samedi 14 mars 2026

Carnet de bord 07/03/2026-13/03/2026



Films vus en compagnie
I Could Go On Singing de Ronald Neame (1963, L'ombre du passé)
Le chirurgien David Donne, récemment veuf, reçoit la visite de la fameuse chanteuse Jenny Bowman en tournée à Londres. Ils ont eu une aventure dans leur jeunesse et Jenny lui a confié dix ans auparavant leur fils Matt pour se consacrer à sa carrière. David n’a jamais dit la vérité à Matt, lui affirmant qu’il avait été adopté. Elle souhaiterait le rencontrer avant de repartir et David accepte avec réticence. L’enfant se prend immédiatement d’affection pour Jenny, qui lui propose une escapade sans avertir David.

I Could Go On Singing est le dernier long métrage de Judy Garland avant son décès en 1969, sa quatrième apparition sur grand écran après son départ de la MGM en 1950. C’est clairement un film-testament, avec un mélange de fiction et de réalité. Au moment du tournage, elle était ainsi en instance de divorce avec son troisième époux et se battait pour la garde de son fils. Elle incarne par ailleurs dans I Could Go On Singing une artiste tiraillée entre sa profession et sa vie personnelle, avec une ambivalence envers le show business qui l’a rendu célèbre. On la voit dans les coulisses avant son entrée en scène et elle interprète six chansons. Elle fut apparemment abominable sur le plateau et il fallut toute la patience de son ami Dirk Bogarde (David) pour la pousser à honorer son contrat. Bien que n’ayant pas cartonné au box-office, I Could Go On Singing bénéficia de bonnes critiques et devint culte dans la communauté gay.
I Could Go On Singing est un incontournable pour les fans de Judy Garland. A 41 ans, elle est prématurément vieillie par ses excès et ses années de labeur, et se livre comme rarement. Elle est épaulée par une distribution impeccable menée par Dirk Bogarde et par le jeune Gregory Phillips (Matt), qui permettent de faire passer un scénario très mélo. A travers I Could Go On Singing, les Britanniques offrirent l’ultime hommage à Judy Garland qu’Hollywood ne sut effectuer.


Suitable for Framing de Hy Averback (1971, Columbo : Plein cadre)
Le critique d’art Dale Kingston abat son riche oncle pour mettre la main sur sa splendide collection de tableaux. Avec la complicité d’une étudiante qu’il a séduite, il simule un cambriolage et s’arrange pour être loin du lieu du crime lorsqu’un vigile entend un coup de feu et le bruit de talons qui s’enfuient. En dépit de son alibi en béton, il semble être le principal bénéficiaire de cet assassinat et Columbo a rapidement des soupçons.

Suitable for Framing est le quatrième épisode de la saison 1 de Columbo. Il est dirigé par Hy Averback, un obscur réalisateur ancien acteur qui a essentiellement travaillé pour la télévision. Outre Ross Martin en Dale, surtout connu de nos jours pour son rôle d’Artemus Gordon dans la série Les mystères de l'Ouest, il comporte un casting prestigieux avec Don Ameche en avocat et Kim Hunter (la Stella d'Un tramway nommé Désir en 1951) en ex-épouse de l’oncle décédé. La mise en scène est sobre, Ross Martin est convaincant en méchant sûr de lui quoique moins charismatique que Jack Cassidy ou Robert Culp. Le gros point fort de Suitable for Framing est en réalité son scénario, plus solide que celui de épisodes antérieurs : le rythme ne retombe pas, il y a un rebondissement et la résolution tient la route, avec un dernier plan marquant qui renvoie malicieusement à l’introduction. C’est donc une bonne fournée, généralement classée dans le haut du panier de la série.


L’accident de piano de Quentin Dupieux (2025)
Grâce à son insensibilité à la douleur, Magalie est devenue une vidéaste à succès sous le pseudonyme de Magaloche. Depuis son adolescence, à travers une accumulation de petites vidéos masochistes d’une dizaine de secondes, elle a conquis un immense public de fans et est à présent millionnaire. A la suite d’une performance qui a mal tourné, elle part s’isoler à la montagne en compagnie de son agent. Peu après leur arrivée, elle est contactée par une journaliste qui menace de révéler des faits compromettants si Magalie ne lui offre pas un entretien. Elle est contrainte d’accepter malgré ses réticences et son caractère irascible.

Le Dupieux précédent, Le deuxième acte, était franchement pénible et on avait peur de cet Accident de piano, pas totalement rassérénés par la critique positive de M. Martin. Tout en comprenant son opinion et la comparaison avec les Coen des débuts, j’avoue ne pas être aussi enthousiaste. Dupieux propose un indéniable renouvellement avec un récit complètement désenchanté, peuplé de protagonistes négatifs et doté d’une narration étonnamment sobre. C’est moins réac et inutilement provoc’ que Le deuxième acte même si on sent un rejet de la société moderne. La grosse différence avec les Coen selon moi est que Dupieux ne montre aucune affection envers ses personnages, qui sont tous absolument détestables. En outre, comme souvent chez lui, il peine à aller au-delà de son concept, il y a des longueurs, des répétitions et cela m’a paru vain. Dans le genre solitaire qui s’exile à la montagne et part en vrille, j’avais largement préféré Le daim (2019).


Someone's Watching Me! de John Carpenter (1978, Meurtre au 43e étage)
La réalisatrice de télévision Leigh Michaels vient de déménager de New York à Los Angeles. Elle s’installe dans un grand appartement d'un immeuble moderne et trouve un boulot dans une chaîne locale. Elle sympathise immédiatement avec sa collègue Sophie puis drague dans un bar un prof de philosophie, Paul, avec qui elle démarre une relation. En parallèle, elle reçoit des colis bizarres d’une mystérieuse agence de voyages et des coups de fil inquiétants d’un homme qui semble surveiller son quotidien. Les appels se multiplient et affectent le moral de Leigh, qui commence à avoir peur.

Someone's Watching Me! est un téléfilm de John Carpenter produit par Warner Bros. pour la chaîne NBC et achevé quelques semaines avant le tournage de Halloween (1978). Carpenter a également écrit le scénario mais n’a malheureusement pas composé la musique, qui pompe par moments des morceaux de Bernard Herrmann. Les références à Hitchock abondent, en particulier Fenêtre sur cour (1954). Longtemps indisponible sur support physique, c’est un des Carpenter les moins connus et je ne l’avais jamais vu. Bien qu’étant clairement en-dessous de ses classiques des années 70-80, Someone's Watching Me! est un thriller honnête quoiqu’un peu longuet, avec des héroïnes crédibles et attachantes. Sophie est ainsi un des premiers exemples de lesbienne positive à la télévision américaine (incarnée par Adrienne Barbeau qui épousa Carpenter le 1er janvier 1979), et Leigh a de l’humour, une forte personnalité et n’hésite pas à envoyer balader les relous. Sans être un chef d’œuvre, c’est un Carpenter agréable qui se laisse regarder.


Elskling de Lilja Ingolfsdottir (2024, Loveable)
Maria, seule avec deux enfants à charge, tombe follement amoureuse de Sigmund, un beau gosse croisé dans une soirée. Elle parvient à le conquérir, iels se marient et ont eu un garçon et une fille. Sept ans plus tard, la lune de miel est terminée. Sigmund travaille énormément, déléguant à Maria la responsabilité des enfants et des corvées ménagères. Accablée par le quotidien, elle n’arrive pas à retrouver du boulot et perd souvent son calme. Après une crise, Sigmund songe à divorcer et iels rencontrent une conseillère conjugale. Maria admet progressivement que Sigmund n’est pas l’unique fautif.

Loveable est le premier long métrage de Lilja Ingolfsdottir, prof de cinéma à la Norwegian Film School. Le projet lui trottait dans la tête depuis une quinzaine d’années, le financement fut très compliqué et elle remania plusieurs fois le scénario en s’inspirant de ses expériences personnelles. Loveable débute comme une comédie dramatique classique, avec un coup de foudre idéalisé et un retour sur terre. On pense assister à une histoire sur une femme abandonnée par un conjoint insouciant mais on sent vite que quelque chose cloche, que Maria n’est pas totalement innocente bien qu’on reste focalisé en permanence sur son point de vue. Davantage que la séparation, Loveable se concentre sur la manière dont Maria va apprendre à s’accepter et se reconstruire. Lilja Ingolfsdottir a volontairement choisi des interprètes peu connus (Helga Guren/Maria vient du théâtre et Oddgeir Thune est un acteur de second rôle) afin que les spectateurs puissent facilement s’identifier. Malgré deux-trois ratés, notamment une séquence avec une musique new age hors de propos, c’est assez réussi dans l’ensemble.


La muerte de un burócrata de Tomás Gutiérrez Alea (1966, La mort d'un bureaucrate)
A son décès, Francisco J. Pérez, un ouvrier exemplaire inventeur d’une machine à fabriquer des bustes du héros national José Martí, est enterré avec son livret de travail. Le document est malheureusement indispensable pour que sa veuve touche une pension. La seule solution est d’ouvrir la tombe pour le récupérer mais il faut pour cela une autorisation spéciale. Son neveu, Juanchín, se heurte à la bureaucratie et décide d’agir par lui-même, entrainant des conséquences en cascade.

J’ai vu il y a longtemps certains opus réputés de Tomás Gutiérrez Alea, Memorias del subdesarrollo (1968) et La última cena (1976), et je n’en ai pas le moindre souvenir. J’en ai uniquement conservé une impression mitigée, un cinéma intello militant expérimental qui ne m’avait pas convaincu. A ma grande surprise, La muerte de un burócrata ne correspond absolument pas à ce schéma. C’est une satire virulente de la bureaucratie de l’époque à Cuba avec de nombreux hommages au cinéma. Outre Buster Keaton et Laurel et Hardy remerciés en introduction, on reconnaît des parodies des Temps modernes (1936), de Monte là-dessus ! (1923), des premiers Buñuel ou du Septième Sceau (1957). Conçu par Tomás Gutiérrez Alea en réponse à sa frustration face à l’administration alors qu’il essayait de mettre sur pied un autre projet, La muerte de un burócrata visait également à apporter sa pierre à la Révolution en montrant que le dogmatisme bureaucratique infectait l’esprit libertaire des débuts. Il eut un grand succès, fut apprécié par Fidel Castro et, moins d’un an plus tard, le quotidien du parti communiste cubain Granma lança une campagne antibureaucratique officielle.
A mi-chemin entre le procès de Kafka (qui avait été adapté en 1962 par Orson Welles) et la maison des fous des Douze Travaux d'Astérix (1976), avec un héros stoïque keatonien et de réjouissantes séquences quasi-muettes de slapstick, La muerte de un burócrata s’est avéré être un agréable divertissement, à des kilomètres du pamphlet ampoulé que j’escomptais. Salvador Wood (Juanchín) est excellent en victime qui tente de court-circuiter le système, c’est essentiellement filmé en décors naturels et en extérieur, et le rythme est étonnamment soutenu pour une comédie de cette période. C’est une parfaite porte d’entrée pour le cinéma cubain, loin du didactisme d’œuvres plus célèbres.


Films vus seuls
エコエコアザラク [Eko eko azaraku] de Shimako Satô (1995, Eko Eko Azarak: Wizard of Darkness)
Une bande de cultistes souhaitent invoquer Lucifer pour acquérir de grands pouvoirs. Ils doivent pour cela sacrifier treize adolescents innocents et délèguent la tâche à un de leurs membres. La sorcière Misa Kuroi s’arrange pour être transférée dans l’école visée afin de contrecarrer leurs plans. Les évènements ne se déroulent pas comme prévu et elle se retrouve bloquée une nuit dans l’établissement avec douze camarades, qui la soupçonnent d’être responsable de leurs malheurs.

Eko eko azaraku est à l’origine un manga horrifique de Shinichi Koga paru dans l’hebdomadaire Weekly Shônen Champion entre septembre 1975 et avril 1979. Il eut un énorme succès et bénéficia de plusieurs suites ainsi que d’adaptations au cinéma, à la télévision et en OAV. Complètement inconnu en Occident, Shinichi Koga fut une des figures majeures du genre, concurrent de Kazuo Umezu (cf. l’excellent article de Morolian sur ce sujet). Ce Eko eko azaraku de 1995 est la première transposition sur grand écran, confiée à Shimako Satô qui avait déjà réalisé un film de vampires en Grande-Bretagne et qui était fan de Shinichi Koga dans sa jeunesse. Elle tint à ajouter une composante romantique absente dans le manga et sélectionna pour incarner Misa Kuroi l’idole débutante Kimika Yoshino, qui apparut essentiellement à la télévision et dans des direct-to-video. Il n’y a clairement pas de tunes, le scénario est très simple, les interprètes ne sont pas exceptionnels, la conclusion est nasouille et on a droit à un peu d’érotisme saphique gratuit. Le résultat reste pourtant regardable grâce à une certaine noirceur et une multiplication de morts violentes assez graphiques. Je récupèrerai si j’y parviens le second volet élaboré par la même équipe.


La mujer murciélago de René Cardona (1968, The Bat Woman)
Le corps sans vie d’un catcheur est découvert sur une plage d’Acapulco, cinquième victime d’un mystérieux tueur qui élimine des luchadores partout dans le monde. La police locale n’a pas d’indice et accueille avec soulagement l’arrivée de l’agent spécial Mario Robles dépêché par le bureau international de renseignements. Celui-ci appelle à la rescousse la femme chauve-souris (la mujer murciélago), une justicière fortunée qui l’a aidé par le passé sur des affaires complexes.

La mujer murciélago est centré sur les aventures d’une sorte de version féminine à la sauce luchadoras de Batman, dont la série ABC de 1966 avait relancé la mode. Il met en vedette Maura Monti, déjà croisée sur ce blog, est dirigé par l’incontournable René Cardona et est scénarisé par Alfredo Salazar, autre habitué du cinéma mexicain de l’époque. C’est une production Guillermo Calderón et j’ai vu la restauration de 2021 qui a été supervisée par sa petite-nièce Viviana García-Besné.
Les situations classiques du genre s’enchaînent, poursuite, bagarres et match de catch, la seule originalité étant une baston sous-marine et un monstre à la Creature from the Black Lagoon (1954). Maura Monti passe la majorité du temps en bikini ou maillot de bain, avec ou sans cape et masque. Cela demeure très gentil et il n’y a aucun érotisme, explicite ou implicite. On est dans la veine de la série des luchadoras, Maura Monti n’ayant toutefois pas le charisme de Lorena Velázquez. Cette énième variation n’apporte donc rien de neuf pour les amateurs.


알포인트 [Alpointeu] de Su-chang Kong (2004, R-Point)
En 1972 pendant la guerre du Vietnam, le lieutenant Choi est chargé par sa hiérarchie de retrouver une unité coréenne disparue six mois auparavant. Accompagné de neuf soldats expérimentés, il pénètre dans la zone R, un endroit reculé du Vietnam réputé maudit. Une pierre tombale les accueille signalant que toute personne ayant du sang sur les mains ne repartira pas vivante. La troupe s’installe dans un bâtiment désaffecté et commence ses recherches. Des phénomènes étranges se produisent et un des hommes est retrouvé pendu.

R-Point est le premier long métrage du scénariste Su-chang Kong, qui avait précédemment travaillé sur le film de guerre White Badge (1992) et sur la version coréenne de Ring (1998) intitulée Ring Virus (1999). Il mêle ici ces deux influences dans un récit horrifique de fantômes se déroulant au Vietnam (tourné dans la jungle cambodgienne, notamment près de la station d'altitude de Bokor). Souvent confuse, l'histoire comporte un trop grand nombre de personnages et on'a n'a guère le temps de les cerner. L’intérêt réside surtout dans le climat étouffant et angoissant rapidement instauré, avec une tension en dents de scie qui culmine dans une conclusion expédiée et assez frustrante. En dépit de ses imperfections, R-Point est plutôt original et séduira les fans du genre pas exigeants sur l’intrigue.


Господин оформитель [Gospodin oformitel] de Oleg Teptsov (1987, Mister Designer)
En 1908 à Saint-Pétersbourg, le peintre, sculpteur et décorateur de génie Platon Andreyevich est à l’apogée de son art. Il souhaite égaler Dieu et crée pour un marchand une figure de cire d’une superbe modèle atteinte de la tuberculose, Anna, qui s’éclipse sans avoir été payée. Six ans plus tard, Platon est devenu has been, il est perclus de dettes et abuse de la morphine. Contacté par un riche businessman qui veut redécorer sa maison, il refuse dans un premier temps avant de rencontrer l’épouse de ce dernier, qui s’avère être le portrait craché d’Anna.

Mister Designer est inspiré de la nouvelle La voiture grise de l’écrivain russe Alexandre Grine publiée en 1925. Les scénaristes en ont extrait certains éléments clés pour construire une histoire fantasmagorique et poétique centrée sur l’obsession d’un homme pour une femme du passé. Mister Designer marque les débuts sur grand écran d’Oleg Teptsov, qui avait déjà utilisé cette nouvelle pour son court métrage de fin d’études. Il retranscrit parfaitement l’atmosphère d’une ère révolue, de la bourgeoisie indolente d’avant la Première Guerre mondiale. Avec son regard halluciné, Viktor Avilov est excellent en Platon et contribue à la bizarrerie de l’ensemble. Malgré un rythme lent et une trame minimaliste, j’ai accroché à l’ambiance onirique puis cauchemardesque, avec un dénouement franchement lugubre qui fonctionne bien.


Livres
La guerre des salamandres de Karel Čapek (Cambourakis, 2012), 384 p.
Au cours d’une expédition à la recherche de perles sur des petites îles proches de l’Indonésie, le capitaine Van Toch entend parler d’une baie du diable évitée par les locaux. Il y voit l’opportunité d’explorer un terrain vierge de pillages et brave les interdits en allant sur les lieux. Il tombe sur une étrange espèce de salamandre dotée d’étonnantes aptitudes, qu’il décide d’aider contre les requins. Un an plus tard, grâce à l’assistance d’un industriel tchèque fortuné, Van Toch a mis sur pied une entreprise d’exploitation de perles qui emploie les salamandres, à qui il fournit du matériel et qu’il dissémine sur les côtes d’Asie. Les créatures vont se multiplier, vont s’avérer capable de raisonner et vont prendre une importance grandissante dans l’économie humaine.

Le tchèque Karel Čapek est connu de nos jours pour l’invention du mot robot dans sa pièce de théâtre R. U. R. rédigée en 1920. C’est loin d’être son unique coup d’éclat, il a produit une œuvre abondante qui a exercé une forte influence sur la littérature tchèque et dont La guerre des salamandres publié en 1936 constitue un des sommets. C’est à la fois un livre de SF/anticipation, une satire de son époque, une critique du militarisme et du nationalisme, du racisme et des préjugés des contemporains de l’auteur, le tout avec beaucoup d’humour et une construction originale qui mêle discussions, extraits de journaux ou de colloques, réflexions de divers protagonistes et narrateur omniscient. En pleine montée du fascisme et du nazisme, dans une Europe encore colonialiste et une Amérique ségrégationniste, les attaques de Čapek sonnent particulièrement justes. Soutenue par un style fluide et un esprit incisif, cette fable acide et truculente n’a rien perdu de son mordant et de sa force 90 ans après sa parution. Ce fut une belle découverte et je vais m’empresser de récupérer d’autres ouvrages de Karel Čapek.


La vie d’Otama de Keiko Ichiguchi & Andrea Accardi (Kana, collection « Made In », 2024), 136 p.
En 1877 à Tôkyô, la jeune Otama, 16 ans, rencontre Vincenzo Ragusa, un sculpteur italien invité en tant que professeur d’arts à l’université. Séduit par le coup de crayon d’Otama, il propose de lui enseigner les techniques occidentales pour parfaire son éducation. Iels se marient quelques mois plus tard et vont s’installer en Italie en compagnie de la sœur d’Otama et de son conjoint. En 1936, Otama est de retour au Japon après 50 ans d’absence, ramenée au pays par sa petite-nièce. L’archipel a bien changé et elle se lie d’amitié avec un garçon pauvre, Atsushi, qui se passionne pour le dessin.

La vie d’Otama est une biographie romancée de Kiyohara Tama, aussi connue sous le nom d’Eleonora Ragusa, une peintre japonaise qui épousa un Italien et partit à Palerme en 1882. Le scénario a été écrit par la Japonaise Keiko Ichiguchi et dessiné par l’Italien Andrea Accardi. On est donc entre le manga pour le type de narration et le graphisme, et la bande dessinée pour le sens de lecture et l’importance du texte, avec des allers/retours entre passé et présent. Le parcours d’Otama est raconté avec sensibilité et on se prend d’affection pour elle.
Le principe de superposer deux époques et d’évoquer la situation du Japon des années 1930 n’est pas mauvais mais j’ai été troublé par la manière dont sont dépeints les putschistes du coup d’Etat du 26 février 1936, montrés comme un groupe d’idéalistes proches du peuple et opposés aux riches, désireux de créer un Japon égalitaire. Si une majorité des rebelles provenaient de la paysannerie et souhaitaient améliorer les conditions de vie de la population, leur objectif primordial était d’instaurer une dictature militaire sous l’égide de l’Empereur, ils prônaient un rétablissement xénophobe des valeurs traditionnelles (pour certaines inventées durant l’ère Meiji) et l’édification d’un Empire japonais régnant sur l’Asie. En dépit de leur échec, leur action eut pour effet d’accélérer la militarisation et la marche à la guerre. Le Japon aime les perdants héroïques et les participants au coup d’Etat furent fréquemment idéalisés dès les années 50. Je ne suis pas fan du traitement de l’évènement dans La vie d’Otama, qui n’était d’ailleurs pas nécessaire au bon déroulement du récit, et cela a en partie gâché mon plaisir.


Revues
Les Cahiers du cinéma n°828 – Février 2026
Le dossier de ce mois questionne le rapport du cinéma américain à l’image en cette période de trumpisation, de deep fakes et de montée de l’IA. Les Cahiers en profitent pour effectuer un intéressant entretien avec Jeff Nichols, qui se penche régulièrement sur une Amérique alternative.

Du côté des sorties, je note Marty Supreme de Josh Safdie (2025) sur un champion de ping-pong dans les années 50 ; et The Mastermind de Kelly Richards (2025), sur un bon père de famille qui décide soudainement de voler des tableaux. J’ai enfin apprécié l’article assez virulent sur la représentation de l’Outremer dans le cinéma français, qui a le mérite de mettre les pieds dans le plat.


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