samedi 15 août 2026

Carnet de bord 08/08/2026-14/08/2026



Films vus en compagnie
Bound de The Wachowskis (1996)
Récemment sortie de prison, Corky a accepté un boulot de rénovation d’un appartement vide à Chicago. Elle a pour voisin Caesar, un gangster influent, et sa superbe copine Violet qui lui fait rapidement du gringue. Les deux femmes couchent ensemble sans que Caesar se doute de leur liaison et deviennent amantes. Violet voudrait s’enfuir et se construire une nouvelle vie mais elle a besoin d’argent. Elle propose à Corky de voler Caesar, à qui la mafia a temporairement confié un butin de deux millions de dollars.

Bound est le premier long métrage des Wachowski, un an après leur scénario d’Assassins (1995) et trois ans avant The Matrix (1999). C’est un film néo-noir à petit budget inspiré des œuvres de Billy Wilder et de Frank Miller dont l’originalité provient de l’héroïne Corky, une lesbienne dure-à-cuire qui change des traditionnels machos du genre. Cet aspect fut d’ailleurs un frein au financement et généra des difficultés pour recruter des actrices, qui ne voulaient pas se griller à une époque où les personnages homosexuels positifs étaient encore relativement rares à Hollywood. Bound fit parler de lui à cause d’une scène de sexe assez explicite entre Gina Gershon (Corky) et Jennifer Tilly (Violet) chorégraphiée par l’autrice lesbienne Susie Bright, qui faillit entrainer une catégorisation NC17, synonyme de mort commerciale.
En dépit du travail du directeur de la photographie Bill Pope, un proche de Sam Raimi, le manque de moyens est parfois flagrant et les Wachowskis cantonnent la majorité de l’action à deux appartements conçus en studio. La musique n’est pas toujours appropriée, les Wachowskis n’ayant pu obtenir les chansons qu’elles désiraient et ayant dû se rabattre sur une bande originale stéréotypée caractéristique des années 90. Bien que doté d’une trame très classique et ayant perdu une bonne partie de son abrasivité avec le temps, Bound reste distrayant grâce à l’alchimie entre Violet et Corky, et à Joe Pantoliano en Caesar qui s’en donne à cœur joie dans son premier rôle important.


Youssef Salem a du succès de Baya Kasmi (2022)
Après deux biographies de figures historiques algériennes qui n’ont pas trouvé leur public, Youssef Salem a écrit un roman inspiré de son adolescence à Port-de-Bouc et de sa famille. Le livre bénéficie d’un bon bouche-à-oreille et les ventes explosent à la suite d’une polémique sur un plateau de télévision. En rentrant chez ses parents, ses deux sœurs et son frère lui reprochent de les avoir utilisé·e·s pour son histoire. Youssef se préoccupe surtout de l’opinion de son père, un fanatique de l’orthographe persuadé que les Arabes de France doivent offrir une image positive. Pour ne pas le heurter, Youssef va l’empêcher de mettre la main sur son ouvrage.

Déçue par la réception de Je suis à vous tout de suite (2015) pensé comme un récit personnel avec des éléments autobiographiques mais perçu comme un film à thèse sur l’immigration et la banlieue, Baya Kasmi se demande avec Youssef Salem a du succès si le Français d'origine arabe a droit au romanesque. Elle prend pour modèle la série littéraire Nathan Zuckerman de Philippe Roth en transformant le héros juif américain en Franco-Algérien et en s’intéressant aux conséquences d’une œuvre sur l’entourage de son auteur. Elle adopte le biais de la comédie portée par Ramzy Bedia, double masculin de la réalisatrice, excellent en Youssef Salem dépassé par l’enchaînement des évènements. Il est épaulé par une solide distribution qui comporte notamment Noémie Lvovsky en éditrice, Abbes Zahmani en père de Youssef, Melha Bedia (la sœur de Ramzy) en sœur de Youssef ou Vimala Pons en ancien amour de jeunesse. C’est donc une agréable comédie qui aborde de façon légère des questions essentielles et souligne le problème de l’assignation des Français d’origine arabe à un nombre limité de conventions, engendrant une intériorisation par ces derniers de certaines attentes.


Picnic at Hanging Rock de Peter Weir (1975, Pique-nique à Hanging Rock)
Le 14 février 1900, jour de la Saint-Valentin, les élèves du collège privé féminin d’Appleyard dans la région de Victoria en Australie partent en calèche pour pique-niquer à Hanging Rock avec deux de leurs enseignantes, Greta McCraw et Mademoiselle de Poitiers. Après le repas, Miranda, Irma, Marion et Edith s’écartent du groupe pour explorer les environs et commencent à escalader le rocher. Elles sont aperçues par Michael et Albert, deux garçons venus à Hanging Rock pour déjeuner. A la tombée de la nuit, le véhicule revient à Appleyard. Miranda, Irma et Marion manquent à l’appel, de même que Greta McCraw.

Cela faisait une bonne quinzaine d’années que je n’avais pas revu Picnic at Hanging Rock. La lecture cette semaine du roman de Joan Lindsay paru en 1967 m’a donné envie de me replonger dans le chef d’œuvre de Peter Weir, filmé en extérieur à Hanging Rock au nord-ouest de Melbourne, au manoir de Martindale Hall à Mintaro pour le collège Appleyard et en studio à Adélaïde. Pour augmenter l'impression d'innocence des adolescentes, Peter Weir s’orienta majoritairement vers un casting de visages peu connus voire d'amatrices, quitte à les redoubler en postproduction pour les rares scènes de dialogues. Elaguant au maximum les conversations et réflexions du livre, il privilégia les images éthérées sur fond de musique à la flute de pan inspirée par une composition roumaine traditionnelle et interprétée par Gheorghe Zamfir. La photographie fut influencée par l’école de Heidelberg, un mouvement impressionniste australien de la fin du XIXe siècle, avec un voile placé devant la caméra pour accentuer l’irréalité.
A l’instar du bouquin, Peter Weir a découpé son histoire en trois volets : la disparition des quatre femmes ; leur recherche ; les conséquences sur les individus impliqués. Il a toutefois modifié leur importance respective en s’attardant sur le premier volet et, dans une moindre mesure, sur le second aux dépens du troisième, transformant la proportion d’origine d’un quart/un quart/un demi en un gros tiers/un petit tiers/un tiers. Ce réajustement permet de se concentrer sur l’essentiel, le mystère d’Hanging Rock, sans se disperser sur le quotidien de multiples protagonistes. Le director’s cut de 1998 renforce encore cette optique en coupant huit minutes, principalement dans la troisième partie, en enlevant totalement la pseudo-romance entre Michael et une rescapée. L’adaptation surpasse à mon avis le texte de Joan Lindsay et révéla à l’international le renouveau du cinéma australien. Peter Weir récidiva deux ans plus tard avec le fascinant La dernière vague (1977) avant de se perdre dans des productions couteuses et de partir à Hollywood, ne retrouvant jamais l’atmosphère étrange de ses débuts.


발레리나 [Ballelina] de Chung-Hyun Lee (2023, Ballerina)
Ok-ju Jang, ancienne garde du corps blasée, reçoit un coup de fil de sa meilleure amie Min-hee Choi, une ballerine professionnelle, qui lui demande de venir la rejoindre chez elle. A son arrivée, Min-hee s’est suicidée et a laissé un message implorant Ok-ju de la venger, lui fournissant uniquement un pseudonyme. En menant son enquête, elle découvre que Min-hee a été abusée puis victime de chantage de la part d’un proxénète. Elle le place sur écoute et attend le bon moment pour attaquer, ignorant qu’il est membre d’un puissant groupe maffieux.

J’avais ajouté Ballerina à ma liste Netflix à la suite d’une brève mention bienveillante dans les notules VOD de Mad Movies sans faire gaffe qu’il s’agissait d’un nouvel opus de Chung-Hyun Lee, réalisateur du calamiteux The Call (2020). Pour le rôle Ok-ju, il a repris Jeon Jong-seo, un peu obligé étant donné qu’il s’est mis en couple avec elle après le tournage de The Call. Elle passe d’un jeu exaspérant en roue libre à un mode je tire la gueule en permanence. Il faut néanmoins lui reconnaitre son investissement, avec une préparation martiale de plusieurs mois et des cascades qu’elle a effectuées elle-même. C’est donc fort dommage que les séquences d’actions soient filmées avec les pieds, montage haché, manque de tension et caméra qui gigote sur fond de rap coréen. A cela se juxtapose un scénario indigent, cousu de fil blanc et qui empile les clichés. C’était complètement nul et je fuirai à l’avenir les navets de Chung-Hyun Lee.


Cast a Dark Shadow de Lewis Gilbert (1955)
Le séduisant Edward Bare est marié à la riche Monica, une vieille dame qui l’entretient et dont il espère récupérer la fortune. Quand il apprend qu’elle doit rédiger son testament, il craint d’être déshérité et la tue en masquant le meurtre en accident domestique. Malheureusement pour lui, à cause d’un testament précédent qu'il ignorait, l’héritage revient à Dora, la sœur de Monica qui habite à l’étranger. Il cherche alors une nouvelle victime et met le grappin sur Freda, une veuve joyeuse qu’il parvient à enjôler. Dotée d’une forte personnalité, il n’arrive cependant pas à la manipuler à sa guise.

Cast a Dark Shadow est tiré de la pièce de 1952 Murder Mistaken de Janet Green. Il met en vedette Dirk Bogarde en Edward, persuadé par Lewis Gilbert d’accepter le rôle durant le tournage de The Sea Shall Not Have Them (1954) ; Margaret Lockwood en Freda ; et Kay Walsh en touriste alpaguée par Edward. S’il n’y a qu’une dizaine d’années d’écart entre Dirk Bogarde et les deux actrices, elles étaient connues depuis les années 30 et étaient démodées tandis que Dirk Bogarde n’avait percé qu’au début des années 50 et était en phase d’ascension. Cast a Dark Shadow fut d’ailleurs l’ultime long métrage de Margaret Lockwood, excepté une apparition en belle-mère dans un Cendrillon des années 70, The Slipper and the Rose: The Story of Cinderella (1976). Elle est pourtant irrésistible en Freda, veuve gouailleuse qui n’hésite pas à rembarrer Edward. Kay Walsh est par contre peu convaincante, notamment dans une scène de confrontation avec Dirk Bogarde très mal écrite et théâtrale. Après une heure plutôt sympathique, les vingt dernières minutes sont catastrophiques en dépit d’une jolie photographie, et on termine sur une mauvaise impression. C’est dommage car, outre Margaret Lockwood et Dirk Bogarde toujours formidable en méchant, il y a plein de seconds couteaux amusants, par exemple Mona Washbourne en Monica et Kathleen Harrison en domestique. C’est aussi l’unique intervention au cinéma de la populaire chanteuse Lita Roza. Dirk Bogarde rejouera en 1961 dans une autre adaptation de Janet Green de meilleure qualité, Victim de Basil Dearden.


Madres paralelas de Pedro Almodóvar (2021)
Janis, une photographe de 40 ans, tombe enceinte d’Arturo, un anthropologue judiciaire à qui elle avait demandé de l’aide pour exhumer le corps de son arrière-grand-père d’une fosse commune datant de la guerre civile espagnole. Celui-ci est marié et lui suggère d’avorter mais elle préfère rompre et accoucher d’une fille nommée Cecilia. A la maternité, elle sympathise avec Ana, une adolescente-mère célibataire délaissée par sa famille. Quelques mois plus tard, lorsqu’Arturo voit pour la première fois Cecilia, il ne la reconnait pas, estimant qu’elle ne ressemble à personne de son côté. Prise d’un doute, Janis effectue un test de maternité et découvre que Cecilia n’est pas son enfant. Comprenant qu’elle a été échangée à l’hôpital avec la fille d’Ana, Janis décide de se taire.

Madres paralelas est la septième collaboration entre Pedro Almodóvar et Penelope Cruz, de nouveau dans un rôle de femme enceinte et/ou de mère. Bien qu’encadré par une réflexion sur le devoir de mémoire avec la sous-intrigue sur l’arrière-grand-père de Janis, c’est en réalité un pur mélodrame à la Almodóvar dans sa variante sèche, le cinéaste ayant obligé l’émotive Penelope Cruz à restreindre ses larmes pour jouer sur la culpabilité et la honte. Vieux projet que le réalisateur traine depuis la fin des années 90 (il y a même dans Etreintes brisées en 2009 un poster d’un film fictif intitulé Madres paralelas), le scénario a été remanié pour donner davantage d’importance aux deux mères aux dépens de la partie sur la guerre civile, ce qui se ressent, cet aspect semblant plaqué et artificiel. Il y a également, attention spoiler, une romance extrêmement gênante et absolument pas indispensable entre Janis et Ana, vingt ans de moins et dépendante d’elle. L’interprétation est en revanche excellente, et le montage, fait de sauts dans le temps sans coupe explicite et une temporalité un peu floue, fonctionne bien. Un Pedro Almodóvar mitigé donc, avec une parfaite maitrise cinématographique et, comme trop souvent chez lui, des côtés creepy qui gâchent de bonnes idées.


Films vus seuls
木枯し紋次郎 関わりござんせん [Kogarashi Monjirô Kakawari gozansen] de Sadao Nakajima (1972, Kogarashi Monjiro 2: Secret of Monjiro’s Birth)
En voyant une pauvre femme tenter de tuer son bébé, Kogarashi Monjirô se souvient de son enfance. Il fut sauvé de la mort à sa naissance par sa grande sœur Omitsu, qui empêcha leurs parents de se débarrasser de lui et le protégea durant sa jeunesse avant d’être vendue comme prostituée. Vingt ans plus tard, il tombe par hasard sur elle dans une auberge et lui donne un peu d’argent avant de s’éclipser sans révéler son identité. Apprenant que Monjirô est devenu un joueur et bretteur célèbre, Omitsu se vante et attire l’attention d’un chef yakuza qui lui demande de convaincre son frère de l’aider.

Kogarashi Monjirô Kakawari gozansen est le second volet des aventures de Kogarashi Monjirô version Toei, tourné dans la foulée du premier, toujours par Sadao Nakajima. C’est un scénario original qui s’écarte du canon établit par Saho Sasazawa dans lequel Omitsu mourrait quand Monjirô avait dix ans. Elle est ici bien vivante et utilise son frère pour sortir de sa misérable condition. Sadao Nakajima propose un matatabi-mono extrêmement classique à l’ambiance mélancolique, avec l’honorable Monjirô opposé à des yakuzas pourris qui ne respectent pas les traditions. Début des années 70 oblige, on sent l’influence du western spaghetti, à la fois dans l’atmosphère et dans la musique de Toshiaki Tsushima, un compositeur prolifique auteur de plus d’une dizaine de bandes originales dont celles des Combat sans code d'honneur. Alors que le ninkyo eiga était en train d’être remplacé par le cynique jitsuroku eiga, Kogarashi Monjirô est anachronique et son échec au box-office n’est guère étonnant. Avec le recul, c’est un agréable chant du cygne porté par un Bunta Sugawara très charismatique, épaulé par Kunie Tanaka dans un rôle positif, point suffisamment rare pour être signalé.


Tizoc (Amor indio) d’Ismael Rodríguez (1957, Tizoc)
Tizoc, dernier descendant de la princesse Tacuate, habite un village de l’Etat d’Oaxaca. Malgré sa gentillesse, tout le monde le déteste en raison de haines ancestrales entre les Tacuates et l’ethnie mixtèque majoritaire, et il ne peut ainsi se marier avec Machinza qui est amoureux de lui. En allant délivrer des fourrures à un notable du coin, il aperçoit María, la fille d’un grand propriétaire, qu’il croit être la Vierge Marie. La fière María est venue s’exiler après une déception sentimentale, son fiancé l’ayant trompé la veille de leurs noces. Elle se prend d’affection pour Tizoc qui, à la suite d’un malentendu, pense qu’elle veut l’épouser.

Antonio Matouk fut un personnage trouble du cinéma mexicain. Lorsqu’il rencontra Pedro Infante, il n’était que vendeur de voitures. Tandis qu’il ne connaissait rien au cinéma, Matouk le convainquit de gérer sa carrière. Il parvint rapidement à multiplier par dix le salaire de la vedette et finit par devenir son producteur exclusif à travers la compagnie Producciones Matouk (qui continua à opérer après le décès de Pedro Infante, finançant une vingtaine de longs métrages, pour certains réputés, dans les années 60). A la mort de Pedro Infante dans un tragique accident d’avion en avril 1957, Antonio Matouk s’arrangea pour accaparer sa fortune sans laisser une miette à la famille du défunt, gagnant le surnom au Mexique de « defraudador del siglo » (fraudeur du siècle). Pour Tizoc (Amor indio), l’avant-dernier film de Pedro Infante (Tizoc), il l’associe pour la première et unique fois à María Félix (María), autre immense star de l’époque, dans un drame romantique et folklorique brossant une vision pittoresque et paternaliste de la culture indienne. Pedro Infante est affublé d’un affreux brownface, à l’image de nombreux membres du casting, et parle un espagnol créole rudimentaire. Ce racisme qui tâche accompagne une intrigue cousue de fil blanc qui ne vaut que pour de jolis extérieurs tournés dans les environs de Tenango de las Flores dans l’Etat de Puebla, et pour la performance de María Félix en bourgeoise à fort caractère.


Tajemství hradu v Karpatech d’Oldřich Lipský (1981, Le mystérieux château des Carpathes)
En 1897, le Comte Teleke de Tölökö, chanteur d’opéra, visite les Carpathes avec son serviteur pour oublier un chagrin d’amour. Il secourt Vilja, un garde-forestier blessé qu’il amène au village proche. Il y apprend que le château de la région est hanté et s’installe à l’auberge jusqu’à ce que Vilja se rétablisse. Une fois sur pied, ce dernier avoue au Comte qu’il a vu une superbe femme chanter une nuit dans le château. Le Comte reconnait dans la description de Vilja sa fiancée disparue, la diva Salsa Verde kidnappée par le vil Robert Gorc.

Le mystérieux château des Carpathes est une parodie du roman de Jules Verne Le château des Carpathes publié sous forme de feuilleton en décembre 1892 dans une revue littéraire pour enfants. Fidèle à ses habitudes, Oldřich Lipský mélange les genres avec du mystère, du fantastique, de la comédie et du suspense, l’humour survenant notamment du détournement des attentes du spectateur et de l’utilisation de la technologie moderne dans le passé à l’instar de son fameux Jo Limonade (1964, également scénarisé par Jiří Brdečka). Les gags absurdes ne fonctionnent pas toujours, c’est parfois bavard et un peu longuet mais les effets spéciaux bricolés sont sympathiques (dont certains conçus par Jan Švankmajer), c’est gentiment stupide et plaisant dans l’ensemble quoique probablement déroutant quand on n’est pas accoutumé à l’humour tchécoslovaque.


太陰指 [Tai yin zhi] de Hsueh-Li Pao (1972, Finger of Doom)
Grâce à la technique du doigt de la mort, la terrible Kung Sun a pris le contrôle du monde des arts martiaux en se créant une armée de serviteurs zombies qui lui obéissent aveuglément, aidée par le perfide Chang Kung-Chin. La fondatrice du clan Tai Yin, qui a enseigné ses secrets à Kung Sun, décide de punir son ancienne élève et envoie la sœur de celle-ci pour la tuer. Son chemin croise celui de Lu Tien-Bao, un héros à la retraite qui a repris les armes pour retrouver son frère disparu à la suite d’une rencontre avec Kung Sun.

Bien que sorti en 1972, Finger of Doom est le premier long métrage tourné en 1971 par l’ex-chef opérateur taïwanais Hsueh-Li Pao. Arrivé à la Shaw Brothers en 1968, il se construisit une flatteuse réputation pour son travail derrière la caméra sur les œuvres de Chen Lo, Chang Cheh ou Feng Yueh, qui le recommandèrent pour la position de réalisateur. Il hérite d’un wu xia pian à la trame assez traditionnelle si on enlève les zombies, avec une experte en arts martiaux maléfique contrecarrée par son ancien maître et un baroudeur balaise. Finger of Doom est surtout un véhicule à la gloire du couple Han Chin (Lu Tien-Bao)/Ivy Ling Po (la gentille sœur), deux stars célèbres pour leurs performances dans des adaptations de pièces d’opéra du Huangmei. Ils font le boulot sans trop se fatiguer, à l’image d’un film distrayant mais convenu, du tout-venant de la Shaw Brothers de l’époque que j’aurais oublié dans quelques semaines.


Livres
Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay (Le livre de poche, collection « Biblio », 2018), 320 p.
Le 14 février 1900, jour de la Saint-Valentin, les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs. Appleyard allèrent pique-niquer du côté d’Hanging Rock à trois heures de calèche. Elles étaient accompagnées de deux enseignantes, Mademoiselle Dianne de Poitiers et la professeure de mathématiques Greta McCraw. Après le repas, Miranda, Irma et Marion, les trois adolescentes les plus âgées de l’école, obtinrent l’autorisation de s’approcher de la formation géologique, talonnées par la pénible Edith. Au bout d’une heure, Edith revint seule et affolée, affirmant qu’elle avait quitté ses trois camarades quelque part là-haut sans pouvoir fournir de précisions. Sans que personne ne s’en rende compte, Greta McCraw s’était également éclipsée. Le lendemain, la police lança ses investigations. Une des dernières personnes à les avoir vues étaient Mike, un jeune Britannique qui déjeunait dans les environs avec son oncle et sa tante. Obnubilé par la vision de la belle Miranda, il décida de retourner à Hanging Rock.

Je connaissais Pique-nique à Hanging Rock pour l’excellente adaptation de Peter Weir en 1975 mais je n’avais jamais lu le livre de Joan Lindsay paru en 1967, un classique de la littérature australienne. Selon Joan Lindsay, il fut rédigé en deux semaines à la suite d’une série de rêves, le titre provenant du tableau de 1875 At the Hanging Rock de William Ford.
Le roman est conçu comme une histoire vraie présentée de manière globalement chronologique. Il se focalise sur une ribambelle de personnages dont la vie a été bouleversée par les évènements qui se sont déroulés le 14 février 1900 à Hanging Rock. Le récit se divise en trois grandes parties : un premier quart couvre les disparitions, un second les recherches et une moitié porte sur les conséquences. La conclusion laisse planer le mystère et a contribué à l’aura qui entoure l’œuvre. Il existait à l’origine un ultime chapitre explicatif, que l’éditrice de Joan Lindsay aurait suggéré de supprimer, une judicieuse initiative compte tenu du résumé que j’ai pu en lire. Ce dénouement fut publié en 1987, trois ans après la mort de l’autrice, dans The Secret of Hanging Rock.
La première moitié de Pique-nique à Hanging Rock, qui concerne la disparition et les recherches, est empreinte d’un léger fantastique gothique éthéré très réussi, qui a été parfaitement capturé par Peter Weir dans son film. La seconde moitié est beaucoup trop longue et terre-à-terre. Joan Lindsay multiplie les protagonistes, dépeignant le quotidien d’une ville rurale d’Australie du Sud au début du XXe siècle, avec le délitement progressif du pensionnat de Mrs. Appleyard et les répercussions des évènements sur le destin de Mike et de son ami Albert. Il faut attendre les derniers chapitres pour voir le retour de l’étrangeté qui constitue la force du bouquin, avec une fin troublante. Malgré ces imperfections et une centaine de pages en trop, Pique-nique à Hanging Rock reste assez fascinant. J’estime cependant que sa transposition par Peter Weir est supérieure, le long métrage ayant su se débarrasser du superflu.

Tombes de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2024), 416 p.
Tombes est la traduction de Bohyô no Machi, neuvième volume de la collection « Chefs d’œuvre de Junji Itô » édité par Asahi Comics en juin 2013. Il comporte onze nouvelles publiées dans le magazine shôjo Nemuki, excepté La ville funéraire et La lignée parues dans Monthly Halloween :
La ville funéraire (juillet 1994) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 2
Le QG (juillet 1994) : Pendant que Yukari les attend à l’entrée, Chikayo et Minae explorent une maison hantée. Peu après cette visite, les deux adolescentes ne veulent plus se parler.
La femme-limace (septembre 1994) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 2
La fenêtre d’en face (janvier 1995) : La famille Sakaguchi emménage dans leur nouvelle demeure. La nuit, Hiroshi aperçoit l’horrible voisine d’en face, qui veut entrer dans sa chambre.
La créature échouée (juillet 1995) : Une gigantesque créature marine repoussante s’est échouée sur une plage. Son corps en décomposition attire les badauds.
La lignée (janvier 1996) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1
Un rêve sans fin (janvier 1997) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1
Le tunnel (mars 1997) : Gorô est irrésistiblement attiré par un tunnel dans lequel sa mère s’est suicidé quand il était enfant.
Sculptures en bronze (mai 1995) : Dans le parc municipal de Seidô trône la statue d’une version jeune et idéalisée de l’ancienne épouse du maire. Les enfants des alentours sont persuadés de l’avoir entendue parler.
Idées noires (juillet 1997) : De petites boules noires volant dans les airs expriment à haute voix les pensées secrètes de Misao.
Petit conte hémorragique de Shirosuna (septembre 1997) : Un médecin débarque dans un village où les habitants souffrent d’anémie et d’étranges hémorragies spontanées.
Attention : ce recueil comprend quatre nouvelles déjà présentes dans les deux compilations Les chefs-d’œuvre de Junji Ito.
Ainsi que l’explique la postface de Morolian, au milieu des années 90, Junji Itô abandonne ses récits d’horreur pure et graphique pour une peur plus psychologique, bien qu’il conserve quelques images chocs de façon ponctuelle. Si je préférais la période précédente, il y a des idées intéressantes dans les textes proposés ici. Le QG, La fenêtre d’en face et La créature échouée font intelligemment monter la pression jusqu’à une conclusion marquante, s’interrompant au sommet de la tension, procédé classique chez l’auteur. Le tunnel se perd dans son concept, de même que Petit conte hémorragique de Shirosuna qui manque d’un paroxysme. Sculptures en bronze et Idées noires s’aventurent dans l’humour noir, un aspect de Junji Itô qui ne m’a jamais vraiment convaincu. Si Tombes peut valoir le coup pour ceux qui ne connaissent pas Les chefs-d’œuvre de Junji Ito, c’est discutable pour les autres, à moins d’être complétiste comme moi…


Revues
L'oiseau Magazine n°163 – Eté 2026
Le numéro de ce trimestre consacre un gros dossier aux évolutions juridiques liées à la protection de la nature depuis le début des années 70, avec en point d’orgue la « Loi relative à la protection de la nature » du 10 juillet 1976. Si de nombreux progrès ont été réalisés, des reculs apparaissent malheureusement ces dernières années et il ne faut pas prendre les gains pour acquis. Par ailleurs, bien que de grandes espèces emblématiques d’oiseaux aient pu être sauvées de l’extinction en France, les effectifs de passereaux et autres petites espèces chutent de manière dramatique depuis une vingtaine d’années, notamment à cause de l’agriculture intensive et de la simplification des paysages. Un bilan en demi-teinte donc, avec un avenir qui ne s’annonce pas vert.

Rien de très notable à part ça, si ce n’est un reportage sur l’île Clipperton, territoire français situé à 1000 kilomètres au large du Mexique, où une équipe scientifique prépare la restauration d’un écosystème fortement dégradé par l’arrivée du rat noir à la suite d’un naufrage en 1999.


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