Films vus en compagnie
I Could Go On Singing de Ronald Neame (1963, L'ombre du passé)

I Could Go On Singing est le dernier long métrage de Judy Garland avant son décès en 1969, sa quatrième apparition sur grand écran après son départ de la MGM en 1950. C’est clairement un film-testament, avec un mélange de fiction et de réalité. Au moment du tournage, elle était ainsi en instance de divorce avec son troisième époux et se battait pour la garde de son fils. Elle incarne par ailleurs dans I Could Go On Singing une artiste tiraillée entre sa profession et sa vie personnelle, avec une ambivalence envers le show business qui l’a rendu célèbre. On la voit dans les coulisses avant son entrée en scène et elle interprète six chansons. Elle fut apparemment abominable sur le plateau et il fallut toute la patience de son ami Dirk Bogarde (David) pour la pousser à honorer son contrat. Bien que n’ayant pas cartonné au box-office, I Could Go On Singing bénéficia de bonnes critiques et devint culte dans la communauté gay.
I Could Go On Singing est un incontournable pour les fans de Judy Garland. A 41 ans, elle est prématurément vieillie par ses excès et ses années de labeur, et se livre comme rarement. Elle est épaulée par une distribution impeccable menée par Dirk Bogarde et par le jeune Gregory Phillips (Matt), qui permettent de faire passer un scénario très mélo. A travers I Could Go On Singing, les Britanniques offrirent l’ultime hommage à Judy Garland qu’Hollywood ne sut effectuer.
Suitable for Framing de Hy Averback (1971, Columbo : Plein cadre)

Suitable for Framing est le quatrième épisode de la saison 1 de Columbo. Il est dirigé par Hy Averback, un obscur réalisateur ancien acteur qui a essentiellement travaillé pour la télévision. Outre Ross Martin en Dale, surtout connu de nos jours pour son rôle d’Artemus Gordon dans la série Les mystères de l'Ouest, il comporte un casting prestigieux avec Don Ameche en avocat et Kim Hunter (la Stella d'Un tramway nommé Désir en 1951) en ex-épouse de l’oncle décédé. La mise en scène est sobre, Ross Martin est convaincant en méchant sûr de lui quoique moins charismatique que Jack Cassidy ou Robert Culp. Le gros point fort de Suitable for Framing est en réalité son scénario, plus solide que celui de épisodes antérieurs : le rythme ne retombe pas, il y a un rebondissement et la résolution tient la route, avec un dernier plan marquant qui renvoie malicieusement à l’introduction. C’est donc une bonne fournée, généralement classée dans le haut du panier de la série.
L’accident de piano de Quentin Dupieux (2025)

Le Dupieux précédent, Le deuxième acte, était franchement pénible et on avait peur de cet Accident de piano, pas totalement rassérénés par la critique positive de M. Martin. Tout en comprenant son opinion et la comparaison avec les Coen des débuts, j’avoue ne pas être aussi enthousiaste. Dupieux propose un indéniable renouvellement avec un récit complètement désenchanté, peuplé de protagonistes négatifs et doté d’une narration étonnamment sobre. C’est moins réac et inutilement provoc’ que Le deuxième acte même si on sent un rejet de la société moderne. La grosse différence avec les Coen selon moi est que Dupieux ne montre aucune affection envers ses personnages, qui sont tous absolument détestables. En outre, comme souvent chez lui, il peine à aller au-delà de son concept, il y a des longueurs, des répétitions et cela m’a paru vain. Dans le genre solitaire qui s’exile à la montagne et part en vrille, j’avais largement préféré Le daim (2019).
Someone's Watching Me! de John Carpenter (1978, Meurtre au 43e étage)

Someone's Watching Me! est un téléfilm de John Carpenter produit par Warner Bros. pour la chaîne NBC et achevé quelques semaines avant le tournage de Halloween (1978). Carpenter a également écrit le scénario mais n’a malheureusement pas composé la musique, qui pompe par moments des morceaux de Bernard Herrmann. Les références à Hitchock abondent, en particulier Fenêtre sur cour (1954). Longtemps indisponible sur support physique, c’est un des Carpenter les moins connus et je ne l’avais jamais vu. Bien qu’étant clairement en-dessous de ses classiques des années 70-80, Someone's Watching Me! est un thriller honnête quoiqu’un peu longuet, avec des héroïnes crédibles et attachantes. Sophie est ainsi un des premiers exemples de lesbienne positive à la télévision américaine (incarnée par Adrienne Barbeau qui épousa Carpenter le 1er janvier 1979), et Leigh a de l’humour, une forte personnalité et n’hésite pas à envoyer balader les relous. Sans être un chef d’œuvre, c’est un Carpenter agréable qui se laisse regarder.
Elskling de Lilja Ingolfsdottir (2024, Loveable)

Loveable est le premier long métrage de Lilja Ingolfsdottir, prof de cinéma à la Norwegian Film School. Le projet lui trottait dans la tête depuis une quinzaine d’années, le financement fut très compliqué et elle remania plusieurs fois le scénario en s’inspirant de ses expériences personnelles. Loveable débute comme une comédie dramatique classique, avec un coup de foudre idéalisé et un retour sur terre. On pense assister à une histoire sur une femme abandonnée par un conjoint insouciant mais on sent vite que quelque chose cloche, que Maria n’est pas totalement innocente bien qu’on reste focalisé en permanence sur son point de vue. Davantage que la séparation, Loveable se concentre sur la manière dont Maria va apprendre à s’accepter et se reconstruire. Lilja Ingolfsdottir a volontairement choisi des interprètes peu connus (Helga Guren/Maria vient du théâtre et Oddgeir Thune est un acteur de second rôle) afin que les spectateurs puissent facilement s’identifier. Malgré deux-trois ratés, notamment une séquence avec une musique new age hors de propos, c’est assez réussi dans l’ensemble.
La muerte de un burócrata de Tomás Gutiérrez Alea (1966, La mort d'un bureaucrate)

J’ai vu il y a longtemps certains opus réputés de Tomás Gutiérrez Alea, Memorias del subdesarrollo (1968) et La última cena (1976), et je n’en ai pas le moindre souvenir. J’en ai uniquement conservé une impression mitigée, un cinéma intello militant expérimental qui ne m’avait pas convaincu. A ma grande surprise, La muerte de un burócrata ne correspond absolument pas à ce schéma. C’est une satire virulente de la bureaucratie de l’époque à Cuba avec de nombreux hommages au cinéma. Outre Buster Keaton et Laurel et Hardy remerciés en introduction, on reconnaît des parodies des Temps modernes (1936), de Monte là-dessus ! (1923), des premiers Buñuel ou du Septième Sceau (1957). Conçu par Tomás Gutiérrez Alea en réponse à sa frustration face à l’administration alors qu’il essayait de mettre sur pied un autre projet, La muerte de un burócrata visait également à apporter sa pierre à la Révolution en montrant que le dogmatisme bureaucratique infectait l’esprit libertaire des débuts. Il eut un grand succès, fut apprécié par Fidel Castro et, moins d’un an plus tard, le quotidien du parti communiste cubain Granma lança une campagne antibureaucratique officielle.
A mi-chemin entre le procès de Kafka (qui avait été adapté en 1962 par Orson Welles) et la maison des fous des Douze Travaux d'Astérix (1976), avec un héros stoïque keatonien et de réjouissantes séquences quasi-muettes de slapstick, La muerte de un burócrata s’est avéré être un agréable divertissement, à des kilomètres du pamphlet ampoulé que j’escomptais. Salvador Wood (Juanchín) est excellent en victime qui tente de court-circuiter le système, c’est essentiellement filmé en décors naturels et en extérieur, et le rythme est étonnamment soutenu pour une comédie de cette période. C’est une parfaite porte d’entrée pour le cinéma cubain, loin du didactisme d’œuvres plus célèbres.
Films vus seuls
エコエコアザラク [Eko eko azaraku] de Shimako Satô (1995, Eko Eko Azarak: Wizard of Darkness)

Eko eko azaraku est à l’origine un manga horrifique de Shinichi Koga paru dans l’hebdomadaire Weekly Shônen Champion entre septembre 1975 et avril 1979. Il eut un énorme succès et bénéficia de plusieurs suites ainsi que d’adaptations au cinéma, à la télévision et en OAV. Complètement inconnu en Occident, Shinichi Koga fut une des figures majeures du genre, concurrent de Kazuo Umezu (cf. l’excellent article de Morolian sur ce sujet). Ce Eko eko azaraku de 1995 est la première transposition sur grand écran, confiée à Shimako Satô qui avait déjà réalisé un film de vampires en Grande-Bretagne et qui était fan de Shinichi Koga dans sa jeunesse. Elle tint à ajouter une composante romantique absente dans le manga et sélectionna pour incarner Misa Kuroi l’idole débutante Kimika Yoshino, qui apparut essentiellement à la télévision et dans des direct-to-video. Il n’y a clairement pas de tunes, le scénario est très simple, les interprètes ne sont pas exceptionnels, la conclusion est nasouille et on a droit à un peu d’érotisme saphique gratuit. Le résultat reste pourtant regardable grâce à une certaine noirceur et une multiplication de morts violentes assez graphiques. Je récupèrerai si j’y parviens le second volet élaboré par la même équipe.
La mujer murciélago de René Cardona (1968, The Bat Woman)

La mujer murciélago est centré sur les aventures d’une sorte de version féminine à la sauce luchadoras de Batman, dont la série ABC de 1966 avait relancé la mode. Il met en vedette Maura Monti, déjà croisée sur ce blog, est dirigé par l’incontournable René Cardona et est scénarisé par Alfredo Salazar, autre habitué du cinéma mexicain de l’époque. C’est une production Guillermo Calderón et j’ai vu la restauration de 2021 qui a été supervisée par sa petite-nièce Viviana García-Besné.
Les situations classiques du genre s’enchaînent, poursuite, bagarres et match de catch, la seule originalité étant une baston sous-marine et un monstre à la Creature from the Black Lagoon (1954). Maura Monti passe la majorité du temps en bikini ou maillot de bain, avec ou sans cape et masque. Cela demeure très gentil et il n’y a aucun érotisme, explicite ou implicite. On est dans la veine de la série des luchadoras, Maura Monti n’ayant toutefois pas le charisme de Lorena Velázquez. Cette énième variation n’apporte donc rien de neuf pour les amateurs.
알포인트 [Alpointeu] de Su-chang Kong (2004, R-Point)

R-Point est le premier long métrage du scénariste Su-chang Kong, qui avait précédemment travaillé sur le film de guerre White Badge (1992) et sur la version coréenne de Ring (1998) intitulée Ring Virus (1999). Il mêle ici ces deux influences dans un récit horrifique de fantômes se déroulant au Vietnam (tourné dans la jungle cambodgienne, notamment près de la station d'altitude de Bokor). Souvent confuse, l'histoire comporte un trop grand nombre de personnages et on'a n'a guère le temps de les cerner. L’intérêt réside surtout dans le climat étouffant et angoissant rapidement instauré, avec une tension en dents de scie qui culmine dans une conclusion expédiée et assez frustrante. En dépit de ses imperfections, R-Point est plutôt original et séduira les fans du genre pas exigeants sur l’intrigue.
Господин оформитель [Gospodin oformitel] de Oleg Teptsov (1987, Mister Designer)

Mister Designer est inspiré de la nouvelle La voiture grise de l’écrivain russe Alexandre Grine publiée en 1925. Les scénaristes en ont extrait certains éléments clés pour construire une histoire fantasmagorique et poétique centrée sur l’obsession d’un homme pour une femme du passé. Mister Designer marque les débuts sur grand écran d’Oleg Teptsov, qui avait déjà utilisé cette nouvelle pour son court métrage de fin d’études. Il retranscrit parfaitement l’atmosphère d’une ère révolue, de la bourgeoisie indolente d’avant la Première Guerre mondiale. Avec son regard halluciné, Viktor Avilov est excellent en Platon et contribue à la bizarrerie de l’ensemble. Malgré un rythme lent et une trame minimaliste, j’ai accroché à l’ambiance onirique puis cauchemardesque, avec un dénouement franchement lugubre qui fonctionne bien.
Livres
La guerre des salamandres de Karel Čapek (Cambourakis, 2012), 384 p.

Le tchèque Karel Čapek est connu de nos jours pour l’invention du mot robot dans sa pièce de théâtre R. U. R. rédigée en 1920. C’est loin d’être son unique coup d’éclat, il a produit une œuvre abondante qui a exercé une forte influence sur la littérature tchèque et dont La guerre des salamandres publié en 1936 constitue un des sommets. C’est à la fois un livre de SF/anticipation, une satire de son époque, une critique du militarisme et du nationalisme, du racisme et des préjugés des contemporains de l’auteur, le tout avec beaucoup d’humour et une construction originale qui mêle discussions, extraits de journaux ou de colloques, réflexions de divers protagonistes et narrateur omniscient. En pleine montée du fascisme et du nazisme, dans une Europe encore colonialiste et une Amérique ségrégationniste, les attaques de Čapek sonnent particulièrement justes. Soutenue par un style fluide et un esprit incisif, cette fable acide et truculente n’a rien perdu de son mordant et de sa force 90 ans après sa parution. Ce fut une belle découverte et je vais m’empresser de récupérer d’autres ouvrages de Karel Čapek.
La vie d’Otama de Keiko Ichiguchi & Andrea Accardi (Kana, collection « Made In », 2024), 136 p.

La vie d’Otama est une biographie romancée de Kiyohara Tama, aussi connue sous le nom d’Eleonora Ragusa, une peintre japonaise qui épousa un Italien et partit à Palerme en 1882. Le scénario a été écrit par la Japonaise Keiko Ichiguchi et dessiné par l’Italien Andrea Accardi. On est donc entre le manga pour le type de narration et le graphisme, et la bande dessinée pour le sens de lecture et l’importance du texte, avec des allers/retours entre passé et présent. Le parcours d’Otama est raconté avec sensibilité et on se prend d’affection pour elle.
Le principe de superposer deux époques et d’évoquer la situation du Japon des années 1930 n’est pas mauvais mais j’ai été troublé par la manière dont sont dépeints les putschistes du coup d’Etat du 26 février 1936, montrés comme un groupe d’idéalistes proches du peuple et opposés aux riches, désireux de créer un Japon égalitaire. Si une majorité des rebelles provenaient de la paysannerie et souhaitaient améliorer les conditions de vie de la population, leur objectif primordial était d’instaurer une dictature militaire sous l’égide de l’Empereur, ils prônaient un rétablissement xénophobe des valeurs traditionnelles (pour certaines inventées durant l’ère Meiji) et l’édification d’un Empire japonais régnant sur l’Asie. En dépit de leur échec, leur action eut pour effet d’accélérer la militarisation et la marche à la guerre. Le Japon aime les perdants héroïques et les participants au coup d’Etat furent fréquemment idéalisés dès les années 50. Je ne suis pas fan du traitement de l’évènement dans La vie d’Otama, qui n’était d’ailleurs pas nécessaire au bon déroulement du récit, et cela a en partie gâché mon plaisir.
Revues
Les Cahiers du cinéma n°828 – Février 2026

Du côté des sorties, je note Marty Supreme de Josh Safdie (2025) sur un champion de ping-pong dans les années 50 ; et The Mastermind de Kelly Richards (2025), sur un bon père de famille qui décide soudainement de voler des tableaux. J’ai enfin apprécié l’article assez virulent sur la représentation de l’Outremer dans le cinéma français, qui a le mérite de mettre les pieds dans le plat.













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