samedi 4 avril 2026

Carnet de bord 28/03/2026-03/04/2026



Films vus en compagnie
Pengabdi Setan de Joko Anwar (2017, Les esclaves de Satan)
1981. Pour payer les traitements de son épouse Mawarni, ex-chanteuse populaire malade depuis trois ans, Bahri s’est endetté, a hypothéqué leur maison et a dû la ramener à domicile où il la soigne avec les moyens du bord. Il est aidé par leurs quatre enfants : l’aînée Rini, 22 ans ; le cadet Toni, 16 ans ; et les deux benjamins Bondi, 10 ans, et Ian, 6 ans. Lorsque Mawarni meurt, la famille est dévastée et Bahri est contraint de s’absenter pour récupérer de l’argent. Dès le lendemain, Toni et Bondi sentent la présence du fantôme de leur mère. Peu après, leur grand-mère décède dans d'étranges circonstances. Rini découvre qu’elle venait d’écrire une lettre destinée à un de ses amis occultistes, qui jette un voile sur le passé de Mawarni.

Pengabdi Setan est initialement un film d’épouvante satanique de 1980 stéréotypé, fauché et moralisateur mais qui fonctionnait toutefois plutôt bien et m’a laissé un bon souvenir. Il avait terrorisé Joko Anwar dans sa jeunesse, il rêvait d’en faire un remake et supplia la compagnie de production Rapi Films de lui confier le projet quand il en entendit parler. Il bénéficia d’un budget relativement élevé selon les standards locaux, utilisé notamment pour récréer les années 80, et mit trois mois à dénicher la demeure idéale pour situer l’action. Il donna à son actrice fétiche, Tara Basro (l’héroïne d’Impetigore en 2019), le rôle de Rini, qu’il entoura d’une distribution convaincante. Il enleva la teneur réactionnaire et modifia quelques éléments clés, transformant son Pengabdi Setan en un vague préquelle de l’original.
Sans être révolutionnaire, ce Pengabdi Setan de 2017 est supérieur à celui de 1980. Moins indigent, mieux construit, il intègre les composantes de la J-Horror et de la théorie Konaka, avec des fantômes silencieux ou gémissants perçus par intermittence, par le biais de miroir, apparaissant dans des endroits impossibles (sous le hidjab de Rina par exemple) ; une focalisation sur la peur des protagonistes ; l’icônisation des cheveux et de l’eau façon Ring (1998) ou Dark Water (2002)… Cela est distrayant, meilleur que le dispensable Impetigore, et plaira aux amateurs de J-Horreur qui apprécieront sans doute l’ajout d’une touche d’exotisme indonésien. Pengabdi Setan cartonna à sa sortie, eut droit à une exploitation à l’international et à un deuxième volet en 2022, que je vais m’empresser de regarder.


Il faut tuer Birgitt Haas de Laurent Heynemann (1981)
A la suite d’une entente entre la France et l’Allemagne, les services secrets français sont chargés d’éliminer Birgitt Haas, une terroriste d’extrême-gauche allemande qui gêne le gouvernement de son pays. La mission est déléguée à Athanase qui réunit une équipe et échafaude un plan machiavélique. Pour ne pas l’ériger au rang de martyre, ils décident de camoufler l’exécution en faux crime passionnel et engagent comme bouc-émissaire Bauman, un homme au chômage abandonné par son épouse. Désabusé par son métier après des années de coups fourrés, Athanase se prend d’affection pour l’honnête Bauman.

Il faut tuer Birgitt Haas est l’adaptation du livre L'histoire de Birgit Haas de Guy Teisseire publié en 1978 (renommé Il faut tuer Birgitt Haas pour la réédition postérieure à la sortie du long métrage). C’était apparemment un roman d’espionnage sombre à l’humour noir et sarcastique avec un dénouement tragique, imprégné de l’ambiance d’une époque où sévissait la Fraction armée rouge en Allemagne et les Brigades rouges en Italie. Laurent Heynemann en a repris les grandes lignes en altérant certains éléments essentiels, accordant davantage de place aux victimes du complot. Il montre des gens qui ont perdu leurs illusions, qui continuent leurs activités par routine et non par conviction, dans une atmosphère grise et terne. Ça ressemble à ce que je connais de John le Carré, on retrouve la même image peu glamour et besogneuse des services secrets ainsi que leur flou idéologique. Laurent Heynemann a disposé d'une remarquable distribution avec Philippe Noiret en Athanase, Jean Rochefort en Bauman, l’Allemande Lisa Kreuzer en Birgitt Haas, et une jolie brochette de seconds couteaux. Seul léger bémol, la conclusion très différente du bouquin ne m’a pas emballé, elle va à l’encontre de ce qui a précédé et détonne. Cela n’empêche pas Il faut tuer Birgitt Haas d’être une réussite injustement méconnue.


Puss in Boots d’Eugene Marner (1988)
A la mort d’un meunier, l’aîné hérite de la maison, le cadet de l’âne et le benjamin, Corin, d’un chat appelé Puss. En suivant le félidé, Corin part à l’aventure et atterrit dans une grange où il passe la nuit. Sous ses yeux ébahis, Puss se transforme en humain et lui demande de lui acheter des bottes, en échange de quoi il assurera leur richesse. Sceptique, Corin s’exécute néanmoins, Puss enfile les chaussures et se métamorphose en un gentleman moustachu. Il leur trouve rapidement de quoi manger puis s’arrange, sous une identité fallacieuse, pour que Corin soit reçu par le roi.

En 1986, la société Cannon, estimant que Disney avait délaissé le créneau des fééries pour jeunes enfants, se lança dans la production de seize longs métrages musicaux destinés aux 2 à 10 ans, inspirés majoritairement des contes de Perrault ou des frères Grimm. Les chiffres au box-office furent décevants et ils ne sortirent que neuf opus au lieu des seize initialement prévus. Pour réduire les coûts, ils déplacèrent les tournages en Israël, confiant les rênes à des équipes locales additionnées d’une ou deux vedettes populaires en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Pour Puss in Boots, ils recrutèrent Christopher Walken pour Puss et Jason Connery (le fils de Sean Connery) pour Corin, le reste du casting étant constitués d’interprètes israéliens inconnus et de la fille du réalisateur et de la scénariste, Carmela Marner, dans le rôle de la princesse.
Le résultat est franchement catastrophique mais d’une manière sympathique. C’est extrêmement tartouille, le couple Jason Connery (qui n’a pas une once du charisme de son père)/Carmela Marner est complètement niais, Christopher Walken se démène sans parvenir à sauver les meubles, c’est mal joué, mal monté, mal filmé, mal chanté, avec des musiques nulles et une postsynchronisation affligeante. Il s’en dégage une naïveté rafraichissante susceptible de plaire à un amateur de nanar charitable, et on a presque envie de regarder les autres volets de la série pour la science (la VF d’Hansel et Gretel (1987) ayant même eu droit à son extrait dans Escale à Nanarland).


Prisioneros de la tierra de Mario Soffici (1939, Prisonniers de la terre)
En 1915, les sbires de Köhner, un propriétaire tyrannique d’une plantation de yerba mate isolée dans le nord de l’Argentine, engagent des hommes à tour de bras, en les saoulant, en les bernant ou en les violentant, afin de renouveler les travailleurs victimes d’une épidémie. Pour limiter les pertes humaines et surtout financières, Köhner a embauché le docteur Else, un ivrogne qui fut jadis un grand médecin. Ce dernier est aidé par Andrea, sa fille, que Köhner aimerait épouser. Celle-ci le dédaigne, préférant se rapprocher du beau Esteban, un mensú rebelle qui n’apprécie guère Köhner.

Prisioneros de la tierra est l’adaptation par Darío Quiroga (assisté par le critique Ulises Petit de Murat) de quatre nouvelles de son père, l’écrivain uruguayen Horacio Quiroga, publiées entre la fin des années 10 et le milieu des années 20 : Una bofetada sur la vengeance d’un mensú envers un employeur ; Un peón sur les aventures d’un ouvrier agricole brésilien ; Los destiladores de naranjas sur trois camarades qui ouvrent une distillerie ; et Los desterrados sur le mal du pays d’une bande d’immigrés. Le mélange est harmonieux, centré sur le vil Köhner, Else, Andrea et Esteban. Alors qu’Horacio Quiroga n’était pas particulièrement connu pour son traitement de problématiques sociales, plus intéressé par le conflit homme/nature et par la mort, les relations de classes et de races sont au cœur de Prisioneros de la tierra, focalisé sur l’opposition entre le riche patron immigré blanc et les pauvres mensús d’origine indienne. On devine l’apport de Mario Soffici, qui s’était spécialisé dans la dénonciation des injustices. A cela s’ajoute une ambiance sombre sur laquelle plane la maladie ; une bonne couche de mélodrame, porté par Else au jeu théâtral et par la romance entre Andrea et Esteban ; et des scènes quasi néoréalistes en décors naturels, tournées dans la province de Misiones (où vivait Horacio Quiroga) et dépeignant les dures conditions de travail, l’exploitation de la main d’œuvre et la moiteur de la jungle.
Le résultat est inégal. On s’attarde parfois sur des détails ou des personnages secondaires qui cassent la dynamique, génèrent des temps morts, et la multiplicité des protagonistes et des récits diluent le propos. La star José Gola, qui avait amené le sujet, devait incarner Esteban et être accompagné par Delia Garcés en Andrea. Quand il décéda soudainement, Mario Soffici se rabattit sur Angel Magaña et sur la débutante Elisa Galvé qui n’ont clairement pas le charisme et l’alchimie requises pour leurs rôles. Cependant, par ses thèmes, sa photographie et son atmosphère, Prisioneros de la tierra mérite sa réputation. Il eut un grand succès à sa sortie et fut longtemps considéré comme le meilleur film argentin de l'Histoire, encore régulièrement cité de nos jours. Il a été restauré en 2019 par le Museo del Cine argentin avec le soutien de la Film Foundation et de la Cineteca de Bologne, et a été édité en France par Carlotta, disponible en Blu-Ray dans une copie magnifique qui vaut le coup d’œil.


Films vus seuls
EKOEKO AZARAK エコエコアザラク [EKOEKO AZARAK Eko eko azaraku] de Kôsuke Suzuki (2001, Eko Eko Azarak: Awakening)
Deux policiers enquêtent sur le massacre dans une forêt de cinq étudiants, trois garçons et deux filles, poignardés et empalés sur des branches. Une adolescente, Misa Kuroi, a été retrouvé inconsciente à leur côté, sans une égratignure et sans aucun souvenir des évènements. Sur la base d’un couteau tordu potentiellement arme du crime, des journalistes à sensation inventent une histoire de rite satanique et l’accusent de sorcellerie. Lorsqu’elle disparait de l’hôpital en laissant derrière elle le corps d’une infirmière gelée, les rumeurs se renforcent et Misa elle-même commence à croire en sa culpabilité.

Cette quatrième adaptation sur grand écran du manga Eko Eko Azarak de Shinichi Koga est une coproduction entre la compagnie de distribution Gaga Communications et Toei Video. Elle n’a pas de rapport avec les trois volets antérieurs et Misa est jouée par une nouvelle actrice, la novice Natsuki Katô âgée de 16 ans venue de la télévision. A l’instar de Eko eko azaraku II - Birth of the Wizard (1996), l’intrigue se situe avant que Misa ait acquis ses pouvoirs mais dans un ton très différent. Il y a peu d’action, pas d’horreur en tant que telle, on évolue dans un climat de mystère avec une musique abusant des cantiques. On s’attarde davantage sur les flics ou des journalistes sans scrupules que sur Misa, il y a un certain nombre d’incohérences et le dénouement va à l’encontre du background du personnage et de la critique des médias précédemment posée. C’est dommage car il y a quelques bonnes idées et deux-trois séquences réussies. J’en ai terminé avec les Misa Kuroi, les autres transpositions étant difficilement récupérables et a priori pas franchement meilleures que ce que j’ai vu jusqu’à présent.


En el balcón vacío de Jomí García Ascot (1962, On the Empty Balcony)
Gabriella évoque sa jeunesse à Madrid, quand elle avait sept ans et habitait dans un appartement bourgeois avec ses parents et sa sœur Maria. Son père était un militant de gauche et recevait régulièrement des camarades à la maison. Le jour où elle vit un homme se faire arrêter par la police depuis la fenêtre de sa chambre, elle comprit que la guerre avait démarré. Sa famille ne pouvait rester dans une ville hostile aux « rouges » et elle dut fuir en compagnie de sa mère et de Maria.

En el balcón vacío est un moyen métrage stylistiquement inspiré de la Nouvelle vague française, réalisé en hommage aux Espagnols morts en exil, conçu par des immigrés espagnols au Mexique. Ce fut le manifeste et unique opus du Nuevo Ciné cofondé par Jomi García Ascot, un groupe de critiques de gauche qui voulaient renouveler le cinéma mexicain. Gabriella adulte est incarnée par María Luisa Elío, comédienne et écrivaine épouse de Jomi García Ascot. Elle a également rédigé le scénario en partie autobiographique, cette fille d’un juge républicain ayant dû quitter son pays en passant par la France à la fin des années 30.
A cause du manque de ressources, la production dura près d’un an. En el balcón vacío fut tourné pendant les week-ends dans un Mexico censé figurer le Madrid des années 30, avec une majorité d’amateurs d’origine espagnole occupant des emplois en parallèle et une caméra 16 mm qui ne permettait que des plans de 35 secondes maximum. Il n’eut guère de succès et ne sortit qu’en festivals, gagnant progressivement le statut de film culte en raison de sa manière atypique d’aborder la guerre civile espagnole ainsi que de son discours subtil sur la perte (de l’innocence, de la mémoire), l’absence et l’exil. La forme avant-gardiste renforce pour une fois le fond, le montage accentuant la subjectivité des souvenirs et la nostalgie pour une enfance fantasmée. C’est une belle œuvre sur l’aliénation, la guerre et l’immigration, avec une jeune Gabriella qui rappelle Ana Torrent dans les Víctor Erice des années 70.


SF サムライ・フィクション [SF samurai fikushon] de Hiroyuki Nakano (1998, Samurai Fiction)
En 1696, Heishiro Inukai est un samouraï d’une vingtaine d’années, fils du conseiller en chef du clan Nagashima. Lorsque l’épée sacrée du clan employée au cours des cérémonies officielles est dérobée, il se lance à la poursuite du voleur, un rônin chevronné nommé Kazamatsuri. Il est aisément défait et gravement blessé, sauvé par un ancien maître d’armes pacifiste, Hanbei Mizoguchi. Celui-ci le recueille et le soigne, assisté par sa fille, la franche Koharu. Pendant ce temps, Kazamatsuri a été engagé par un groupe de yakuzas et souhaiterait affronter de nouveau Hanbei, qui lui a fait une forte impression.

Samurai Fiction est une parodie en noir et blanc des chanbara des années 60-70, qui imite des situations classiques du genre pour s’en moquer sur fond de musique rock. Une de ses singularités est d’avoir été conçu par une équipe de musiciens, Hiroyuki Nakano ayant créé en 1990 la première société japonaise spécialisée dans le clip et ayant produit divers artistes japonais. Samurai Fiction marque ses débuts sur grand écran. Il s’est entouré d’un certain nombre de connaissances : Kazamatsuri est interprété par le chanteur-compositeur Tomoyasu Hotei, qui s’est aussi chargé de la bande originale ; la photographie et le montage sont assurés par des novices venus du clip ; et il y a pas mal de chanteurs et chanteuses en seconds couteaux. Le rôle principal de Heishiro a échu à Mitsuru Fukikoshi, un comique de télévision. Le décalage humoristique est exagéré et facile, le jeu est outrancier, c’est plein de gimmicks inutiles et la photographie est assez affreuse, on sent que tout ce beau monde vient du clip ou de la télévision et n’a pas suffisamment d’expérience au cinéma. J’ai trouvé cela plutôt pénible et je ne le recommanderai pas.


Cita en las estrellas de Carlos Schlieper (1949)
Dans sa jeunesse, Luis était follement amoureux de son amie d’enfance Alicia mais elle avait épousé son camarade Julio et était allée vivre à Paris. De retour en Argentine, Luis et Alicia se revoient dans une soirée et réalisent qu’ils sont toujours passionnément épris. Le lendemain soir, après un chaste ultime rendez-vous pour se dire adieu, iels heurtent un camion. Luis meurt sur le coup, Alicia est dans le coma et le retrouve au Paradis où iels se marient sur le champ. Elle est malheureusement ressuscitée à son grand désarroi et ne veut plus que Julio la touche, estimant être désormais unie à Luis. Afin de le rejoindre, elle échafaude des plans pour périr dans un accident fatal, aidée par Luis qui la surveille depuis le ciel.

Cita en las estrellas est une comédie fantastique dirigée par le spécialiste du genre Carlos Schlieper. Elle met en vedette la star des années 40 María Duval (Alicia), habituellement abonnée aux adolescentes en souffrance qui s’amuse ici à incarner une femme dans les nuages ; et Juan Carlos Thorry (Luis), un danseur chanteur de tango qui devint acteur dans les années 30 et fut une figure importante de l’âge d’or du cinéma argentin, apparaissant dans une quarantaine de titres entre 1935 et le milieu des années 50.
Dans les années 40, les fantaisies autour du Paradis et de la mort étaient courantes, à l’instar de Here Comes Mr. Jordan (1941) ou Un día con el diablo (1945). La particularité de Cita en las estrellas est de combiner ce thème avec un humour léger et un peu absurde proche de la screwball hollywoodienne. Le résultat est fort sympathique, avec un scénario crétin qui va au bout de son concept, des dialogues enlevés et un rythme qui ne faiblit pas. C’est une jolie découverte qui plaira aux amateurs de comédies américaines des années 30-40, qui prouve la qualité du cinéma argentin de l’époque. Dommage qu’il n’existe pas à ma connaissance de copie restaurée.


Krvavá pani de Viktor Kubal (1980, The Bloody Lady)
La princesse Bathory s’ennuie dans son château, lassée des tours de l’archer, de l’épéiste et du karatéka. Elle va m’amuser dans la forêt avec les animaux mais est surprise par un fort orage et s’abrite dans la maison d’un bucheron. Trempée, elle s’évanouit brulante de fièvre et est soignée par le maître des lieux. Les deux jeunes gens tombent amoureux et la princesse laisse son cœur à son amant avant de rentrer chez elle. Son comportement change alors radicalement, elle devient abjecte et charge un vil sbire de lui collecter le sang de femmes.

Krvavá pani est un étrange film d’animation tchécoslovaque sur Élisabeth Báthory, une terrible comtesse hongroise qui vécut au XVIe-XVIIe siècle dans le château Čachtice près de Trenčín, aujourd’hui en Slovaquie (dont la responsabilité réelle est sujette à débats chez les historiens). C’est le second long métrage de Viktor Kubal, un des pères de l’animation slovaque qui a également écrit le scénario et effectué une partie des dessins. A l’exception d’une voix-off en introduction, Krvavá pani est complètement muet, avec une musique plutôt guillerette dans l’ensemble. Les dessins sont simples, parfois enfantins, avec des arrière-plans unis et une animation rudimentaire. Ça démarre à la manière d’un Blanche-Neige façon Disney, avec la gentille princesse et les animaux mignons, avant de dériver vers autre chose, de la nudité, du sang et des meurtres, avec un mélange pas toujours heureux d’insouciance et de gravité. S’il y a de belles séquences, on ne sait pas trop sur quel pied danser et c’est quand même très limité techniquement, comme souvent avec l’animation d’Europe de l’Est à l’ère communiste.


Bad Girls Go to Hell de Doris Wishman (1965)
Meg Kelton habite à Boston avec son conjoint Ted. Tandis qu’elle espérait trainasser avec lui durant le week-end, Ted doit aller travailler. Une fois parti, elle commence le ménage et sort sur le palier pour vider la poubelle. Elle est alors assaillie par un voisin qui tente d’abuser d’elle, sauvée de justesse par des bruits de voix dans l’entrée. Encore sous le choc, elle aperçoit une lettre glissée sous sa porte qui exige qu’elle se rende chez son agresseur sans quoi il la dénoncera à son mari. Elle s’exécute, il essaye de la violer, elle se défend et le tue involontairement. En panique, elle fuit à New-York pour se perdre dans la foule, et croise au cours de ses pérégrinations un alcoolique brutal, une lesbienne compatissante nommée Della, un logeur violeur et une aimable infirme.

J’étais curieux de voir un Doris Wishman depuis que j’avais lu l’analyse de son œuvre dans Camp ! Volume 1 : Horreur & exploitation de Pascal Françaix. Je débute par le plus fameux, Bad Girls Go to Hell, une référence du roughie (sous-catégorie du nudie centrée sur la violence envers les femmes, pas franchement mon trip sur le papier) bien que Françaix l’estime surcoté. Son intrigue est selon lui ultra-galvaudée pour ce genre et il a gagné sa réputation grâce à son féminisme simpliste : les hommes sont méchants, les femmes gentilles. Nudie oblige, c’est couplé à pas mal de nudité/semi-nudité gratuite, Meg et Della se baladant en permanence en petite tenue souvent transparente. C’est clairement fauché, avec une post-synchronisation approximative, et il y a beaucoup de remplissage. Je serai cependant moins sévère que Françaix, c’est certes schématique mais relativement efficace, les scènes d’agression sont sèches et pas du tout érotisées, et le personnage de Della la lesbienne, avec qui Meg connait son seul moment de paix, est étonnant pour l’époque. Ce n’était donc pas désagréable et je retesterai à l’occasion.


Livres
Call of Nature – The Secret Life of Dung de Richard Jones (Pelagic Publishing, 2017), 292 p.
Richard Jones est un entomologiste britannique spécialisé notamment dans les bousiers. Dans Call of Nature – The Secret Life of Dung, il se penche sur l’écologie de la crotte à travers treize chapitres thématiques. Après un rapide tour d’horizon du traitement des déjections dans l’Histoire de l’Occident, que ce soit leur évacuation ou leur emploi dans l’agriculture, il détaille comment la nature recycle les excréments en se focalisant particulièrement sur les bouses de vache et les bousiers.
Il divise les bousiers en trois grands types : les célèbres piluliers, qui forment des pelotes roulées sur le sol ; les tunneliers, qui enterrent des morceaux de caca à proximité et possèdent fréquemment des cornes servant à s’affronter dans les tunnels ; et les endocoprides, qui vivent dans les matières fécales. Une fois les présentations achevées, il développe une brève réflexion sur les raisons évolutives ayant amené à la situation actuelle puis décrit l’écosystème en s’attardant sur ses habitants qui s’y nourrissent ou qui y pondent (essentiellement des coléoptères et des mouches), ses prédateurs, ses parasites, ses voleurs et ses profiteurs. Il revient ensuite sur les étapes de décomposition des bouses, de leur éjection à leur disparition complète dans des délais pouvant aller de quelques mois à plusieurs années selon les saisons, le climat et le volume de nettoyeurs. Il s’inquiète enfin des effets des antiparasitaires et des antibiotiques sur le peuple du caca.
Il conclut sur un petit guide d’identification des crottes, sur une galerie des espèces les plus courantes et sur un glossaire.

Call of Nature – The Secret Life of Dung aborde un sujet délaissé car tabou ou ne semblant pas assez sérieux : l’univers des excréments. C’est pourtant une question majeure, le monde animal produisant une quantité non négligeable de déjections quotidiennes. Que deviennent-elles ? Qui se charge de les recycler ? Ce sont nos amis les insectes, qui y retirent une sale réputation tandis qu’ils effectuent un travail irremplaçable, comme le montre l’exemple de l’Australie. Au XVIIIe siècle, les Occidents y introduisirent les vaches sans se préoccuper des bouses qui se dégradaient naturellement en Europe. Les bousiers locaux, spécialisés dans la crotte de marsupiaux d’une structure et consistance très différentes, ne s’avérèrent pas capables de faire le boulot, ce qui engendra des conséquences catastrophiques, les bouses séchées finissant par recouvrir les champs. Les bush flies (proches de la mouche domestique européenne), une des rares à profiter de cette nouvelle matière, se mirent à pulluler. Il fallut attendre les années 1960 pour que le gouvernement se décide à importer en masse des bousiers adaptés, opérations qu’ils continuent à pratiquer de nos jours.
L’ouvrage de Richard Jones est passionnant, avec un ton léger en dépit de la qualité des informations et de la précision scientifique de l’ensemble. Il ponctue son récit d’anecdotes de terrain et, à de rares exceptions, reste toujours compréhensible sans abuser du jargon entomologique. J’y ai gagné un profond respect pour les bousiers, grands oubliés des politiques de conservation qui déclinent fortement à cause de l’impact dramatique qu’ont sur eux les antiparasitaires agressifs. Ceux-ci sont parfois indispensables mais il faudrait les utiliser avec parcimonie et non de manière systématique et généralisée. Call of Nature – The Secret Life of Dung ne sera probablement pas traduit en français et c’est bien dommage, c’est le genre de livre qui permet de prendre conscience d’une réalité à laquelle on n’avait jamais songé auparavant.

Histoires courtes – Intégrale de Junji Itô (Delcourt, 2022), 272 p.
Histoires courtes – Intégrale est la traduction du recueil japonais Itô Junji Tanpenshû - Best of Best paru au Japon en 2019 qui, en compagnie de Remina, a permis à Junji Itô de remporter en 2021 le prestigieux prix Eisner du meilleur auteur/dessinateur. Il comporte dix histoires :
Des millions de solitaires (février 2004 dans Big Comic Spirits) : Des corps sont retrouvés mystérieusement cousus les uns aux autres.
La chaise humaine (mai 2007 dans Big Comic Original Special Edition) : une écrivaine reçoit un courrier lui affirmant qu’un voyeur vit dans son fauteuil. Tiré d’une nouvelle d’Edogawa Ranpo.
La vénus invisible (avril 2013 dans Big Comics) : L’animatrice d’un club d’amateurs d’ovni devient invisible pour les hommes qui sont amoureux d’elle.
La lécheuse (mars 2006 dans Weekly Young Sunday) : Après avoir été léchés par une folle dans la rue, des gens décèdent dans d’horribles circonstances.
Le maître Kazuo Umezz et moi (novembre 2014 dans Monthly Spirits) : Dans sa jeunesse, Junji Itô était obsédé par le mangaka Kazuo Umezz.
Un amour inhumain (juin 2008 dans Big Comic Original Special Edition : Une jeune mariée se rend compte que son époux la trompe avec une poupée. Tiré d’une nouvelle d’Edogawa Ranpo.
Le professeur Kirida possédé (mai 2007 dans Big Comic Original Special Edition : Un illustre professeur de littérature refuse qu’on l’aime. Tiré d’une nouvelle de Robert Smythe Hichens.
Les mystères de la faille d’Amigara (décembre 2000 dans Spirits Special IKKI) : Un séisme découvre un flanc de montagne sur lequel sont percés de profonds trous de forme humaine.
La triste histoire d’un père de famille (juin 1997 dans Weekly Big Comic Spirits) : Un père de famille est coincé sous le pilier de sa maison.
L’enfant posthume (février 2019 dans Big Comic Original) : Un enfant nait dans la tombe de sa mère.
Excepté Sensor publié en 2018-2019, les textes regroupés ici sont plus tardifs que ce que j’ai lu précédemment de Junji Itô, ceux des Chefs-d’œuvre de Junji Ito et de Tomie datant majoritairement des années 90. Je les ai trouvés bien inférieurs, peu d’entre eux possédant la puissance évocatrice et les images choc qui constituent le point fort de l’auteur. Des millions de solitaires est sans doute un des meilleurs, avec une série de crimes inquiétants, bizarres et inexpliqués, talonné par La lécheuse où on distingue la passion de Junji Itô pour les fluides organiques crades. Le maître Kazuo Umezz et moi est amusant et instructif pour son côté autobiographique mais est franchement mineur, sans aspect horrifique. Les mystères de la faille d’Amigara et L’enfant posthume ne s’aventurent guère au-delà de leur idée de départ, avec seulement une ou deux jolies planches ; les trois adaptations de nouvelles littéraires sont très sages ; La vénus invisible ne décolle pas et La triste histoire d’un père de famille ressemble à une private joke de quelques pages. J’ai du mal à comprendre qu’il ait pu gagner le prix Eisner grâce à ce livre, je pense que la récompense vient davantage couronner l’ensemble de son œuvre.


Revues
Les Cahiers du cinéma n°830 – Avril 2026
Pas de dossier pour ce numéro consacré à l’actualité des sorties, avec une couverture sur La corde au cou de Gus Van Sant (2025), également interviewé. Sans être fan de Van Sant, son film, qui porte sur la séquestration du fils d’un courtier par un homme ruiné dans les années 70, m’intrigue. Les Cahiers proposent en outre une critique enthousiaste du dernier Alain Gomis, Dao (2026, purée 3h05), réalisateur que je ne connais pas et sur lequel il faudrait que je me penche. Je note par ailleurs un documentaire de Lucrecia Martel, Nuestra tierra (2025), sur le procès du meurtre d’un autochtone par des blancs ; Affection affection (2026), une comédie dramatique française autour d’une enquête sur la disparition d’une ado dans une petite ville ; et Mārama (2025), un film d’horreur gothique néo-zélandais.

A part ça, quelques articles intéressants sur un Pagnol inédit et incomplet, détruit par son auteur pour que les occupants allemands ne mettent pas la main dessus ; sur la situation inquiétante du cinéma géorgien, accablé par un régime de plus en plus autoritaire ; et sur la documentariste colombienne Marta Rodríguez. J’ai aussi apprécié le long hommage à Frederick Wiseman décédé le 16 février 2026, et l’entretien avec le monteur de documentaires Luc Forveille.


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