samedi 21 mars 2026

Carnet de bord 14/03/2026-20/03/2026



Films vus en compagnie
Top secret! de Jim Abrahams, David Zucker & Jerry Zucker (1984, Top secret !)
Le chanteur de rock Nick Rivers est invité à Berlin-Est pour un festival culturel international. Cet évènement est en réalité une diversion des autorités communistes pour lancer une offensive visant à annihiler la flotte de l’OTAN en Méditerranée. Durant son dîner à l’hôtel, Nick secourt la superbe Hillary Flammond, qui s’avère être une résistante, et se retrouve mêlé à une mission pour délivrer un scientifique emprisonné.

Top secret! est une parodie des ZAZ (Zucker, Abrahams and Zucker) réalisée quatre ans après le carton de Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (1980). Il met en vedette un jeune Val Kilmer dans son premier rôle, mélange d’Elvis Presley et des Beach Boys qui interpréta lui-même les chansons de Nick Rivers. Il est épaulé par Lucy Gutteridge en Hillary, une actrice britannique qui tourna surtout pour la télévision, et par quelques guest-stars (notamment Omar Sharif, Michael Gough et Peter Cushing). La plupart des blagues tombent à plat, sans se vautrer cependant dans le sexisme/le racisme/l’homophobie que je craignais (même si les Allemands sont évidemment des nazis en puissance…). C’est rarement en dessous de la ceinture et il y a parfois de bonnes idées visuelles. Le dernier tiers est un cran au-dessus grâce à la bande de résistants français aux accents improbables, à un déguisement de vache et à un combat sous-marin réussi. Cela reste gentillet, daté et globalement dispensable.


La chasse aux papillons d’Otar Iosseliani (1992)
Dans un château/manoir en Normandie, Solange s’occupe de sa cousine Marie-Agnès en tentant de maintenir la propriété en dépit des coûts d’entretien. Elles vendent régulièrement des meubles à une antiquaire, accueillent des disciples de la secte Hare Krishna et vivent entourées de souvenirs du temps passé. De riches Japonais voudraient acheter leur domaine mais elles ne souhaitent pas céder malgré les pressions du notaire, également maire du village. Le jour où Marie-Agnès décède, Solange doit contacter la famille, qui espère empocher l’héritage.

La chasse aux papillons est ma première incursion dans l’univers du Franco-Géorgien Otar Iosseliani dont j’ai récupéré le coffret Blu-ray édité par Carlotta. La chasse aux papillons ne comporte pas de lépidoptères, le mot papillon renvoyant plutôt au papillonage de Solange et du récit, qui saute d’un sujet à un autre, accumule les saynètes sans s’attarder. L’intrigue est secondaire, Otar Iosseliani ne se presse pas, s’amuse à suivre Solange (excellente Narda Blanchet qui débutait au cinéma à 76 ans) et sa mentalité d’une époque révolue. La mort de Marie-Agnès engendre un changement de rythme et une critique plus acerbe de la bourgeoisie et du matérialisme, en France et en Russie. J’ai du mal à me forger une opinion, La chasse aux papillons est en tout cas assez unique en son genre.


Cœurs d’Alain Resnais (2006)
Nicole cherche un trois pièces pour emménager avec son fiancé Dan. Au chômage depuis six mois, il passe ses journées au bar, servi par le stoïque Daniel. Ce dernier héberge son père malade au caractère exécrable et éprouve des difficultés à conserver une aide-soignante. Il tombe sur Charlotte, une fervente catholique ravie de le dépanner. Dans la journée, Charlotte travaille dans une agence immobilière avec Thierry, un célibataire qui habite avec sa sœur Gaëlle et mène une morne existence. Il essaye de trouver le logement parfait pour Nicole, dont la relation avec Dan bat de l’aile.

Après deux comédies musicales (On connait la chanson en 1997 et Pas sur la bouche en 2003), Resnais revient à une adaptation théâtre du dramaturge britannique Alan Ayckbourn avec Cœurs. On est toutefois très loin du côté expérimental de Smoking / No Smoking (1993), Cœurs se rapprochant davantage du théâtre traditionnel. Le script a été confié à Jean-Michel Ribes, qui n’a pas l’écriture élégante et amusante du duo Agnès Jaoui/Jean-Pierre Bacri. On baigne dans une ambiance de soap, impression renforcée par la musique d’ascenseur de Mark Snow. De façon étonnante pour Resnais, c’est statique, avec des enchainements de dialogues en plans fixes et des histoires parallèles sans grand intérêt. J’ai du mal à comprendre comment les Cahiers du cinéma peuvent affirmer que c’est « le Resnais le plus émouvant depuis vingt ans », j’estime pour ma part que c’était un des pires, un drame fade et tartouille.


Freaked de Tom Stern & Alex Winter (1993, La cité des monstres)
La star Ricky Coogin est interviewé sur un plateau de télévision pour raconter comment il a été horriblement défiguré. Contre un gros chèque, il avait accepté de promouvoir un engrais toxique, le Zygrot 24, dans un pays d’Amérique latine. A son arrivée, il fut accueilli par une foule hostile et se déguisa pour draguer une des manifestantes, qu’il parvint à emmener dans sa voiture avec son pote Ernie. Sur le chemin, ils firent un détour pour visiter un cirque de monstres et furent capturés par son gérant, le savant fou Elijah C. Skuggs, qui décida de les transformer en monstres.

Freaked est le premier long métrage dirigé par Alex Winter, deux ans après Bill & Ted's Bogus Journey (1991) qui avait cartonné au box-office. Alors que c’était initialement une blague destinée à un court métrage, Joe Roth, le président de la 20th Century Fox, adora le concept et leur fournit un budget de 12 millions de dollars. Il fut essentiellement dépensé dans les maquillages/effets spéciaux et pour payer le cachet de 1 million à Keanu Reeves (non crédité dans le rôle d’Ortiz le garçon chien). Depuis Bill & Ted, il était en effet devenu une vedette grâce à Point Break (1991), My Own Private Idaho (1991) et Dracula (1992). Le départ de Joe Roth et les mauvaises projections test entrainèrent une sortie limitée aux Etats-Unis, où le film fut amputé d’une dizaine de minutes.
Je m’attendais à une gentille comédie stupide à la Bill & Ted, pas à une version PG13 un peu friqué d’une production Troma… Ça manque de rythme, les blagues sont nulles, souvent en dessous de la ceinture, légèrement racistes/sexistes/homophobes, et Alex Winter n’a pas la carrure pour tenir le rôle principal. Seuls Randy Quaid en roue libre et les maquillages sympathiques tiennent la route, c’est insuffisant pour sauver ce naufrage.


ルックバック [Rukku Bakku] de Kiyotaka Oshiyama (2024, Look Back)
Ayumu Fujino est fière de ses petits yonkoma publiés dans le journal de son école primaire. Tout le monde la congratule sur son talent jusqu’au jour où une autre élève, Kyômoto qui vit recluse et que personne n’a jamais vu, envoie ses histoires qui surpassent techniquement celles de Fujino. Jalouse, cette dernière s’achète des ouvrages d’anatomie et consacre l’intégralité de son temps à s’améliorer. Mais au bout d’un an elle doit se rendre à l’évidence : elle ne peut rattraper son retard et abandonne. Sa rencontre avec Kyômoto va changer la donne et lier durablement les deux jeunes filles.

Look Back est à l’origine un manga de 143 pages de Tatsuki Fujimoto écrit en 2021 entre deux volets de sa série Chainsaw man, en s’inspirant du titre de la chanson d’Oasis Dont Look Back in Anger (aux paroles obscures) et de Once Upon a Time... in Hollywood (2019) pour un élément clé de l’intrigue. L’adaptation a été confiée à Kiyotaka Oshiyama pour son second long métrage après un Doraemon en 2020. Il a travaillé sans relâche pendant des mois, dormant dans le studio et dessinant lui-même une grande partie des images et intervalles (ce serait bien qu’il se calme, faudrait pas mourir de karôshi…). Le résultat a l’air très fidèle au manga de ce que j’ai pu glaner comme information sur internet, et possède d’indéniables qualités esthétiques, avec une animation dynamique et différents styles qui s’enchaînent harmonieusement. C’est assez émouvant, avec une touche de fantastique et des personnages attachants, et la courte durée (0h58) permet d’éviter toute lassitude. Look Back a cartonné au Japon et une version live réalisée par Hirokazu Kore-eda est en cours de développement. Espérons que ce succès lance une belle carrière pour Kiyotaka Oshiyama, figure prometteuse d’une animation japonaise qui semble se renouveler (cf. également les opus de Kenji Iwaisawa).


Films vus seuls
エコエコアザラクII -BIRTH OF THE WIZARD- [Eko eko azaraku II - Birth of the Wizard] de Shimako Satô (1996, Eko Eko Azarak II: Birth of the Wizard)
En 1880, le village secret de Saiga peuplé de magiciens est rayé de la carte. Cent ans plus tard, des archéologues de l’université du Kantô découvrent une momie et réveillent sans le savoir une entité démoniaque capable de contrôler n’importe quel humain. Elle est à la recherche de Misa Kuroi, une lycéenne apparemment sans histoire, afin de la posséder et d’obtenir une immense puissance. Alors qu’elle est sur le point d’y parvenir, elle est stoppée par un justicier mystérieux qui aide Misa contre son gré.

Eko eko azaraku II est une préquelle de Eko eko azaraku (1995), qui montre le passé de la sorcière Misa Kuroi. Il a été conçu par la même équipe que le 1, avec de nouveau une romance un peu nasouille et davantage d’action. On est sur un schéma à la Terminator 2 (1991), avec un méchant implacable du style T1000 doté de la faculté de changer de corps à volonté et une fuite éperdue devant le danger. Misa Kuroi est au second plan, elle n’a encore aucun pouvoir, chouine en permanence et est secourue par le beau gosse de service. Pour masquer les limites du budget, de nombreuses scènes ont été tournées de nuit avec une faible luminosité, ce qui les rend parfois confuses. En dépit d’un démarrage sur les chapeaux de roue, j’ai préféré le 1, plus graphique et original. A noter l’apparition en vieux devin d’Hideyo Amamoto, un sale type récurrent du cinéma japonais des années 60-70.


Crepúsculo de Julio Bracho (1945, Twilight)
A cause de l’échec d’une opération, le docteur Alejandro Mangino a perdu toute confiance en lui. Sur la tombe de son ami Ricardo décédé un mois auparavant, il se souvient des évènements qui l’ont amené au drame. Avant de partir en Europe, il avait croisé Lucía, une ancienne amante qui l’avait abandonné il y a des années. En revenant de son voyage, il fut accueilli par Ricardo qui avait épousé durant son absence son ex-compagne. Rapidement, Alejandro et Lucía entamèrent une liaison et Alejandro éprouva des envies de meurtre envers l’encombrant mari et camarade.

Après le décevant Distinto amanecer (1943), je poursuis les Julio Bracho avec ce Crepúsculo mettant en vedette Arturo de Córdova et Gloria Marín, une star glamour des années 40-50 qui se recycla dans les télénovelas dès les années 60. On est dans un pur mélodrame noirisant avec flashback, femme fatale accompagnée de son innocente sœur cadette, monologue omniprésent, mort violente, importance du destin et magnifique photographie contrastée d’Alex Phillips jouant sur les clairs obscurs (curieusement totalement tourné en studio tandis que Distinto amanecer proposait de jolis extérieurs). Crepúsculo évoque le cinéma de Roberto Gavaldón, en particulier La diosa arrodillada (1947), que ce soit à travers la présence d’Arturo de Córdova, la photographie d’Alex Phillips ou les thèmes abordés avec un adultère et une obsession pour une statue symbole du péché. Julio Bracho n’est malheureusement pas aussi subtil que Roberto Gavaldón, il y va avec des gros sabots, un monologue super lourdingue et des effets appuyés. Le dernier tiers, moins bavard, est meilleur, les différents protagonistes se décidant enfin à agir. Tout en étant plus convaincant que Distinto amanecer, Crepúsculo pâtit donc de la comparaison avec les opus de Roberto Gavaldón qui lui ont succédés.


Izbavitelj de Krsto Papić (1976, La nuit de la métamorphose)
Dans un pays en crise où sévit la misère, Ivan Gajski, écrivain au chômage, se retrouve à la rue. Une connaissance lui permet d’entrer discrètement dans l’ancienne banque centrale, un bâtiment désert dans lequel il peut dormir tranquillement. Il y découvre de la nourriture et surprend une bande de riches fêtards menés par un messie, qui veulent assassiner le professeur Boskovic. Ivan parvient à s’échapper et tombe sur Boskovic, qui lui demande d’être son assistant et lui révèle un terrible secret.

Izbavitelj est un des premiers films d’horreur croate, précédé en Yougoslavie par les œuvres du Serbe Đorđe Kadijević. Il est inspiré de la nouvelle L’attrapeur de rats du Russe Alexandre Grine publiée en 1924 et est dirigé par Krsto Papić, un artiste engagé proche du printemps croate et de la vague noire yougoslave, qui eut souvent des démêlés avec les autorités. Dans Izbavitelj, il dévoile une société clandestine de pseudo-humains qui manigancent dans l’ombre, une attaque contre les régimes totalitaires perçue par certains critiques comme une caricature antisémite compte tenu du climat en Russie au moment de la parution du texte de Grine. L’adaptation de Krsto Papić repose essentiellement sur une ambiance pesante dans de beaux décors gothiques, avec une intrigue qui rappelle L'invasion des profanateurs de sépultures (1956). Le manque de budget se ressent fortement au niveau des effets spéciaux ratés, il y a quelques incohérences et des problèmes de rythme. Je ressors avec une impression mitigée et je ne pense pas regarder Infekcija, le remake effectué par Krsto Papić lui-même en 2003.
P.S. : L'affiche racoleuse n'est pas représentative bien qu'il y ait quelques scènes de femmes nues.


地球防衛少女イコちゃん3 -大江戸大作戦 [Chikyû bôei shôjo Iko-chan 3 – Ôedo dai sakusen] de Minoru Kawasaki (1990, Earth Defense Girl Iko-chan 3: Big Operation in Big Edo)
Un équipage de la LTDT est envoyé dans l’espace pour réparer la couche d’ozone endommagée par l’explosion d’un vaisseau spatial extraterrestre. Iko Sugakawa et ses compagnons sont pris dans une aurore boréale rose et projeté·e·s dans le passé, dans un Edo alternatif en 1776. Iko se réveille seule, est poursuivie par des ninjas et est secourue par Oiko, une jeune femme qui lui ressemble et offre de l’héberger. Pendant ce temps dans le présent, le capitaine Tobiyama tente de trouver une solution pour sauver ses subordonnés.

Earth Defense Girl Iko-chan 3: Big Operation in Big Edo est le troisième volet des aventures d’Iko. L’intrigue est plus développée que dans le 2, Iko est de nouveau incarnée par Mia Masuda et le capitaine Tobiyama par Naoto Takenaka, malheureusement en retrait par rapport à l’épisode précédent. Iko est épaulée par Oiko, l’idole Yoshino Ria dans une de ses uniques apparitions à l’écran. Il y a moins de trucages rigolos et de gros porte-nawak, l’humour repose sur les anachronismes et le décalage entre les époques. C’est probablement le dernier Iko en vidéo que je pourrais récupérer, sauf si Don Weaso, qui a payé de sa poche les sous-titres anglais des trois Iko, s’attaque aux deux vidéos éducatives de prévention contre le crime mettant en vedette Iko, réalisées par Minoru Kawasaki pour le Ministère de l’éducation en 1995.


風ふたゝび [Kaze futatabi] de Shirô Toyoda (1952, The Wind Blows Twice)
Après un mariage d’amour ayant conduit à un divorce au bout de six mois, Kanae vit chez son oncle et sa tante à Tôkyô. Elle cherche du travail et ne souhaite pas rejoindre son père Seijirô, un professeur d’université qui habite dans le Sendai. En venant à la capitale pour une conférence, celui-ci tombe dans les escaliers et est recueilli par un ancien élève, Takashi Miyashita, chez qui Kanae s’installe le temps de la convalescence et qui ne la laisse pas indifférente. En parallèle, elle est repérée par Takayoshi, un riche homme d’affaires qui s’arrange pour la faire embaucher par une station de radio.

Kaze futatabi est tiré du roman éponyme de Tatsuo Nagai publié dans le Asahi Shimbun en 1951, et est dirigé par Shirô Toyoda, le spécialiste des adaptations littéraires à la Tôhô. Il propose une belle distribution avec Setsuko Hara en Kanae, Ryô Ikebe en Takashi et Sô Yamamura en Takayoshi, ainsi qu’une palanquée d’excellents seconds couteaux habitués du genre. On est dans le pur drame romantique tout en retenue comme le cinéma japonais des années 50 savait si bien faire, avec une Setsuko Hara resplendissante et un Ryô Ikebe dans son classique rôle de gars borné et taiseux. On sent qu’on est encore sous occupation américaine, notamment dans le dénouement qui s’éloigne du schéma traditionnel pour ce type de sujet. Ce n’est pas plus mal, cela permet d’apporter une légère variation à un scénario ultra-convenu. Cela demeure toutefois fort agréable grâce à la qualité de la sobre mise en scène de Toyoda et à l’interprétation impeccable de l’ensemble du casting.


Livres
Tomie de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2021), 752 p.
Tomie a été découpée en morceaux et jetée dans la nature. Personne n’a rien vu et la police n’a aucun indice. Le lendemain de son enterrement, elle arrive tranquillement dans son lycée sous les yeux effarés des élèves. Son professeur sombre vite dans la folie et un malaise se répand au sein de ses camarades. En réalité, elle était détestée par tout le monde, a été tuée par accident au cours d’une sortie scolaire et tronçonnée par les garçons de sa classe. Sa beauté irréelle engendre des pulsions de possession et de crimes chez tous les hommes qu’elle croise, elle est régulièrement massacrée mais ressuscite à chaque fois, avec une capacité à se multiplier à partir de fragments de son corps.

Tomie se compose de vingt récits centrés sur Tomie, dessinés par Junji Itô entre 1986 et 2000 et parus dans les magazines shôjo Monthly Halloween et Nemuki. La première histoire marque les débuts de Junji Itô, alors prothésiste dentaire qui participait à un concours « Kazuo Umezu » organisé par Monthly Halloween. Il obtint une mention honorable et fut publié en février 1987. Ce fut le commencement d’une longue aventure qui l’amena à devenir mangaka à plein temps en 1990 et une référence dans le genre horrifique. Comme souvent avec Junji Itô, Tomie ne comporte pas vraiment de progression narrative bien que plusieurs chapitres se suivent. L’auteur aime le format court et les conclusions chocs, et a développé avec le personnage de Tomie une logique de cycle infernal infini qui convient à son style. Si le phénomène de répétition a pu par moments m’agacer dans certaines de ses œuvres (par exemple dans Sensor), ça ne m’a pas choqué ici et je n’ai pas ressenti de lassitude en dépit des 700 pages.
A noter une excellente postface de Morolian et la présence d’un doublon avec Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1 (Le peintre, axé sur un peintre obsédé par Tomie).

Réponses du cinéma japonais contemporain, 1990-2004 de Stephen Sarrazin (LettMotif, 2024), 460 p.
Dans Réponses du cinéma japonais contemporain, le journaliste et enseignant en cinéma Stephen Sarrazin compile des interviews qu’il a effectué avec des cinéastes japonais contemporains (+ deux techniciens et deux acteurs) entre 1990 et 2004, entrecoupées de quelques articles thématiques. Il se concentre sur les artistes qui ont émergé dans les années 80-90, regroupés en trois sections :
Renaissance se penche sur la renaissance des années 80 après la crise des années 60-70 générée par la chute du nombre d’entrées. Outre le fer de lance Takeshi Kitano, il discute avec des personnalités connues en Occident à l’image de Nagisa Oshima, Shinji Aoyama (Eureka, 2000), Makoto Shinozaki (Okaeri, 1995), Kiyoshi Kurosawa et Junji Sakamoto (Tokarev, 1994).
Genres s’intéresse au cinéma de genre, en particulier à la mouvance cyberpunk lancée au Japon par Shinya Tsukamoto avec Tetsuo en 1989. On retrouve dans cette partie le stakhanoviste Takashi Miike, Toshiharu Ikeda (Evil Dead Trap, 1988), les spécialistes du tokusatsu Tomoo Haraguchi et Shinji Higuchi, Katsuhiro Otomo (Akira, 1988), Kôji Morimoto (fondateur du Studio 4°C), Satoshi Kon, Rokurô Mochizuki (Onibi, 1997), Genji Nakamura (réalisateur de films érotiques et directeur d’une école de cinéma), Katsuhide Motoki (qui a œuvré sur la série comique des Tsuribaka Nisshi), Masato Harada (Kamikaze Taxi, 1995) et Tatsuya Mori (documentariste).
Post-Kitano dépeint brièvement la jeune génération des années 1990-2000, inconnue en Occident à l’époque, pas forcément appréciée par la critique japonaise et évoluant en dehors des sentiers battues. Dans ce cadre, Stephen Sarrazin s’entretient avec Shunji Iwai (Love Letter, 1995), Katsuhito Ishii (The Taste of Tea, 2004), Isao Yukisada (Go, 2001), Toshiaki Toyoda (Blue Spring, 2002), Sion Sono et les comédiens Tadanobu Asano et Susumu Terajima (longtemps interprète fétiche de Kitano).
Stephen Sarrazin se livre à un utile travail de mise en lumière de metteurs en scène relativement récents qui, pour nombre d’entre eux, n’ont pas bénéficié d’une bonne exposition en Occident hormis quelques festivals. Vivant au Japon, parfait connaisseur du paysage cinématographique japonais, l’auteur a récupéré leurs confidences en se focalisant sur leur parcours, leur positionnement et leurs principales caractéristiques. Même si j’ai déjà vu la plupart des opus majeurs cités, c’est toujours passionnant de lire le point de vue des cinéastes sur leurs œuvres et sur les raisons qui les ont amenés à les concevoir. Je me réfèrerai probablement à ce livre à l’avenir lorsque j’aurai à chroniquer des titres des personnalités questionnées.
Seul reproche, l’absence flagrante de femmes. Il n’y avait certes quasiment aucune réalisatrice à cette période excepté Naomi Kawase (Yuki Tanada a débuté en 2001, Miwa Nishikawa en 2003 et Naoko Ogigami en 2004) mais il y aurait sans doute eu moyen de caser des comédiennes illustres (par exemple Kei Fujiwara, l’actrice de Tetsuo qui a également dirigé deux longs métrages en 1996 et 2005), des scénaristes ou des figures alternatives comme Tomoko Matsunashi, spécialisée de péloches ultra-fauchées, ou les réalisatrices de films érotiques Sachi Hamano ou Yumi Yoshiyuki (au profil un peu similaire à Genji Nakamura).


Les quatre vents du désir d’Ursula Le Guin (Presses Pocket, collection « Science-Fiction », 1988), 345 p.
Les quatre vents du désir est un recueil de vingt nouvelles d’Ursula Le Guin de 4 à 42 pages, parues sous diverses formes (magazines, anthologies antérieures ou inédits) entre 1974 et 1982. La sélection a été effectuée par l’autrice, qui les a regroupées de façon peu sérieuse (selon ses propres termes) dans six parties, les quatre points cardinaux, le nadir et le zénith. Ce sont généralement des récits de SF mélancoliques dans des mondes oppressants parfois dystopiques, bien que deux d’entre eux ne contiennent pas de fantastique (Deux retards sur la ligne du Nord et Malheur County). Malgré la présence occasionnelle de chutes, on sent qu’Ursula Le Guin se préoccupe surtout de dépeindre des tranches de vie, en commençant et en terminant ses histoires à des moments légèrement arbitraires.
N.B. : J’ai lu l’édition Presses Pocket de 1988, qui ne comprend pas les apparemment excellentes préface et postface de l’édition Bélial’.

Je connais mal Ursula Le Guin, une des écrivaines de SF majeures des années 1970 à 2000, célèbre notamment pour son cycle de Terremer. Avant de m’attaquer à d’éventuelles séries de romans, je voulais me faire une idée à travers ce recueil. Je dois avouer que c’est différent de ce dont j’ai l’habitude, avec des histoires très sombres dans l’ensemble centrées sur la psychologie des personnages et non sur leurs actions ou sur des univers délirants. A l’inverse de la misogynie traditionnelle de la SF américaine des années 70, elle promeut des héroïnes, de manière naturelle et sans insister sur cet aspect. Les hommes sont fréquemment en position d’infériorité, minés par la maladie, écrasés par la société ou manquant de confiance en eux, perçus par le regard d’une narratrice éclairée qui analyse parfaitement leur situation. Ursula Le Guin accorde d’ailleurs une grande place à l’observation, à la réflexion, avec une problématique souvent obscure et une conclusion qui évite d’apporter une franche résolution. Ces éléments sont assez perturbants au premier abord, quoique pas désagréables. J’ai plus ou moins accroché en fonction des textes : certains m’ont laissé perplexe (Premier rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb, Le Phoenix, L'eau est vaste ou Quelques approches du problème du manque de temps) ; d’autres m’ont plu pour leur ambiance (Deux retards sur la ligne du Nord, L'œil transfiguré, Les sentiers du désir ou Sur). Au final, en dépit de réserves, j’ai apprécié l’originalité des approches par rapport aux classiques du genre et je réitèrerai l’expérience.


Revues
Les Cahiers du cinéma n°829 – Mars 2026
Bien que n’adhérant pas aux prises de position réac de Catherine Deneuve ces dernières années, cela reste une actrice au parcours exceptionnel qui possède du recul sur sa carrière et son métier. Son entretien est donc intéressant, à l’inverse du nième dossier sur Godard que je n’ai même pas survolé.

Pas grand-chose qui me tente du côté des nouveautés, excepté le documentaire Derrière les drapeaux (2025) sur la dictature de Stroessner au Paraguay. A part ça, un article sur le cinéma malayalam m’a donné envie de récupérer plusieurs titres comme l’horrifique Bramayugam (2024) que j’avais déjà repéré précédemment, le thriller Jallikattu (2019), le drame Nanpakal Nerathu Mayakkam (2022) qui rappelle apparemment Monsieur Merci d’Hiroshi Shimizu (1936), et le western Ayyappanum Koshiyum (2020) ; et un autre article m’a permis de découvrir le réalisateur béninois/sénégalais Paulin Soumanou Vieyra, dont l’unique long métrage En résidence surveillée (1981) vient d’être restauré. Je note enfin la sortie d’un coffret Pierre Zucca, cinéaste français que je ne connais pas et qui suscite ma curiosité.


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