samedi 28 mars 2026

Carnet de bord 21/03/2026-27/03/2026



Films vus en compagnie
Weapons de Zach Cregger (2025, Évanouis)
Une nuit à Maybrook en Pennsylvanie à 2h17 exactement, dix-sept élèves d’une même classe de primaire ouvrent la porte de leur maison et partent en courant. Le lendemain matin, un seul enfant est encore présent dans le cours de l'institutrice Justine Gandy, le timide Alex Lilly qui affirme ne pas savoir pourquoi ses camarades se sont enfuis. L’enquête de la police et du FBI ne fournit aucune piste et la colère monte contre Justine, que des parents accusent sans preuve. Pour alléger la tension, elle est temporairement suspendue avec pour consigne de ne pas interroger Alex. Justine ne l’entend pas de cette oreille, commence à fouiner et découvre rapidement des éléments étranges.

Après le réussi Barbarian (2022), Zach Cregger poursuit dans une veine horrifico-humoristique avec Weapons. Il propose une structure narrative éclatée inspirée de Magnolia (2000), adoptant alternativement le point de vue de plusieurs protagonistes pour révéler progressivement les dessous du mystère entourant la disparition des enfants. Une fois dévoilé, on change d’orientation au profit d’une focalisation sur une antagoniste plutôt flippante. Weapons n’est pas parfait. Il est trop long, notamment dans sa seconde moitié, avec des épisodes qui auraient gagné à être regroupés. Il y a par ailleurs un gros TGCM scénaristique autour des parents d’Alex qui aurait sans doute pu être évité. Cela demeure néanmoins un bon divertissement dans le genre, qui mérite son succès et l’oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour Amy Madigan.


ಪುಷ್ಪಕ ವಿಮಾನ- [Pushpaka Vimana] de Singeetam Srinivasa Rao (1987, Pushpaka Vimana)
Un pauvre diplômé habite dans un taudis sur le toit d’un immeuble surpeuplé et cherche en vain du travail. Un soir en rentrant chez lui, il tombe sur un riche alcoolique qui cuve sur le trottoir à côté d'un luxueux palace. Il décide de le séquestrer, de subtiliser sa clé numérotée 3039 et de profiter de sa suite. Sur place, il trouve un paquet de billets et remarque une belle jeune femme qu’il avait déjà aperçu précédemment, avec qui il flirte gentiment. Il ne se doute pas qu’un tueur a été engagé pour se débarrasser de son prisonnier, qui ignore le visage de sa cible et a pour instruction d’éliminer l’occupant de la chambre 3039.

Pushpaka Vimana (aussi appelé Pushpak en hindi ou Pesum Padam en tamoul) est le premier film muet indien depuis la généralisation du parlant dans les années 30. N’ayant pas le souci de la langue, Singeetam Srinivasa Rao put recruter des interprètes de différents horizons, en prenant du cinéma tamoul la star Kamal Haasan (le personnage principal) et Amala Akkineni (la love interest), du cinéma télougou P. L. Narayana (un mendiant), et le reste du casting essentiellement du cinéma hindi. Pushpaka Vimana est clairement un hommage à Charlot, une comédie légèrement dramatique qui aborde les questions de la pauvreté et du chômage, avec un héros désœuvré et opportuniste qui n’hésite pas à maltraiter un bourgeois. Les gags sont d’une qualité variable, parfois scatos, pollués par une musique catastrophique et omniprésente de L. Vaidyanathan, un compositeur pourtant réputé. C’est assez dynamique dans l’ensemble bien que longuet, avec une fin très morale qui se garde cependant de sombrer dans un happy end facile. Sans atteindre le niveau d’un Chaplin ni mériter son impressionnante note imdb de 8,6, Pushpaka Vimana est une curiosité qui se démarque du cinéma indien de l’époque.


Creep 2 de Patrick Brice (2017)
Sara a conçu une émission Youtube intitulée Encounters dans laquelle elle s’invite dans le quotidien d’excentriques repérés sur Craigslist. Désespérée par sa faible audience, elle répond à une annonce qui propose 1000 dollars pour une journée de tournage. Elle rencontre Aaron qui affirme être un serial killer en quête d’une vidéaste pour filmer un documentaire sur sa vie. En dépit de nombreux signaux d’alerte, Sara perçoit une opportunité unique de créer une vidéo choc et accepte de rester, persuadée qu’Aaron est juste un mythomane et non un dangereux psychopathe.

Le succès de Creep (2014) a rapidement entrainé la mise en chantier d’une suite, tournée en septembre 2016 et sortie en octobre 2017. Mark Duplass reprend son rôle de gars inquiétant qui attire des inconnus contre rémunération, opposé cette fois à une femme téméraire prête à tout pour obtenir un témoignage marquant. J’avais entendu dire que Creep 2 renouvelait intelligemment le dispositif du 1, c’est effectivement le cas, avec Aaron en plein doute existentiel et Sara qui n’a rien de la victime passive. Patrick Brice a encore laissé une grande place à l’improvisation, Mark Duplass et Desiree Akhavan (Sara) jouant à se surprendre. Bien qu’abordant le thème ultra-galvaudé du serial killer autour duquel la culture mondialisée a développé une fascination malsaine, Creep 2 est relativement original et sa brève durée d’1h18 permet de ne pas se lasser. Patrick Brice et Mark Duplass ont continué à explorer cet univers dans la série The Creep Tapes dont la troisième saison va être diffusée prochainement. N’étant pas fan de séries, ce ne sera pas pour moi.


Films vus seuls
エコエコアザラクIII -MISA THE DARK ANGEL- [Eko eko azaraku III – Misa the Dark Angel] de Katsuhito Ueno (1998, Eko Eko Azarak: Misa the Dark Angel)
Une femme au corps affreusement décomposé est retrouvée en pleine rue et a seulement le temps de prononcer le nom de Misa Kuroi avant de mourir. Durant l’autopsie, l’oncle de Misa découvre un parasite d’une autre dimension, conséquence probable d’un combat entre magiciens. La victime étant en possession du journal d’une élève du lycée St Seirem, Misa décide d’intégrer l’établissement pour mener son enquête. Elle entre dans le groupe de théâtre et les accompagne dans un camp d’été situé dans la lugubre résidence du fondateur de l’école, dont la rumeur prétend qu’il pratiquait les sciences occultes.

Eko eko azaraku III est le troisième volet de la série des Eko Eko Azarak centrés sur les aventures de la sorcière Misa Kuroi. Ce n’est en réalité pas la suite du volume 1 (le 2 étant un préquelle), c’est un prolongement de la série TV en 26 épisodes diffusée sur TV Tokyo en 1997. L’interprète initiale de Misa Kuroi, Kimika Yoshino, a été remplacée par Hinako Saeki, une jeune actrice qui se fit remarquer en 1998 pour son rôle de Sadako dans Spiral (adaptation sans éclat du second roman de la trilogie Ring, éclipsé par le triomphe du Ring d’Hideo Tanaka sorti la même année). Eko eko azaraku III semble avoir encore moins de budget que ses prédécesseurs, multipliant les plans faiblement éclairés pour cacher la misère. Après une mise en place dans un style shôjo mou du genou lumineux, avec une musique sirupeuse et des ralentis de filles qui gambadent, on bascule dans des séquences d’action horrifiques plongées dans l’obscurité. Je n'ai parfois rien compris, pas aidé par la qualité médiocre de la version que j’avais récupérée. L’intrigue cite ouvertement des déités lovecraftiennes sans que cela se justifie, c’était nase et il n’y a pour l’instant que le premier Eko eko azaraku qui tienne la route.


Cada quién su vida de Julio Bracho (1960, To Each His Life)
Le cabaret El Paraíso se prépare pour le réveillon du jour de l'an. Mundo, le pianiste alcoolique, est allé cuver chez Rosa dite Le talon d’or, une prostituée au grand cœur, pendant que le barman Don Pepe mande les musiciens. Les clients arrivent progressivement, des truands, des politiciens et même un vieux professeur. Ils sont distraits par des entraineuses chargées de les faire boire et plus si affinité. Au cours de la soirée, Rosa débarque soudain pour annoncer la mort de Mundo. Après un bref moment de recueillement, la fête redémarre.

Cada quién su vida se situe dans le dernier pan de la carrière de Julio Bracho. C’est un mélodrame de cabaret adapté d’une pièce du Mexicain Luis G. Basurto et produit par Ismael Rodríguez, un film choral sur les malheurs et frustrations du petit peuple à travers une galerie de personnages issus de différents milieux. On a globalement une unité de lieu et de temps, le cabaret El Paraíso durant la soirée du réveillon, avec une reprise d’une partie de la distribution qui avait contribué au succès de la pièce de Basurto sur les planches. Rosa est incarnée par Ana Luisa Peluffo, une comédienne qui joua dans près de 200 longs métrages en une soixantaine d’années, présentée comme la première Mexicaine à être apparue nue à l’écran dans La Fuerza del deseo en 1955 (sachant que La mujer del puerto comportait déjà un plan de seins nus en 1934). Son jeu est ici assez théâtral, à l’instar de l’ensemble du casting. C’est artificiel, très bavard mais plutôt bien écrit et pas trop statique, plus convaincant que les mélodrames noirisants de Julio Bracho des années 40. Cela me réconcilie avec ce metteur en scène et je vais continuer mon exploration de son œuvre.


九十九本目の生娘 [Kyûjûkyû-honme no kimusume] de Morihei Magatani (1959, The Blood Sword of the 99th Virgin)
Dans un village de la préfecture d’Iwate, une superstition explique que, tous les dix ans lors du festival du feu, les esprits maléfiques rodent en liberté. Les habitants doivent se cloitrer chez eux et prier, tout individu surpris en dehors de chez lui risquant d’être tué. Le prêtre local, qui aimerait rapprocher les gens de la montagne et de la vallée, refuse de respecter la tradition et d’évacuer son temple pour la nuit du festival. Il suscite la colère du chef des montagnards, qui utilise en réalité le sanctuaire pour de sombres desseins.

Rien qu’en apercevant l’affiche, je savais que ce Kyûjûkyû-honme no kimusume était une production de la Shintôhô, le studio japonais sensationnaliste de la seconde moitié des années 50. On est ici dans une sorte de folk horreur avant l’heure, qui dépeint Iwate comme une région arriérée peuplée d’indigènes païens et violents. Cette image négative fit polémique et Kyûjûkyû-honme no kimusume fut peu montré. Tiré d’un roman de Tsunehira Okochi qui venait de paraître, c’est pourtant une œuvre intéressante par de nombreux aspects. Elle mêle harmonieusement de superbes décors naturels de forêt, cascades et rivières à des intérieurs réalistes, dans des séquences souvent nocturnes sublimées par la magnifique photographie de Kagai Okado (qui n’a bizarrement travaillé que pour la Shintôhô). Il n’y a pas vraiment de héros, on évolue entre des touristes, des villageois, un flic, un prêtre… avec une distribution sans vedette en dépit de la présence d’un jeune Bunta Sugawara, l’acteur de la saga des Combat sans code d'honneur de Kinji Fukasaku, et du sex-symbol Yôko Mihara dans de courtes apparitions dénudées ou en petite tenue. Ça ne ressemble pas à ce qui se faisait à l’époque au Japon dans le genre horrifique et j’ai trouvé Kyûjûkyû-honme no kimusume plaisant.


Dreams That Money Can Buy de Hans Richter (1947, Rêves à vendre)
Joe, un poète sans le sou, signe un bail pour un appartement miteux. Remarquant par hasard qu’il est capable de projeter ses rêves à l’extérieur de son esprit, il décide de monter une entreprise de vente de songes. Il propose à ses clients de les analyser et de leur confectionner des rêves sur-mesure, qu’il transfère dans leur conscience. Il est rapidement surchargé de commandes de personnes d’âges et de milieux divers.

Dreams That Money Can Buy est un film à sketches expérimental supervisé par l’artiste dadaïste Hans Richter. Il a réuni la fine fleur du surréalisme à qui il a demandé de fabriquer des courts métrages de rêves, regroupés autour d’un prétexte scénaristique. Desire, axé sur une femme allongée sur un lit et observée par un voyeur, a été conçu par Max Ernst ; les mannequins animés de The Girl with the Prefabricated Heart par Fernand Léger ; la séance de cinéma amateur de Ruth, Roses and Revolvers par Man Ray ; les disques tournoyants superposés à une femme nue de Discs par Marcel Duchamp ; les figurines en stop-motion de Circus et Ballet par Alexander Calder ; et l’homme qui devient bleu de Narcissus par Hans Richter. Le résultat est hétéroclite, un assemblage à l’intérêt variable avec quelques belles visions en couleur (une rareté dans les années 40). Malgré une vague trame reliant les segments afin de rendre cela moins aride, c’est franchement daté et ça ne passionnera que les fans d’abstractions bizarres.


El río de las tumbas de Julio Luzardo (1965, Dead Men's River)
Dans une petite ville de Colombie écrasée par la chaleur, un corps est retrouvé dans la rivière avoisinante. Un enquêteur envoyé de la capitale piétine, personne ne connait la victime ni ne semble s’en préoccuper. Le maire prépare le prochain festival, le curé refuse qu’on enterre le mort dans le cimetière, le policier local préfèrerait se reposer sur son banc… Dès le lendemain, tout le monde reprend ses habitudes.

El río de las tumbas est une satire dirigée par Julio Luzardo, un Colombien formé aux Etats-Unis. Il s’inspira de la comédie à l’italienne du début des années 60 en la transposant dans le contexte de la Violencia, une période de guerre civile sanglante qui ravagea son pays de 1948 à 1960. A partir d’archétypes (le maire, le curé, l’idiot, l’ivrogne, la serveuse, l’ex révolutionnaire…), il souhaitait se moquer de la société de l’époque, casser l’image bucolique de la campagne qui dominait dans le cinéma colombien, et montrer l’indifférence à la violence et à la mort consécutive à la Violencia. El río de las tumbas fut tourné en extérieur à Villavieja dans le département de Huila, un coin reculé hostile au gouvernement central, qui contribua à l’émergence des FARC entre 1964 et 1966. De nombreuses figures illustres de la scène culturelle colombienne participèrent, en particulier le dramaturge Santiago García Pinzón qui incarne le curé ou le futur réalisateur Pepe Sánchez. Le film fut critiqué pour son manque de positionnement clair (on ne sait pas pourquoi les gens sont tués ni qui est responsable), qui lui a permis paradoxalement de mieux résister à l’usure en évitant un ancrage temporel daté. Son intrigue originale et son importance historique ne suffisent pourtant pas à le hisser au rang de chef d’œuvre. Le rythme est lent, il ne se passe pas grand-chose, les comédiens ont un jeu d’une qualité inégale et le mélange drame/humour ne fonctionne pas toujours bien. C’est donc à réserver à un public averti amateur d’Histoire de la Colombie.


قیصر [Qeysar] de Masud Kimiai (1969, Gheisar)
Fati se suicide après été violée en laissant une lettre d’adieu à sa mère et à son oncle. Son grand-frère Farman, un ancien lutteur, veut la venger et va affronter son agresseur, le vil Mansour. Alors qu’il est en train de l’étrangler, il est poignardé dans le dos par un des frères de Mansour. A son retour à la maison, Qeysar, le jeune frère de Fati et Farman, est fou de rage et jure d’éliminer les responsables.

Qeysar est une œuvre majeure du cinéma iranien de la fin des années 60, proche de la nouvelle vague iranienne sans s’y insérer totalement. Il lança la mode des mélodrames d’action centrés sur l’honneur et la vengeance, fit de l’acteur principal Behrouz Vossoughi une star et eut un impact durable. Par rapport au cinéma iranien de l’époque, il se distinguait par son réalisme, tourné en décors naturels dans les rues de Téhéran avec des interprètes crédibles, sa violence, sa noirceur et sa focalisation sur les gens ordinaires. Il eut un immense succès public et suscita des débats chez les intellectuels, entre ses défenseurs admirant son originalité et ses contempteurs qui soulignaient avec justesse son côté réactionnaire (la femme violée n’a d’autre choix que de se suicider, la vengeance est inévitable pour sauver l’honneur et s’inscrit dans la tradition…).
Qeysar m’a évoqué la tragédie, avec un protagoniste dont les actes sont écrits dès le départ (à la mort de Fati, sa famille anticipe immédiatement son comportement), condamné à un destin fatal et sur qui s’accumule les malheurs. Contrairement à son digne frère Farman, qui disparait de façon pathétique, l’implacable Qeysar est prêt à tout pour accomplir son devoir. Les assassinats ne sont pas glorieux, on sent la détresse de Qeysar et de son entourage à l’inverse des modèles occidentaux dans lesquels le héros exécute sa tâche sans manifester ses émotions. En dépit de ses aspects rétrogrades caractéristiques d’une société tiraillée entre sa modernisation/son ouverture à l’Occident et ses valeurs coutumières, de son manichéisme et de la simplicité de son intrigue, Qeysar est assez fascinant dans son genre, un mélange étrange d’exotisme (l’Iran des années 60), de drame larmoyant et de film de vigilante pur jus. Je ne suis d’ailleurs guère étonné d’apprendre qu’il existe un remake turc avec Cüneyt Arkin dans le rôle de Qeysar.


The Rebel de Robert Day (1961)
Anthony Hancock est employé depuis 14 ans dans la même boîte et ressemble à tous les cols blancs anglais. Il rêve pourtant d’être un artiste et décide de tout quitter pour aller à Paris, où il espère être reconnu à sa juste valeur. Il rencontre Paul Ashby, un peintre anglais chez qui il emménage, mais il dénigre son travail sur la base de grands principes fumeux. Malgré sa médiocrité, Anthony est apprécié du microcosme parisien, qui le prend pour un génie. Paul, qui n’est pas parvenu à percer, est dépité et finit par repartir en Grande-Bretagne, offrant à Anthony ses tableaux.

Tony Hancock fut un comédien britannique très populaire dans les années 50, vedette d’une émission radio puis télévisée de la BBC de 1954 à 1961. The Rebel, renommé Call Me Genius aux Etats-Unis, marque ses débuts sur grand écran. Il y parodie l’existentialisme, l’art moderne et les prétentions intellectuelles de la classe moyenne anglaise. C’est pénible, jamais drôle, avec un Anthony Hancock vite agaçant. Paul Massie en Paul fait le boulot, George Sanders cachetonne, le reste n’a pas d’intérêt. The Rebel fit un énorme bide aux Etats-Unis, je comprends pourquoi.
A noter l’apparition d’un jeune Oliver Reed dans un de ses premiers rôles crédités.


Livres
Pereira prétend de Pierre-Henry Gomont (Sarbacane, 2016), 160 p.
Au milieu des années 30, Pereira dirige la rubrique culturelle du journal Lisboa. Il y publie ses traductions d’écrivains français du XIXe siècle et ne se mêle pas de politique. Il vit seul depuis le décès de son épouse atteinte de la tuberculose, mange mal et est en surpoids. Ebranlé par un article philosophique sur la mort lu dans le bus, il contacte son auteur et tombe sur un jeune idéaliste, Francesco Monteiro Rossi, pour lequel il se prend d’affection et qu’il engage comme pigiste. Cette rencontre va l’amener à remettre en cause ses habitudes et à se sortir de son immobilisme.

Pereira prétend est la transposition du roman éponyme de l’Italo-Portugais Antonio Tabucchi. Paru en italien en 1994, le livre de Tabucchi eut un fort retentissement dans son pays et des parallèles furent dressés entre l’opposition au salazarisme et au berlusconisme. La BD reprend fidèlement l’histoire sans surcharger les pages de texte. Pour retranscrire le climat des rues de Lisbonne, Pierre-Henry Gomont s’est rendu dans la capitale portugaise en été 2015 et a réalisé une série de croquis, le cœur historique de la ville n’ayant guère changé entre les années 1930 et les années 2010.
C’est graphiquement soigné et j’ai retrouvé le charme du vieux Lisbonne. Sur le plan de la narration, la transition de Pereira est selon moi trop rapide et peu crédible, et on a le sentiment que le Portugal des années 30 était bourré d’anti salazaristes en puissance (Francesco Monteiro Rossi et sa copine, Pereira, son curé, son médecin…). J’ai par ailleurs remarqué quelques erreurs gênantes. Outre le cri de ralliement franquiste Viva la muerte attribué aux Républicains, Pereira utilise à un moment le terme « général Salazar ». Jamais un Portugais ne désignerait Salazar de cette manière. La dictature salazariste n’était pas une dictature militaire et Salazar n’était pas officier de l’armée. C’était un docteur en économie et il était généralement appelé le chef ou le professeur. J’en retire donc une impression mitigée et je serais curieux de lire le bouquin de Tabucchi pour comparer.


Ring de Kôji Suzuki (Pocket, collection « Terreur », 2002), 311 p.
En rentrant chez lui en taxi un soir, le journaliste Kazayuki Asakawa apprend qu’un étudiant de 19 ans est mort un mois plus tôt d’une crise cardiaque en pleine rue avec l’air terrifié. Cet incident lui rappelle le décès de la nièce de son épouse dans des circonstances étranges exactement à la même date. En menant son enquête, Asakawa découvre que les deux jeunes et deux de leurs camarades également disparus ont dormi dans une cabane d’un hôtel de montagne une semaine avant le drame. En se rendant sur place, il récupère une cassette sur laquelle une vidéo malaisante le prévient qu’il mourra au bout de sept jours. Affolé, il demande de l’aide à son ami Ryuji, un professeur d’université flegmatique qui n’hésite pas à relever le défi.

Alors que je suis un grand fan du long métrage de 1998 d’Hideo Nakata qui popularisa la J-Horror dans le monde, je n’avais pas lu le livre dont il est tiré. Il a été écrit en 1989 par un homme au foyer inconnu, Kôji Suzuki, qui envoya son manuscrit au Seishi Yokomizo Mystery & Horror Award. Bien que finaliste, il ne fut pas publié et il fallut attendre le succès de son premier ouvrage édité, Paradise en 1990, pour que Ring ressorte du placard en 1991. En dépit de ventes décevantes, il bénéficia d’un bon bouche-à-oreille et un second tirage en 1993 eut davantage de réussite. Une adaptation télévisée en 1995 accrut sa notoriété jusqu’à la consécration en 1998. En réalité, Hideo Nakata et son scénariste Hiroshi Takahashi ont profondément remanié le récit. Ils ont remplacé le héros par une héroïne divorcée, mère d’un garçon mutique. Ryuji est devenu l’ex-mari, ce qui permet de justifier de façon crédible son implication. Ils ont surtout fondamentalement modifié la vidéo maudite qui, dans le bouquin, ne fait pas peur, ajouté un coup de fil terrifiant et renforcé la présence de Sadako. Ils appliquaient ainsi les principes de la théorie Konaka en se focalisant sur la frayeur ressentie par les protagonistes, en multipliant les images déstabilisantes à travers des écrans, des photos…, et en supprimant les explications et la majorité des nombreux dialogues et monologues.
En comparaison, le roman m’a déçu. Asakawa est antipathique, un type égoïste et pleutre qui utilise sa famille pour accéder à des informations puis se repose entièrement sur Ryuji. Ce dernier est encore plus désagréable, un poseur qui se revendique violeur récidiviste, élément qui n’apporte strictement rien à l’histoire si ce n’est de générer une détestation immédiate du personnage. C’est extrêmement bavard, les rares morts ne sont absolument pas effrayantes et les explications sont alambiquées (il vaut mieux rester vague dans ce genre d’intrigue mystique). Cette déconvenue ne m’empêchera cependant pas de lire la suite avec l’espoir que Kôji Suzuki se soit amélioré.


Revues
Mad Movies n°402 – Mars 2026
Juste après la sortie de Retour à Silent Hill et quelques mois avant celle du prochain Resident Evil, Mad Movies consacre un court dossier au survival horror, qui revient sur l’histoire du genre depuis les jeux vidéo Alone in the Dark et le premier Resident Evil. C’est un peu rapide et je n’ai pas appris grand-chose.

Du côté des nouveautés, Scream 7 a l’air nul, je ne suis guère étonné. Le film de SF Projet dernière chance (2026) avec Ryan Gosling, réalisé par Phil Lord & Christopher Miller (Tempête de boulettes géantes, La Grande Aventure Lego ou la production des animés Spider-Man), semble en revanche intéressant, de même que Wedding Nightmare: Deuxième partie (2026).
Un entretien avec Joko Anwar me donne par ailleurs envie de me pencher sur sa filmographie, le gars a un vrai discours progressiste avec une volonté de renouveler le cinéma indonésien en abordant des thèmes politico-historiques qui fâchent sur la période de la dictature. J’ai également apprécié l’interview de Rick Carter, un excellent production designer qui a notamment travaillé avec Spielberg, Zemeckis et Cameron sur un tas de classiques.


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