samedi 8 août 2026

Carnet de bord 01/08/2026-07/08/2026



Films vus en compagnie
The Greenhouse Jungle de Boris Sagal (1972, Columbo : Dites-le avec des fleurs)
Afin de récupérer 300 000 dollars bloqués sur un fonds de tutelle, Jarvis Goodland organise le faux kidnapping de son neveu Tony avec la complicité de ce dernier, qui espère reconquérir son épouse volage avec le magot. En réalité, Jarvis ne compte pas partager et se débarrasse de Tony une fois l’argent en sa possession. Appelé à l’origine pour l’affaire d’enlèvement, l’inspecteur Columbo se retrouve avec un crime à élucider.

Ce deuxième épisode de la saison 2 de Columbo voit le retour de Ray Milland, ce coup-ci en assassin après son rôle de victime dans Death Lends a Hand. Pour la première fois, Columbo apparaît avant le meurtre, qu’il ne parvient pas à empêcher, et est secondé par un subalterne, le sergent Wilson qui ne jure que par la technologie. L’intrigue n’est pas franchement complexe, le méchant Jarvis manque de relief et The Greenhouse Jungle vaut surtout pour la performance de Peter Falk en parfaite maîtrise de son personnage. Columbo dispose à présent de ses caractéristiques emblématiques, avec son ingénuité feinte, sa malice et sa légère effronterie. La dynamique avec le sergent Wilson est excellente et il y a une séquence d'anthologie où Columbo tombe sur un chemin pentu, avec une cascade effectuée par Peter Falk lui-même. Cela fait de The Greenhouse Jungle un épisode fort amusant en dépit de ses faiblesses.


La mesita del comedor de Caye Casas (2022, Accident domestique)
Contre l’avis de sa femme María qui, selon lui, prend toutes les décisions, Jesús achète une affreuse table basse avec un plateau en verre. La relation dans leur couple est tendue et la naissance récente de leur fils Cayetano n’a rien arrangé. Pour se calmer, María part faire quelques courses en confiant le bébé à Jesús. Alors qu’il est en train de le tenir dans ses bras, un abominable accident survient, qui laisse Jesús blessé et hébété. Sous le choc, il n’ose avouer la vérité à María et repousse l’inévitable révélation.

La mesita del comedor est un drame pensé comme un film d’horreur, tourné en dix jours avec une équipe réduite dans l’appartement d’un ami du réalisateur Caye Casas. Son objectif était de heurter le public en proposant une expérience traumatisante autour d’un sujet tabou, les conséquences d’un accident domestique mortel lié à un coup de malchance. Le résultat ne m’a pas convaincu. L’idée de départ est superbement atroce et le passage où Jesús refuse d’admettre la situation est poignant. Ces atouts sont néanmoins gâchés par de nombreux problèmes qui diminuent l’implication du spectateur : María est détestable dès la première seconde, ignoble avec Jesús de bout en bout, sèche et dure avec tout le monde ; la mise en scène est souvent lourdingue, avec des ralentis appuyés, une musique envahissante et surplombante qui tue l’émotion ; et la petite voisine qui accuse faussement Jesús de harcèlement était-elle réellement nécessaire ? Ces défauts finissent par détruire la bonne impression initiale et je ne conseillerais pas La mesita del comedor.


Before I Wake de Mike Flanagan (2016, Ne t'endors pas)
Jessie et Mark ont récemment perdu leur jeune fils Sean, noyé dans son bain. Se remettant doucement du traumatisme, iels sont contacté·e·s par une assistante sociale qui leur offre de devenir les parents adoptifs de Cody, un garçon de huit ans. Ce dernier n’a pas eu de chance jusqu’à présent, sa famille précédente ayant mystérieusement disparue en l’abandonnant. Cody s’intègre rapidement mais craint de s’endormir et se bourre d’excitants. Quand il finit par sombrer, des papillons enchantés volent soudain dans la maison puis une projection de Sean se matérialise. Cette apparition bouleverse Jessie, qui tente de manipuler Cody pour le pousser à rêver de Sean. Les songes de Cody ne sont toutefois pas uniquement joyeux, hantés par l’effrayant Canker Man.

Trois ans avant Doctor Sleep, Mike Flanagan s’intéressait déjà aux enfants dotés de pouvoirs surnaturels interagissant avec les rêves. Before I Wake, qu’il a coscénarisé, comporte de bonnes idées et quelques jolies séquences, avec un Canker Man flippant. Son intrigue n’est cependant pas d’une grande originalité, recyclant des thèmes classiques du genre sur le gosse inquiétant et les cauchemars qui s’introduisent dans la réalité. Le principal souci est dans l’incarnation et la crédibilité des personnages. Jessie et Mark sont terriblement lisses et leurs réactions sonnent faux, on ne ressent pas leurs émotions et on a l’impression que Mike Flanagan déroule son histoire sans implication. Dommage.


Heldin de Petra Volpe (2025, En première ligne)
Floria Lind est infirmière en chef en charge d’un étage dans un hôpital suisse. Elle prend son service une fin d’après-midi en compagnie de sa collègue Bea et d’une stagiaire, à trois seulement dont une débutante pour gérer l’intégralité des besoins. Sa tournée est perturbée par des coups de fil incessants, que ce soient d’autres services ou de la famille des malades, ou par des urgences liées à la mauvaise santé des personnes hospitalisées. En dépit des circonstances, elle fait de son mieux pour conserver une certaine humanité dans son contact avec les patients.

En première ligne est le troisième long métrage pour le grand écran de la Suisse Petra Volpe, inspiré d’un livre-enquête autobiographique de 2002 de l’infirmière allemande Madeline Calvelage intitulé Unser Beruf ist nicht das Problem, es sind die Umstände (= « Notre métier n’est pas le problème, ce sont les circonstances »). La cinéaste a également puisé dans son ancienne expérience d’aide-soignante et dans les récits d’une de ses ex-conjointes infirmière. Excepté Léonie Benesch (Floria), le casting est composé d’acteurices peu connu·e·s et d’amateur·e·s issu·e·s du monde médical. En première ligne est un hommage aux infirmières (le titre allemand Heldin signifie d'ailleurs « héroïne ») qui déplore la dégradation des conditions de travail et le manque de personnel, engendrant un rythme délirant et une pression permanente. Tourné comme un thriller, il dépeint une journée de calvaire avec une Floria toujours sur le pont, qui n’a pas une minute pour souffler. Si on n’échappe pas à quelques facilités scénaristiques (notamment la prévisible réaction allergique dès lors que le spectateur a été informé d’un risque sur un malade), Petra Biondina Volpe évite globalement tout pathos, avec un style quasi-documentaire. C’est plutôt réussi dans l’ensemble et assez déprimant.


Tuesday de Daina Oniunas-Pusic (2023)
Tuesday, une adolescente de 15 ans, est atteinte d’une maladie incurable en phase terminale. En chaise roulante et sous oxygène, elle nécessite une attention constante et une infirmière s’occupe d’elle lorsque sa mère Zora part travailler. En réalité, dévastée par la condition de Tuesday, Zora a démissionné depuis des mois et traine dans des parcs en journée. Tandis que Tuesday est seule dans le jardin, la Mort se présente à elle sous la forme d’un perroquet ara. Maitrisant sa peur, Tuesday discute avec lui et l’oiseau, apaisé par sa voix, accepte de patienter un peu avant de la tuer.

Pour son premier long métrage, la Croate Daina Oniunas-Pusic a écrit et réalisé une œuvre sur la difficulté à admettre la mort inéluctable d’un proche en passant par le biais du fantastique. Filmé durant le covid, Tuesday n’est sorti qu’en 2023 à cause du gros boulot de postproduction lié aux nombreuses images de synthèse. Cette coproduction anglo-américaine met en vedette Julia Louis-Dreyfus en Zora et Lola Petticrew en Tuesday, une actrice de 25 ans qui incarne une adolescente de 15 ans… Elles font ce qu’elles peuvent mais ne parviennent pas à sauver une histoire qui a du mal à démarrer, est parcourue de baisses de rythme et prolonge sa conclusion plus que de raison. Les effets spéciaux ne sont pas toujours heureux et l’ara n’est pas une Mort convaincante, ni vraiment drôle (voire gênant quand il rappe…) ni effrayant. C’est dommage car le thème était original et il y a une bonne demi-heure sympathique sur les conséquences de la disparition de la Mort et le nouvel état de Zora, éléments insuffisants néanmoins pour rendre Tuesday recommandable.


Jurassic World: Rebirth de Gareth Edwards (2025, Jurassic World : Renaissance)
Une trentaine d’années après la désextinction des dinosaures, le sujet ne passionne plus le public. La plupart des dinosaures sont morts et les survivants se sont rassemblés dans des îles près de l’équateur, dans une zone interdite à quiconque. Un laboratoire pharmaceutique souhaiterait illégalement récupérer le sang de plusieurs créatures ressuscitées et monte une équipe composée du paléontologue Henry Loomis et d’un groupe de mercenaires menés par Zora Bennett et Duncan Kincaid. Sur le chemin, ils croisent une famille de naufragés, Reuben Delgado, ses deux filles Teresa et Isabella, et Xavier le copain d’Isabella, qui se retrouvent embarqués dans l’expédition contre leur gré.

Après une trilogie Jurassic World complètement nulle (Jurassic World (2015), Jurassic World: Fallen Kingdom (2018) et Jurassic World: Dominion (2022)), je n’avais pas attente sur ce nouveau volet, qui a été démoli par la critique et a moins cartonné au box-office que d’habitude. C’est le premier à faire table rase du passé, aucun personnage ne repointant son nez (Alan Grant est mentionné). Côté scénario, Jurassic World: Rebirth marque le retour de David Koepp, qui avait œuvré sur Jurassic Park (1993) et The Lost World: Jurassic Park (1997), et à qui le producteur exécutif Spielberg a laissé carte blanche. Il est reparti des bouquins de Michael Crichton, avec une trame reprenant des éléments de The Lost World publié en 1995.
Le résultat est moins pire qu’escompté. S’il n’y a clairement pas la magie des Spielberg, c’est largement meilleur que les trois horribles Jurassic World avec Chris Pratt. Gareth Edwards offre un blockbuster d’action hollywoodien avec des dinosaures doté de moyens conséquents, tourné en 35 mm, majoritairement en décors naturels avec un classique mélange animatronique/images de synthèse. C’est prévisible, les protagonistes sont caricaturaux et les dinosaures n’ont pas de plumes (alors qu’il y avait eu une tentative dans Jurassic World: Dominion et qu’ils ont engagé Steve Brusatte comme consultant) mais on ne s’ennuie pas. David Koepp donne une importance inattendue à la famille Delgado, qui apporte une variation bienvenue à la bande des traditionnels héros virils et renoue avec la candeur des enfants du Jurassic Park de 1993. Ce Jurassic World: Dominion s’avère donc regardable avec un peu d’indulgence et tire un trait sur la trilogie précédente à oublier rapidement.


Films vus seuls
木枯し紋次郎 [Kogarashi Monjirô] de Sadao Nakajima (1972, Withered Tree, the Adventures of Monjiro)
Pour protéger une femme en détresse, le joueur Samonji tue un chef yakuza et doit aller en prison. Son camarade Monjirô propose d’être exilé à sa place sur l’île de Miyake pour qu’il puisse continuer à s’occuper de sa vieille mère malade, Samonji devant se dénoncer et le relayer une fois que sa mère sera décédée. Au bout d’un an, Monjirô apprend par un nouvel arrivant que son ami n’a pas tenu sa promesse. Il se joint à une bande de parias qui profitent d’une éruption volcanique pour s’évader.

Kogarashi Monjirô est au départ un personnage créé par l’écrivain Saho Sasazawa dans un cycle de romans historiques publiés en feuilleton dans la revue Shosetsu Gendai de 1970 à 1973. Kogarashi Monjirô apparut dans la nouvelle intitulée Shamen hana wa chitta (= « Les fleurs du pardon sont tombées ») en mars 1971 et fut immédiatement populaire. Ses aventures furent adaptées en une série TV de 18 épisodes supervisée par Kon Ichikawa en 1972 avec Atsuo Nakamura en Kogarashi Monjirô, suivie d’une seconde saison de 20 épisodes. Depuis 1966, la Toei avait abandonné le jidai-geki traditionnel sur grand écran, son studio de Kyôto spécialisé dans le genre se concentrant sur la télévision et les productions érotiques. Voyant dans une version cinématographique de Kogarashi Monjirô une opportunité de relance, elle confia la direction à Sadao Nakajima, un habitué du yakuza-eiga qui s’était fait remarquer pour son travail sur les sagas Modern Yakuza et Viper Brothers mettant toutes les deux en vedette Bunta Suguwara (dont la notoriété allait exploser en 1973 avec Combat sans code d'honneur de Kinji Fukasaku).
Pour Kogarashi Monjirô, il reprit Bunta Suguwara pour incarner Kogarashi Monjirô et l’associa à Kyôko Enami, l’interprète emblématique des Onna tobakushi. Pour se démarquer de la série, les scénaristes décidèrent de transposer la première histoire de Kogarashi Monjirô, Shamen hana wa chitta, qui n’avait pas été utilisée. Elle montre comment Kogarashi Monjirô, un joueur exemplaire s’astreignant au code d’honneur de sa profession, devient un vagabond nihiliste. Le début de Kogarashi Monjirô recourt aux clichés du matatabi-mono, avant de s’en différencier au fur et à mesure que Kogarashi Monjirô comprend la cruauté des hommes. Bunta Suguwara est excellent, les combats sont dynamiques, Sadao Nakajima emploie parfaitement les nombreux extérieurs et le rythme est enlevé, avec un peu de violence et de sang sans tomber dans les excès du cinéma d’exploitation de l’époque. Seul bémol, Kyôko Enami n’est pas convaincante dans un rôle à contre-emploi de femme soumise. En dépit de ses qualités, Kogarashi Monjirô eut un succès mitigé en raison de l’aura de la série TV : pour les spectateurs, Kogarashi Monjirô devait être joué par Atsuo Nakamura et ils ne pardonnèrent pas les écarts. Ce fut encore pire avec le deuxième volet, Kogarashi Monjirô: Kakawari gozansen (1972) tourné dans la foulée, qui offrait un récit original s’éloignant des attentes du public. La Toei arrêta donc les frais malgré le potentiel.


Старик Хоттабыч [Starik Khottabych] de Gennadiy Kazanskiy (1957, Le vieux Khottabytch)
Volka repêche dans le fleuve une vieille jarre recouverte d’algues. En la nettoyant, un djinn nommé Khottabytch en jaillit, enfermé à l’intérieur par son roi pour avoir été désobéissant un millier d’années auparavant. Par gratitude pour sa libération, Khottabytch jure de servir fidèlement Volka. Doté de gigantesques pouvoirs, il essaye d’aider son maître au mieux mais il provoque à chaque fois des catastrophes à cause de sa méconnaissance du monde moderne.

Le vieux Khottabytch est tiré d’un conte de Lazare Laguine de 1938 inspiré d’Aladin ou la Lampe merveilleuse. L’auteur s’est lui-même chargé du scénario à partir de la version révisée de son texte parue en 1955, qui intégrait les changements survenus en URSS depuis la première publication et ajoutait des aspects anticapitalistes. L’adaptation est un film pour enfants gentillet et orientalisant, avec des trucages naïfs et du brownface. Nikolay Volkov, un comédien de théâtre travaillant ponctuellement pour le cinéma, en fait des tonnes en Khottabytch, les saynètes s’enchaînent sans grand enjeu et je me suis poliment ennuyé.


El ninja mexicano de Jesús Fragoso Montoya (1991, The Mexican Ninja)
Des ninjas s’introduisent dans une usine de textile appartenant à Francisco Duval pour dérober des disquettes contenant la formule d’une drogue secrète, tuant au passage plusieurs vigiles. Duval a néanmoins pris ses précautions et les données volées s’avèrent incomplètes. Grâce à des micros dissimulés et des espions infiltrés dans l’entourage de Duval, notamment la nouvelle copine de son incapable fils Ramiro, le chef des malfaiteurs espère apprendre la localisation des informations manquantes. Pendant ce temps, un ninja blanc enquête pour récupérer des indices et dépister les vils ninjas.

Hic Sunt Ninjas se devait de critiquer un film de ninjas mexicain de 1991, période où la vague ninja commençait à s’essouffler. Jesús Fragoso Montoya fut un réalisateur et producteur opportuniste qui démarra sa carrière derrière la caméra par une série de sexy comedies. Pour El ninja mexicano, conçu directement pour le marché de la vidéo, il s’adonne aux clichés du genre sans bénéficier d’interprètes doués pour les combats. Si le ninja blanc Leonardo Daniel est parfois montré sans masque et semble pratiquer le karaté, ses mouvements sont raides et il n’a pas l’air à l’aise. C’est pire pour la méchante ninja bleue censée être jouée par Felicia Mercado (une actrice de télénovela comme Leonardo Daniel), doublée par un homme cagoulé au gabarit différent. C’est sans doute pour cela que la VHS de El ninja mexicano (visible sur internet avec des sous-titres anglais) s’ouvre sur ce texte : « L.A. Fox Entertainment recherche de jolies jeunes femmes maîtrisant l’espagnol et connaissant le karaté pour la prochaine production aux Etats-Unis de la 2e partie de El ninja mexicano. Envoyer une photo et un CV à [adresse de L.A. Fox Entertainment] ». Ils n’ont pas dû avoir eu le succès escompté car je n’ai pas trouvé trace d’une suite.
Du côté du casting, on remarque la présence de Germán Robles en Francisco Duval et Roberto Cañedo en bras droit de Duval, des comédiens d’un autre calibre que les deux cités précédemment et qui portent l’essentiel de l’intrigue sur leurs épaules. Ils ont fort à faire pour garder leur crédibilité dans cette histoire convenue montée avec les pieds. Jesús Fragoso Montoya n’a pas dû capter que les délires de Godfrey Ho n’étaient pas un exemple stylistique à reproduire mais les conséquences du principe du 2-en-1. Il enchaîne de manière anarchique des champs/contrechamps dans des lieux clairement différents, saute du coq à l’âne, filme des bastons mollassonnes dans des décors déserts, ajoute des effets sanglants complètement nases… Il n’y a aucun rythme, une séquence de sexe incompréhensible surgit sans raison (on ne sait pas qui est impliqué) et l’affiche est plus impressionnante que l’intégralité du métrage. D’une certaine façon, cette nullité est un hommage à ses infâmes prédécesseurs hongkongo-philippins et Jesús Fragoso Montoya s’inscrit dans une illustre tradition nanardesque du genre.


Estranho Encontro de Walter Hugo Khouri (1958, Strange Encounter)
En rentrant d’une soirée en voiture, Marcos croise sur une route déserte une femme affolée, Julia, qui refuse de révéler pourquoi elle est là et ce qu’elle fuit. Il la ramène chez lui en la cachant du gardien Rui, un homme aigri qui pourrait tenter de profiter de la situation. Marcos habite en effet chez sa riche amante Wanda plus vieille que lui et ne veut pas qu’on l’aperçoive avec la belle Julia. Celle-ci lui explique qu’elle essayait d’échapper à son conjoint Hugo, un invalide de guerre qui la torture psychologiquement. Sans solution à court terme, Julia reste dormir dans la vaste demeure en évitant le méfiant Rui.

La Companhia Cinematográfica Vera Cruz fut un important studio brésilien fondé en 1949. A cause d’une mauvaise gestion et d’un manque de rentabilité, elle fit faillite en 1954. Rachetée en 1955, sept longs métrages y furent produits de 1956 à 1958 sous le label Brasil Filmes, dont Estranho Encontro. C’est le second opus de Walter Hugo Khouri qui fut assistant technique sur le tournage de O Cangaceiro (1953), le plus grand succès de la Vera Cruz. A l’opposé du Cinema Novo qui commençait à s’imposer au Brésil, il propose un drame romantique noirisant au style classique, avec une superbe photographie dans des décors de studio. Pas de questionnement sur l’identité brésilienne ou sur la société, on est dans un semi-huis clos bourgeois avec cinq acteurices au total, notamment Mario Sergio (Marcos) dans son avant-dernier film avant sa retraite précoce à l’âge de 29 ans et la Brésilo-Etats-Unienne Andrea Bayard (Julia) dans son meilleur rôle d’une carrière par ailleurs fort mince (cinq titres, essentiellement de série B). La mise en place est réussie, avec l’incontournable flash-back et l’inquiétant Hugo au visage toujours dans l’ombre. Ça s’enlise malheureusement ensuite dans une ennuyeuse histoire d’amour sans rythme ni tension, avant un final original étonnamment féministe pour l’époque. Sans être parfait, c’est une variation de bonne facture de genres traditionnels hollywoodiens, qui sera susceptible d’intéresser les amateurs.


飛頭魔女 [Fei tou mo nu] de Jen-Chieh Chang (1982, The Witch with Flying Head)
Pour obliger la belle Yu-Zhen à l’épouser, un puissant sorcier-serpent la force à avaler un faux remède qui corrompt son sang avec une terrible magie. Toutes les nuits, sa tête se sépare de son corps et attaque en volant les gens dans les rues. Pour éviter de tuer des innocents, elle s’exile à la campagne avec son père et leurs deux servantes. Un prêtre itinérant parvient à la guérir partiellement en extrayant la majorité du poison et elle ne se change plus qu’une fois par mois. Quand elle tombe amoureuse de Tang Ming-Kuan, un voyageur qu’elle a secouru, elle n’ose lui apprendre son état.

La tête volante est un classique du folklore d’Asie de l’Est et du Sud-Est. On a déjà croisé sur ce blog le manananggal philippin doté d’ailes de chauve-souris ou le leyak indonésien avec ses entrailles attachées. Je m’attendais à ce que la version taïwanaise s’apparente à la japonaise, le rokurokubi, un yôkai traditionnel généralement représenté sous la forme d’une femme ayant le cou qui s’allonge ou se détache proprement de sa tête. Avec les viscères qui pendouillent (cf. l'affiche), la créature de The Witch with Flying Head est cependant plus proche de l’indonésienne ou du malaisien penanggalan.
The Witch with Flying Head est une production horrifique fauchée, avec des effets spéciaux rudimentaires, de la musique piquée à droite à gauche, des comédien·ne·s en roue libre, du mauvais mélo et des méchants très méchants. Bien qu’extrêmement kitsch et plutôt nanardesque, il baigne dans une naïveté et une sincérité appréciables. Si on combine ça aux nombreuses références à des légendes populaires, j’avoue que j’ai trouvé le spectacle distrayant.


Livres
Loin de moi de Christine Mari (Delcourt, collection « Waves », 2026), 302 p.
Née au Japon d’un père américain et d’une mère japonaise, Christine est allée vivre aux Etats-Unis avec ses parents à l’âge de cinq ans et y a passé toute sa scolarité. Elle s’est toujours sentie à l’écart de ses camarades blancs, qui la renvoyaient en permanence à ses origines japonaises. Du côté des élèves asiatiques, sa moitié blanche la différenciait également et générait une distance. A l’âge de 19 ans, persuadée de trouver sa voie dans ce Japon qu’elle idéalise, elle s’inscrit durant un an dans une école de langue à Tôkyô. Malheureusement, les mêmes difficultés qu’aux Etats-Unis ressurgissent rapidement.

Loin de moi (intitulé en anglais Halfway There avec un jeu de mots pas franchement traduisible) est un roman graphique autobiographique sur la quête identitaire et la dépression écrit par une femme de 27 ans. Son objectif était à la fois de se débarrasser d’un poids qui l’accablait depuis son enfance, de fournir un témoignage pour les ados dans sa situation et une représentation graphique d'Asio-Américains plutôt rares dans le monde de la bande-dessinée. Elle voulait en outre combattre les stigmates autour de la dépression et apporter un message positif d’acceptation de soi. Le processus de création prit trois ans, compilant notamment des dessins qu’elle avait réalisé à droite à gauche ou publiés sur le web.
Le résultat m’a laissé une impression mitigée. Pour quelqu’un comme moi qui a déjà lu beaucoup de choses sur les questions d’intégration, sur la double identité ou l’immigration (une partie des soucis évoqués se retrouvant chez les enfants d’immigrés en général), Loin de moi est très naïf. Il brosse le parcours d’une femme de 20 ans qui s’appuie uniquement sur son expérience personnelle. Je ne suis clairement pas le public cible, ce type de micro-témoignage sans élargissement de la perspective n’étant pas ma tasse de thé. Graphiquement, c’est fluide et lisible, sans les excès narratifs de nombreux romans graphiques ni la folie de certains d’entre eux, aussi sage que la timide Christine. C’est bien que ce livre existe, cela pourra sans doute aider de jeunes métisses qui ont du mal à comprendre leurs ressentis et c’est une bonne porte d’entrée pour un lectorat qui ne s’est jamais penché sur les problématiques abordées par Loin de moi. Ce n’était cependant pas pour moi. Je n’ai pas encore récupéré American Born Chinese de Gene Luen Yang sur un sujet comparable, il me semble plus prometteur.

Le Japon de Lafcadio Hearn (Mercure de France, collection « Mille pages », 1993), 726 p.
Le Japon réunit de façon un peu anarchique cinq ouvrages de Lafcadio Hearn rédigés entre 1894 et 1904, traduits de l’anglais par Marc Logé entre les années 1910 et 1930.
Kwaidan ou histoires et études de choses étranges (Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things, 1904) regroupe une quinzaine de légendes centrées sur des fantômes ou créatures surnaturelles ainsi qu’un essai sur les insectes.
Kottô (Kottō: Being Japanese Curios, with Sundry Cobwebs, 1902) mélange des sujets fort différents. Outre de nouvelles légendes, il propose un journal autobiographique d’une femme pauvre de la fin du XIXe siècle portant sur son mariage et les naissances de ses enfants ; et diverses considérations sur la vie japonaise, que ce soient les lucioles, les grillons, les Enfers bouddhistes, la rosée ou les chats.
Le roman de la voie lactée (The Romance of the Milky Way and Other Studies and Stories, 1905) détaille d’autres légendes et décrit la situation dans le pays au début de la guerre russo-japonaise en 1904.
Au Japon spectral (In Ghostly Japan, 1899) se concentre sur la société et les traditions religieuses au Japon à la fin du XIXe siècle.
Pèlerinages japonais (morceaux choisis de Glimpses of Unfamiliar Japan, 1894) est axé sur les pérégrinations de Lafcadio Hearn à travers le Japon, que ce soient ses impressions lors de sa première journée dans l’archipel, sa visite d’un illustre sanctuaire shinto ou ses balades dans des coins reculés.
Lafcadio Hearn fut un des grands promoteurs de la culture japonaise en langue occidentale. Il vécut au Japon de 1890 à sa mort en 1904. D’abord journaliste à son arrivée au Japon, il enseigna l’anglais dans plusieurs écoles et universités et épousa une Japonaise fille d’une famille de samouraïs, Setsuko Koizumi, une fan d’histoires de fantômes qui récolta pour son mari la plupart des récits utilisés dans ses ouvrages. Le livre le plus célèbre de Lafcadio Hearn est Kwaidan ou histoires et études de choses étranges, dont quatre épisodes forment le scénario de Kwaïdan (1964), le fameux film à sketches de Masaki Kobayashi.
Les contes et légendes ne constituent toutefois qu’un aspect du travail de Lafcadio Hearn, qui traite également de la vie quotidienne, de la culture ou de la religion, et offre des récits de voyage peuplés de réflexions mystico-poético-philosophiques. L’orientalisme est certes présent mais limité, on sent l’attachement profond de Lafcadio Hearn au Japon qu’il dépeint comme un pays en transition, en train d’abandonner ses coutumes au profit d’une modernité occidentalisée. Une dizaine d’années avant Kunio Yanagita, à une période charnière où la majorité des adultes se souvenaient encore de l’ère d’Edo, Lafcadio Hearn et son épouse ont collecté une tradition orale déclinante. Il a su retranscrire l’air du temps dans lequel il nous plonge avec son style fluide et poétique, qualité qui explique qu’il continue à être populaire au Japon de nos jours. Bien que bourré d’inexactitudes (les critères de véracité du XIXe siècle n’étaient pas les mêmes qu’au XXIe siècle, Lafcadio Hearn ne lisait pas le japonais et le parlait mal, se reposant essentiellement sur sa femme et ses amis, et son âme poétique l’amenait à transformer à son goût ce qu’on lui racontait), avec des textes parfois longuets qui se perdent dans des digressions, Le Japon est un incontournable pour les amateurs du Japon ancien et de légendes.
A noter une faute de frappe sur le prénom de Lafcadio Hearn sur la tranche, écrit Lafacadio, et une grosse erreur sur le site officiel de Mercure de France qui annonce 976 pages alors que cette édition n’en comporte que 726…


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