à la fois dans les thèmes et dans la technique avec un design épuré, Daisaku Shirakawa estimant que le Japon ne pouvait concurrencer Disney et devait trouver sa propre voie.
Saiyûki tente de caser en 1h30 l’intégralité de la trame de La pérégrination vers l'Ouest. Pour cela, il multiplie les ellipses, survole les situations et ne laisse pas le temps de s’intéresser aux protagonistes. S’il y a bien quelques passages remarquables, ils sont trop brefs et on ressort avec une impression de confusion. Saiyûki vaut donc surtout pour son importance historique, exerçant son influence sur ses successeurs au niveau technique et thématique.
A noter que ce fut un des premiers films d’animation diffusé aux Etats-Unis, distribué par AIP en juin 1961 dans une version fortement remontée, avec une musique de Les Baxter. C’est ce charcutage qui circule amplement sur internet et il n’est pas simple de récupérer la VO sous-titrée critiquée ici.


Misterios de la magia negra de Miguel M. Delgado (1958, Mysteries of Black Magic)
Le professeur Eladio Tejada est passionné par les sciences occultes. Invité par sa fille María et son beau-fils archéologue Raúl à un spectacle de la médium à la mode Eglé Elohim, il découvre terrifié qu’elle emploie de vrais sorts et qu’elle est le portrait craché d’une sorcière française disparue au XVe siècle. Quand elle comprend qu’elle a été reconnue, Eglé Elohim décide de se débarrasser du gêneur. Elle en profite pour se rapprocher du beau Raúl, qui ressemble à son ancien amant.

Miguel M. Delgado n’a pas fait que des Cantinflas et des Santo, il a aussi œuvré dans tous les genres populaires du moment, ici l’horreur à la sauce malédiction et sorcières. Le casting est assez surprenant avec, outre l’italien Aldo Monti en Raúl, la française Nadia Haro Oliva en Eglé Elohim. Epouse d’un colonel mexicain, ex-escrimeuse qualifiée aux jeux olympiques de 1936 et 1948, elle devint actrice en 1950, au théâtre puis au cinéma. Misterios de la magia negra est sa deuxième apparition à l’écran à l’âge de 40 ans. Elle est convaincante en méchante inquiétante, pas aidée pourtant par un scénario convenu pas toujours cohérent et une réalisation sans imagination malgré une belle photographie. Miguel M. Delgado n’était pas un grand metteur en scène et ça se sent, Misterios de la magia negra ne se démarque pas du tout-venant et sera vite oublié.


John og Irene d’Asbjørn Andersen (1949, John et Irene)
John et Irene sont un couple de danseurs danois, qui errent de villes en villes entre le Danemark, la Suède et la Norvège pour tenter de gagner leur vie. Irene ne supporte plus cette existence précaire et menace de quitter John. A Copenhague, ils parviennent à se stabiliser quelques temps grâce à un contrat au club Honolulu. Irene tombe alors enceinte et souhaite avorter mais John veut absolument être père et promet de trouver une solution. Son plan ne se déroule pas comme prévu et il commet l’irréparable.

John et Irene est un drame danois tiré d’un roman publié en 1941 du journaliste et auteur de fictions populaires Johannes Allen. Dirigé par le prolifique Asbjørn Andersen, il met en vedette Ebbe Rode en John et la star Bodil Kjer en Irene, surtout célèbre de nos jours pour son rôle d’une des deux vieilles sœurs dans Le festin de Babette (1987). Tourné en Suède, en Norvège et au Danemark, John et Irene utilise amplement les extérieurs, avec un petit côté dépliant touristique. On distingue des aspects typiques du film noir avec une narration en flash-back, de nombreuses séquences nocturnes, une violence sèche et des protagonistes accablés par le destin. Irene n’a néanmoins rien d’une femme fatale et John est l’unique responsable de leur malheur. J’avoue avoir eu des difficultés à m’intéresser aux déboires de l’antipathique John. C'est par ailleurs filmé de façon plan-plan, sans aucune tension. Qualifié de chef d’œuvre méconnu par les rares critiques qui trainent sur internet, je me suis pour ma part ennuyé et je ne suis jamais entré dans le truc.


リアル鬼ごっこ [Riaru onigokko] de Sion Sono (2015, Tag)
Au cours d’un voyage scolaire, un vent assassin découpe le bus en deux et tranche les occupants à l’exception de Mitsuko qui s’était penchée pour ramasser son stylo. Elle se sauve rapidement, récupère un uniforme propre sur le chemin et arrive en ville paniquée et confuse. Elle croise d’autres lycéennes dont Aki, qui a l’air d’être sa meilleure amie bien qu’elle ne s’en souvienne pas. Les carnages la poursuivent et elle doit de nouveau fuir. En se réfugiant dans un poste de police, elle s’aperçoit qu’elle a changé de visage. Elle s’appelle à présent Keiko et est conduite à son mariage.

Tag est un étrange objet qui mélange gore outrancier (avec des images de synthèse franchement visibles), humour noir, amitié guimauve entre étudiantes, action, baston, pseudo-féminisme et fantastique chelou. Contrairement à pas mal de Sion Sono, ça ne dure pas deux plombes, il a compressé ça dans un petit 1h25 appréciable. Le procédé narratif est original et habilement amené, avec une héroïne jouée par trois interprètes différentes et des transitions astucieuses entre ses incarnations. Les personnages masculins sont tous négatifs, entre le fiancé à tête de porc, les mâles obsédés du monde futuriste, le démiurge libidineux et son avatar pervers. Il y a malheureusement un gros souci qui gâche le plaisir, plus dommageable que l’explication finale pourrie. Quand le long métrage est sorti en 2015, le discours pouvait sembler progressiste et féministe, une critique du système qui impose aux femmes une vie toute tracée et des comédiennes interchangeables qui ne servent qu’à répondre aux désirs des hommes. Des révélations datant de 2022 obligent cependant à relativiser le propos de Sion Sono, accusé par plusieurs actrices d’agression sexuelle, à la fois durant des tournages et en promesse d’obtention de rôles (notamment dans son atelier d’actorat). Le vieux manipulateur de Tag qui rêve de coucher avec Mitsuko apparaît dès lors comme une projection de Sion Sono sous couvert de dénonciation. En dépit de ses qualités intrinsèques, Tag m’a donc paru profondément malsain compte tenu du contexte.


Tudo Bem No Natal Que Vem de Roberto Santucci (2020, Et encore un joyeux Noël !)
Né un 25 décembre, Jorge a toujours détesté Noël. Depuis son mariage avec Laura, il ne peut néanmoins pas y échapper et il le fête avec la famille de son épouse et leurs deux enfants, Leozinho et Aninha. Le 24 décembre 2010 est particulièrement catastrophique et Jorge tombe du toit déguisé en père Noël. Il se réveille le matin du 24 décembre 2011, une année s’est écoulée et il n’a aucun souvenir de sa vie entre les deux réveillons. Le phénomène se reproduit ensuite jour après jour selon la perspective du Jorge de 2010, qui découvre tous les matins les évènements qui se sont déroulés entre deux Noël. A son grand désarroi, l’homme qu’il devient correspond de moins en moins à son idéal.

Tudo Bem No Natal Que Vem mixe l’esprit des contes de Noël type A Christmas Carol de Dickens, où un héros anti-Noël comprend l’importance de cette fête et des valeurs familiales, avec un concept à la Click (2006), une comédie avec Adam Sandler sur un individu capable de passer en avance rapide avec une télécommande les moments ennuyeux de son existence. Tudo Bem No Natal Que Vem met en vedette Leandro Hassum, un comique brésilien populaire, et des acteurices plutôt connu·e·s pour leurs prestations à la télévision. La facture de Tudo Bem No Natal Que Vem est d’ailleurs très télévisuelle, une caméra numérique dégueu, une photographie suréclairée, des décors limités et une mise en scène quelconque. C’est extrêmement cliché, Leandro Hassum est assez agaçant mais j’ai fini par entrer dans le truc, une sorte de boucle temporelle progressant dans le temps avec le vieillissement des protagonistes. Même le côté mélo s’avère correctement amené, faisant de Tudo Bem No Natal Que Vem un gentil divertissement de Noël pour spectateurs indulgents.


Alicia en el país de las maravillas d’Eduardo Plá (1976, Alice au pays des merveilles)
Alice s’ennuie sur la plage avec sa sœur. Elle aperçoit un homme déguisé en lapin blanc, qu’elle suit pour s’occuper. Elle arrive dans un univers bizarre dans lequel elle rencontre d’étranges personnages, une souris peureuse, l’œuf Humpty Dumpty, une chenille philosophe, une comtesse, le chat du Cheshire, le lièvre de Mars, le chapelier fou et leur ami le loir, la reine de cœur et sa cour.

Alicia en el país de las maravillas est une version expérimentale argentine supposément musicale du classique de Lewis Carroll. Sur le papier, c’était intrigant. Le résultat est affligeant. C’est l’unique long métrage d’Eduardo Plá, de la plupart des interprètes et des techniciens, et ça se sent. On a l’impression qu’un groupe de théâtre amateur pas doué est allé tourner leur pièce dans le bois d’à-côté avec des maquillages ratés et une musique composée à l’arrache, à l’exception d’une chanson célèbre en Argentine. L’autre chanson est nase, on trouve un peu de psychédélisme à la mode, tout le monde surjoue ou oublie de jouer, et Eduardo Plá ne sait pas filmer. Eduardo Plá fut apparemment un artiste multimédia qui se spécialisa dans l’animation 3D et le digital par la suite. Certains qualifient Alicia en el país de las maravillas d’exemple d’avant-garde surréaliste pendant une difficile période de dictature. Mouais, c’est facile de qualifier l’amateurisme d’expérimental et l’incompétence d’avant-garde, ce fut franchement pénible et je ne le conseille à personne en dépit de la superbe restauration 4K effectuée en 2023.


Livres
Les spectres de Yotsuya de Tsuruya Namboku (Maisonneuve et Larose, 314), 255 p.
A la suite du démantèlement du fief du seigneur Enya d’Akô qui avait dégainé son sabre dans le palais shôgunal contre le ministre corrompu Kôno Moronô, les anciens serviteurs sont devenus rônins et se débrouillent comme ils peuvent dans le Edo du début du XVIIIe siècle. 47 d’entre eux ont conclu un pacte secret pour se venger tandis que les autres ont refait leur vie. Tamiya Iemon est de ceux-là, contraint de fabriquer des ombrelles et aigri d’avoir perdu son épouse enceinte O-Iwa, reprise par son beau-père qui ne l’a jamais apprécié. Pour subvenir aux besoins de sa famille, O-Iwa est obligée de se prostituer, de même que sa sœur adoptive O-Sode. Celle-ci tombe un jour sur Naosuke, un ex-valet du clan d’Akô qui est amoureux d’elle. Alors qu’il tente de la forcer, Yomoshichi, le mari disparu d’O-Sode, débarque soudainement et renoue avec sa femme. Dépité, Naosuke décide de tuer Yomoshichi et commet son forfait le soir où Iemon assassine son beau-père.

En 1825, s’inspirant de plusieurs faits divers célèbres, Tsuruya Namboku (aussi appelé Tsuruya Namboku IV car il est le quatrième à avoir porté ce nom) écrit pour le théâtre kabuki Tôkaidô Yotsuya Kaidan, souvent abrégée en Yotsuya Kaidan. La pièce s’apparente au genre kizewa-mono, des drames modernes (au moment de leur sortie) dépeignant le quotidien du petit peuple dans un style plutôt réaliste. Tsuruya Namboku inscrit par ailleurs Tôkaidô Yotsuya Kaidan dans l’univers créé autour de Kanadehon Chûshingura, une œuvre de bunraku puis de kabuki immensément populaire narrant la vengeance de 47 rônins. Sauf qu’au lieu de se soucier des héros légendaires, Tsuruya Namboku s’attache aux oubliés, aux quelques-uns des 250 vassaux d’Enya qui ne participèrent pas aux représailles. Il se focalise notamment sur deux d’entre eux, l’arriviste Tamiya Iemon et le fourbe Naosuke. Joué au départ en combinaison avec Kanadehon Chûshingura, Tôkaidô Yotsuya Kaidan prit rapidement son autonomie et suscita de multiples reprises et variations. Le cinéma s’en empara après-guerre et engendra une bonne douzaine d’adaptations.
J’en ai vu un paquet (neuf si je ne me trompe pas) et j’étais curieux de lire la pièce traduite par Jeanne Sigée en 1979. Par rapport aux versions que je connais, deux éléments m’ont surpris : l’omniprésence de la déchéance du clan d’Akô et de la vengeance des 47 rônins, point secondaire voire absent de la plupart des films ; et la relative innocence de Iemon dans la mort d’O-Iwa. Dans le texte, il n’est pas au courant de l’empoisonnement de sa femme et la mort de celle-ci est accidentelle alors que la majorité des réalisateurs ont eu tendance à le rendre directement responsable de ces méfaits. Iemon est en outre beaucoup moins central chez Tsuruya Namboku, c’est un protagoniste parmi d’autres et l’auteur accorde quasiment autant d’importance à Naosuke, à O-Sode, et à tout le microcosme des quartiers populaires d’Edo. Le drame se mélange à l’humour et à l’horreur, il y a plein de discussions anecdotiques et la relation entre Iemon et O-Iwa n’occupe d’une petite partie de l’ensemble. Ces à-côtés ne m’ont pas passionné et j’ai parfois trouvé le temps long. Les nombreuses annotations de Jeanne Sigée permettent en revanche de mieux appréhender le contexte d’une représentation de kabuki et donnent vie à la pièce. Plus qu’aux fans d'histoires de fantômes, Les spectres de Yotsuya est à recommander à ceux qui souhaitent se plonger dans un exemple emblématique de kabuki.


La fille fantôme de Kazuichi Hanawa (Casterman, collection « Sakka », 2008), 272 p.
Une fillette décédée d’une intoxication alimentaire est empêchée par le dieu-poisson Sanzu de traverser la rivière des morts. Une vieille femme lui dit que ce n’est pas encore son heure et qu’elle doit attendre devant la porte d’entrée pour retourner dans le monde des vivants quand elle s’ouvrira. Distraite par un démon chassant un bébé, elle rate l’opportunité et est renvoyée sur Terre sous la forme d’un fantôme errant. Elle s’attache à un futur sorcier en communion avec un arbre, qui pense qu’elle est l’esprit de la plante venu pour l’aider.

La fille fantôme se place dans la même veine que Contes du Japon d'autrefois, avec une focalisation sur la mort et l’enfer bouddhiste dans le Japon médiéval. Il est constitué d’une succession de nouvelles autonomes. Les six premières sont centrées sur la fille fantôme qui donne son titre au recueil, qui rencontre des sorciers et sorcières, des êtres étranges ou des personnes viles destinées aux Enfers. Suivent quatre histoires indépendantes sur une jarre de jouvence, un enfant chenille, une mère qui récolte du jus de cerveau pour accroitre l’intelligence de son fils et sur une exploitation moderne de zombies, les deux dernières se situant à notre époque et ne comportant pas de problématiques mystico-religieuses. La plupart sont gores et crades, avec des représentations de sévices des Enfers ou de supplices bien terriens. C’est souvent bizarre, avec pas mal de références bouddhistes qui me sont passées au-dessus, à l’instar du décevant Avant la prison. La postface complètement barrée où Kazuichi Hanawa disserte sur les âmes soulève de gros doutes sur la santé mentale de l'auteur. S’il y a quelques images marquantes qui plairont aux amateurs d’horreur hardcore, je n’ai pour ma part pas été convaincu.

Fables et légendes japonaises – Les Classiques de Mimei Ogawa de Mimei Ogawa (Ynnis Éditions, 2026), 213 p.
Ce recueil est composé de dix-neuf contes (terme plus adéquat ici que fables ou légendes) de Mimei Ogawa écrits durant les années 1910-1920. Ils sont répartis en quatre chapitres selon des divisions pensées par Jôji Tsubata, un disciple de Mimei Ogawa qui s’est efforcé de catégoriser les différentes histoires de son maître :
• Six contes dits « romantiques », qui s’attachent à développer une ambiance contemplative en s’attardant sur les sentiments des protagonistes.
• Quatre contes habités par un esprit humaniste, avec une grande compassion envers les personnages.
• Six contes ancrés dans le réel, qui brossent un portrait de la société japonaise de l’époque, avec une opposition fréquente entre l’humanité et la nature.
• Trois contes enfin qui se concentrent sur un message social, critique de la richesse ou des inégalités. Mimei Ogawa abandonne son lyrisme et son naturalisme pour un style plus réaliste et humoristique, avec davantage de dialogues.
Mimei Ogawa est extrêmement populaire au Japon, considéré comme un des pères de la littérature japonaise pour enfants. Ce n’est pas un collecteur ou un folkloriste à la manière des frères Grimm ou du Japonais Kunio Yanagita, il a lui-même inventé ses histoires sans retranscrire des contes existants. Il se rapproche en cela d’un Hans Christian Andersen avec qui il a été régulièrement comparé. Cette référence est sans doute renforcée par la nature de l’héroïne du récit le plus connu de Mimei Ogawa, La sirène et les bougies rouges inclus dans le second chapitre, dont la version BD avait été traduite en français en 2009 par L’école des loisirs sous le titre Une sirène chez les hommes. C’était un des seuls textes de Mimei Ogawa disponible dans notre langue avant la sortie de ce Fables et légendes japonaises – Les Classiques de Mimei Ogawa, qui comble une énorme lacune.
Les contes de Mimei Ogawa sont courts (le plus long, La sirène et les bougies rouges, fait 15 pages en gros caractères), souvent lyriques, mélancoliques et assez sévères vis-à-vis d’une humanité égoïste. Fables et légendes japonaises – Les Classiques de Mimei Ogawa comprend ses œuvres les plus fameuses. Outre La sirène et les bougies rouges vaguement inspiré d’une légende de sa préfecture natale de Niigata et publié en cinq parties dans le Tôkyô Asahi Shinbun en février 1920, on trouve La femme-vache (1919), autre variation d’une légende de Niigata qui visait à expliquer une trace en forme de vache sur une montagne des environs ; Les cerceaux d’or (1919), sur un enfant malade qui aperçoit le fantôme amical d’un garçon de son âge ; Le rosier (1920), sur des militaires gardant un poste frontière au milieu de nulle part ; ou Les lunettes et le clair de Lune (1922), sur une vieille dame presbyte qui reçoit d’étranges visites au cours de la nuit. Le fan de contes que je suis a beaucoup apprécié ce recueil plutôt triste, qui propose des textes originaux avec des thèmes éloignés des standards habituels des contes pour enfants. Mimei Ogawa est clairement un auteur à découvrir pour les amateurs et c’est dommage qu’il n’ait pas été davantage traduit en Occident.


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