samedi 29 août 2026

Carnet de bord 22/08/2026-28/08/2026



Films vus en compagnie
The 'Burbs de Joe Dante (1989, Les banlieusards)
Pour sa semaine de vacances, Ray Peterson est bien décidé à flâner chez lui en pantoufles et à trainer dans sa rue à la consternation de sa femme Carol, qui voulait aller avec lui et leur fils au bord d’un lac. Il est rapidement alpagué par son voisin Art, un pique-assiette immature et commère qui le met en garde contre les nouveaux riverains, la famille Klopek, qui vient d’emménager dans la maison attenante à celle de Ray. Après être allés sonner chez eux sans succès, ils commencent à les espionner aidés par Mark, un ancien vétéran du Vietnam qui habite en face de chez Ray. Quand le vieux Walter du bout de la rue disparait mystérieusement, ils sont persuadés qu’il a été enlevé par les Klopek.

Démoli par la critique, non diffusé en France car considéré comme trop américain, The 'Burbs a longtemps été mésestimé et n’a gagné ses galons qu’avec le temps. Je l’avais vu pour la première fois en 2013 et j’en avais gardé un bon souvenir, excepté la conclusion. Cette impression se confirme, c’est du pur Joe Dante des années 80 qui se moque de l’American way of life, des petites banlieues tranquilles et des gens sans histoires qui ne tolèrent pas la différence. Au moment de la signature de son contrat pour The ‘Burbs, Big (1988) n’était pas sorti et Tom Hanks n’était pas encore une star. Il apporte sa bonhommie et son jeu enfantin à un Ray irresponsable en dépit des apparences qu’il se donne, et qui doit être surveillé par Carol (Carrie Fisher) pour ne pas dériver. Les trois hommes adultes (Ray, Art et Mark) sont de véritables gamins qui s’ennuient et s’occupent en épiant leurs voisins, montrant une réelle intolérance vis-à-vis de ceux qui ne leur ressemblent pas. Les Klopek deviennent ainsi des bouc-émissaires coupables de tous les problèmes du quartier. Fidèle à ses habitudes, Joe Dante développe un humour cartoonesque savoureux, la musique de Jerry Goldsmith est remarquable et la satire tape juste. Seul bémol, les dix dernières minutes à contrepied de ce qui a précédé sonnent faux. La version d’origine du scénario, affreusement sombre, fut modifié avec l’embauche de Tom Hanks ; le montage initial, qui intégrait une fin moins grandiloquente, fut également écartée à la suite de mauvaises projection tests, en faveur d’un dénouement excessif peu convaincant. Cela n’empêche pas The 'Burbs d’être un excellent Joe Dante, probablement une de ses meilleures œuvres.


Gosford Park de Robert Altman (2001)
En 1932 dans la campagne anglaise, Sir William McCordle a convié des membres de la famille de son épouse Lady Sylvia et des amis à se joindre à une partie de chasse durant le week-end. Il veut en profiter pour annoncer à un de ses beaux-frères et à sa tante par alliance qu’il arrête de les financer. Chaque invité est accompagné de son valet ou de sa bonne, qui s’installent dans le vaste domaine de Gosford Park le temps du séjour, les chambres des maîtres et des domestiques étant clairement séparées. Pendant que les premiers se déchirent, les seconds observent et relaient les commérages.

Régulièrement cité dans le top des whodunits, Gosford Park est surtout un film choral typique de Robert Altman. Le meurtre ne le passionne pas vraiment, il survient tardivement et l’enquête est secondaire, avec un détective incompétent joué avec délectation par Stephen Fry habillé en M. Hulot. Ce n’est qu’un prétexte pour renforcer le thème qui intéresse réellement le réalisateur : les différences de classe, l’exploitation des domestiques par les bourgeois et l’exploration de ce microcosme. Dès le départ, il nous balance deux tonnes de personnages à la figure et on a du mal à se souvenir de qui est qui et de leurs liens. Un des points d’ancrage du récit est Mary, une femme de chambre récemment engagée qui découvre cet univers et ses règles, un peu perdue à l’instar des spectateurs. Les scènes s’enchaînent sans laisser le temps de souffler, naviguant entre les étages et les classes sociales pour nous plonger dans un portrait de la Grande-Bretagne des années 30. L’influence de La règle du jeu de Jean Renoir (1939) est patente, Altman reprenant la période et le contexte de la partie de chasse. Gosford Park s’avère être une bonne cuvée, plutôt moins satirique et pessimiste que la moyenne des Altman.
Stephen Tati Fry


Last Action Hero de John McTiernan (1993)
Danny Madigan, un garçon de dix ans qui habite à New York avec sa mère veuve, passe son temps au cinéma au lieu d’aller à l’école. Il adore la série des Jack Slater, des blockbusters décérébrés avec Arnold Schwarzenegger. Pour la sortie de Jack Slater IV, son ami Nick, propriétaire et projectionniste dans un cinéma de quartier, lui propose de venir le rejoindre à minuit pour une séance privée. A son arrivée, Nick lui offre un ticket magique qui lui a été donné il y a longtemps par Houdini et qu’il n’a jamais osé utiliser. Durant une scène d’action mouvementée, Danny se retrouve de l’autre côté de l’écran, dans la voiture de Jack Slater poursuivi par des malfrats.

Last Action Hero fit un énorme bide, plombé par la concurrence de Jurassic Park, accablé par des critiques désastreuses et nommé à six Razzie Awards. Cet échec déprima profondément Arnold Schwarzenegger, qui se relança l’année suivante avec True Lies (1994) de son pote James Cameron. Avec le recul, cette hostilité me semble assez incompréhensible, Last Action Hero étant un de mes Schwarzy préféré. Il est sans doute trop long, chaotique, avec des personnages secondaires abandonnés en cours de route (la fille de Jack Slater, la mère de Danny…) mais il y a de superbes séquences d’action, une bande originale pêchu (avec le classique Big Gun composé par AC/DC à la demande de Schwarzenegger), un excellent méchant (John McTiernan savait créer des vilains mémorables entre le Predator, Hans Grueber dans Piège de Cristal (1988) ou ici Benedict incarné par Charles Dance), des références et des blagues méta qui fonctionnent bien et un amour pour le genre de la part d’un de ses meilleurs artisans, John McTiernan à sa grande époque. C’est un parfait chant du cygne du cinéma d’action des années 80, qui se moque de ses clichés tout en lui rendant un bel hommage.


La fête à Henriette de Julien Duvivier (1952)
Deux scénaristes apprennent que leur dernier essai a été rejeté par la censure et ils doivent se remettre à l'ouvrage. Le premier, optimiste, souhaite une simple romance sur des gens ordinaires. Il propose de situer les évènements le 14 juillet, jour de la fête des Henri et Henriette, et de se focaliser sur une gentille Henriette amoureuse de Robert le photographe, qui espère qu’il va la demander en mariage. Le second, pessimiste et sensationnaliste, tente de caser des meurtres, de l’action et du sexe. Aidés par leur secrétaire Nicole, ils parviennent à un compromis en introduisant le personnage de Maurice, un sympathique cambrioleur qui drague Henriette pendant que Robert est parti batifoler.

Entre deux Don Camillo, Julien Duvivier s’amuse avec La fête à Henriette, film méta sur le travail de scénariste et la construction d’une histoire, avec de nombreux extérieurs, quelques expérimentations et des séquences quasi-documentaires au montage agaçant. Le concept réjouissant ne tient malheureusement pas ses promesses à cause d’une trame trop sage qui n’ose pas pousser à fond ses incartades, le scénariste optimiste triomphant toujours de son comparse et rétablissant la narration sur les rails de la raison. Le couple Henriette (Dany Robin)/Robert (Michel Roux) est par ailleurs franchement tarte. S’il reste de bonnes idées de-ci de-là, il y avait moyen de faire mieux et je serais curieux de voir le remake américain de Richard Quine, Paris When It Sizzles (1964, Deux têtes folles).


Films vus seuls
浪人八景 [Rônin hakkei] de Tai Katô (1958, Huit vues du rônin)
Afin de permettre à la princesse dont il est amoureux de se marier et accomplir ses devoirs, Hira Yukitaro est devenu rônin. En route vers Edo, il croise Matsue, une femme samouraï poursuivie par les sbires du clan Koriyama. Yukitaro décide de lui rendre service sans rien lui demander en échange, se faisant passer pour son époux pour franchir le point de contrôle d’Hakone. Ils sont accompagnés par deux vagabonds rencontrés sur le chemin, le pickpocket Yoshimatsu et le rônin Mitsui Kanetaro. Sans le vouloir, Yukitaro se retrouve embarqué dans une guerre de succession.

Après Koizome rônin (1957) et Hizakura daimyo (1958, The Scarlet Cherry Lord), Rônin hakkei est la troisième adaptation par Tai Katô d’un roman de l’écrivain populaire Kiichirô Yamate spécialisé dans les récits d’aventure historisants. A l’image de Hizakura daimyo, Tai Katô se contente d’exécuter une commande de la Toei sans imposer sa marque. Rônin hakkei est essentiellement un véhicule à la gloire d’Utaemon Ichikawa dans son rôle habituel de joyeux samouraï justicier à qui on ne la fait pas. Rien de notable excepté une apparition de Takashi Shimura en second couteau et un Toei Scope guère valorisé par la médiocre copie que j’ai récupérée. C’est le genre de trucs que j’ai l’impression d’avoir déjà vu des dizaines de fois…
P.S. : Yoshimatsu est incarné par Shunji Sakai, un acteur comique généralement pénible doté d’une considérable filmographie, environ 200 titres en 20 ans de carrière, souvent de brèves prestations humoristiques en larbin ou sidekick couard et veule.


Más fuerte que el amor de Tulio Demicheli (1955, Stronger Than Love)
Fils d’un ancien contremaître promu gestionnaire grâce à son acharnement, Carlos est le copropriétaire d’un champ de fruits et de son usine attenante en compagnie de Don Rodolfo Peñafiel. Ce dernier supporte mal d’être associé à un homme du peuple et souhaite revendre sa part des terres pour conserver l’usine, espérant à terme ruiner Carlos en refusant d’acheter ses fruits. Sa fille Bárbara, récemment revenu d’Europe, doit se marier avec Armando, le bras-droit de Don Rodolfo. Dès son arrivée, elle a un accident et est aidée par Carlos, qui l’embrasse de force en guise de récompense. Révulsée, elle prétend le haïr alors qu’elle ressent une intense attraction à son égard.

Tulio Demicheli fut un réalisateur argentin qui s’exila au Mexique en 1953 en raison d’un conflit avec Raúl Apold, le puissant sous-secrétaire à l'information de Juan Perón, avant de s’installer en Espagne en 1958. Más fuerte que el amor est son second opus mexicain, tourné à Cuba à cause de règlements syndicaux mexicains protectionnistes qui l’empêchaient de travailler au Mexique. Même si on distingue certains clichés des productions cubo-mexicaines, Cuba n’est ici qu’un décor lointain et les interprètes principaux sont liés au cinéma mexicain, que ce soit l’Espagnol Jorge Mistral (Carlos) ou la Tchécoslovaque Miroslava (Bárbara). Les quelques danses et chansons sont assurées par Chela Castro, une actrice de théâtre argentine qui se spécialisa dans les télénovelas dès les années 60.
L’intrigue de Más fuerte que el amor est extrêmement sexiste, avec un Carlos viril qui embrasse contre son gré la bourgeoise Bárbara pétrie de condescendance. Evidemment, après l’avoir exécré pendant 1h30 (tout en couchant avec lui car son attirance physique est plus forte que l’amour, d’où le titre), elle lui tombe dans les bras. C’est filmé platement et le seul intérêt est le curieux mélange des genres : on a l’impression qu’on va assister à un mélodrame, avec Bárbara prise en tenaille entre Carlos et Don Rodolfo, tandis que Más fuerte que el amor s’avère plus proche de la comédie romantique, avec le poncif des deux êtres qui se détestent avant de s’aimer. C’était plutôt faible dans l’ensemble, avec une relation Carlos/Bárbara qui picote selon les standards modernes.


源氏九郎颯爽記 秘剣揚羽の蝶 [Genji Kurô sassôki hiken ageha no chô] de Daisuke Itô (1962, Tales of Young Genji Kuro 3)
A la suite de manœuvres de l’ambitieux conseiller Takamizawa, la princesse Sae doit être offerte en concubine au shôgun avec trois parchemins précieux mais son convoi est attaqué et les trésors sont dérobés par un mercenaire à la solde du riche marchand Sadoya. Genji Kurô récupère rapidement deux des trois rouleaux et les remet à la princesse. Le yakuza Tsuzumi et sa bande semblent poursuivre les mêmes buts que Genji Kurô et tentent également de recouvrer les objets volés. Ils sont surveillés en secret par les sbires du magistrat Toyama, qui espère dévoiler la corruption de Takamizawa et de Sadoya.

Ce troisième et ultime Genji Kurô n’est pas dirigé par Tai Katô comme les deux précédents, Daisuke Itô a pris le relais en conservant Kinnosuke Nakamura dans le double rôle de Genji Kurô/Tsuzumi. L’intrigue, de nouveau tirée d’un roman de Renzaburô Shibata, est terriblement alambiquée et j’étais parfois paumé dans la multitude de protagonistes. C’est assez classique dans le cinéma japonais de cette époque de proposer un cadre historisant compliqué sauf que ça se simplifie en général pour se concentrer sur un ou deux enjeux une fois l’introduction terminée. Ce n’est pas le cas ici et je pense qu’il aurait fallu dégager deux-trois péripéties secondaires. Le ton est plus sérieux et sombre que dans les deux Tai Katô, il y a peu d’action et ça ne m’a pas passionné. C’est d’après moi le plus faible de la série.


Le orme de Luigi Bazzoni (1975, Footprints on the Moon)
Alice Campos, traductrice portugaise vivant à Rome, fait un cauchemar dans lequel un homme est en train d’étouffer sur la Lune, une scène vue dans un film il y a longtemps. Elle va ensuite au travail où on lui signale qu’elle est absente et injoignable depuis trois jours. Alice n’a aucun souvenir de ces trois jours, son unique indice consistant en une carte déchirée dans son appartement dépeignant l’hôtel Garma en Turquie. Elle se rend sur place et découvre qu’elle est venue la semaine précédente sous un nom d’emprunt.

Spécialiste du cinéma de genre, Luigi Bazzoni n’a dirigé que cinq longs métrages, deux westerns et trois giallos dont Le orme (littéralement « les traces »), avant de se recycler dans des documentaires pour Le Vatican dans les années 90. Contrairement à ce que raconte la fiche wikipedia française, Le orme n’est pas adapté du livre Las Huellas de l'écrivain et scénariste italo-argentin Mario Fanelli puisque Mario Fanelli n’a publié qu’une œuvre dans sa vie, La Pagoda, en 2006 deux ans avant son décès. Las Huellas fut en réalité une nouvelle jamais parue, que Mario Fanelli transforma en scénario avec l’aide de son ami Manuel Puig.
A l’inverse de beaucoup de giallos, Le orme ne comporte que peu de sexe (une séquence très soft sans nudité) et de violence. On est dans un thriller psychologique paranoïaque centré sur une amnésique qui revoie des éléments de son passé par flash, un procédé habituel du genre. Comme souvent dans ce type de récit (à l’exception selon moi de L’emmurée vivante (1972)), la fin est décevante et seule l’ambiance compte. Dans Le orme, elle est mystérieuse et angoissante, avec une musique de Nicola Piovani qui renforce l’étrangeté (j’aime bien ce compositeur, notamment sa bande originale de Palombella rossa (1989)). La Brésilienne Florinda Bolkan est parfaite en Alice, se différenciant des héroïnes traditionnelles du giallo par son visage dur, son allure sévère et son jeu sobre. J’ai donc été plutôt convaincu et je vais récupérer les deux autres incursions de Luigi Bazzoni dans le giallo, La femme du lac (1965) et Journée noire pour un bélier (1971).


車夫遊侠伝 喧嘩辰 [Shafu yûkyôden Kenka Tatsu] de Tai Katô (1964, L'Indomptable d'Edô)
En 1898, Tatsugorô, un tireur de pousse-pousse colérique de Tôkyô, débarque à Ôsaka. Sans tenir compte de la concurrence, il se place à côté de la gare avec un écriteau affirmant qu’il ne charge que des marchandises. Quand la geisha Kimiyakko exige qu’il la conduise, il accepte en précisant qu’elle ne devra pas parler. Pendant le trajet, elle proteste et il la jette à l’eau avant de la secourir. Convoqué par le boss yakuza Nishikawa qui entretient Kimiyakko, Tatsugorô ne se démonte pas. Les deux individus fraternisent et Nishikawa consent à ce que Tatsugorô épouse Kimiyakko. La domination de Nishikawa est remise en cause par l’arrivée d’un judoka ambitieux, Ryûn Yajima, près à tout pour réussir.

Shafu yûkyôden Kenka Tatsu est tiré d’un roman de Gohei Kamiya, un écrivain assez obscur sur qui je n’ai pas trouvé masse d’informations, adapté une dizaine de fois à l’écran en incluant les trois Tai Katô, Shafu yûkyôden Kenka Tatsu, Meiji kyôkakuden: Sandaime shûmei (1965, Le sang de la vengeance) et Ahendaichi: Jigoku butai totsugeki seyo (1966, Le plateau de l'opium : L'attaque de l'escadron de l'enfer). Il n’y a donc aucun lien avec le classique Homme au pousse-pousse, qui venait de connaître en 1963 sa troisième version.
Par rapport aux Tai Katô des années 50 que j’ai critiqués récemment, on voit clairement une évolution, à la fois sur la forme et sur le fond. Sur la forme, Tai Katô expérimente beaucoup plus, avec un montage souvent audacieux et des plans limite avant-gardistes ; sur le fond, il abandonne le jidai-geki pour un meiji-mono, conformément à la transition en cours à la Toei qui délaissait progressivement son genre fétiche en faveur des films de yakuzas. Le milieu des années 60 est ainsi la grande époque de Ken Takakura, la superstar de la Toei que Tai Katô ne peut s’empêcher de plagier dans l’ultime affrontement. C’est une des rares séquences qui s’astreint aux clichés du ninkyo eiga, le reste étant davantage une comédie centrée sur l’impétueux Tatsugorô incarné par l’agaçant Ryôhei Uchida, un acteur que je n’ai jamais apprécié. L’interprétation est d’ailleurs le gros point faible de Shafu yûkyôden Kenka Tatsu, tout le monde crie et s’agite en permanence, cela m’a rapidement fatigué. Je ressors avec une impression plutôt négative, les prouesses techniques ne rachetant pas un scénario pénible.


陰陽刀 [Yin yang dao] de Ching Doe & Yue Feng (1969, Twin Blades of Doom)
Regrettant d’avoir tué un vieux maître en duel, Chang Qi Liang s’est retiré du monde des arts martiaux. Il est devenu porteur de palanquin et habite chez ses parents. Un soir, la personne qu’il transporte est attaquée par le terrible Gang fantôme. Pour se défendre, il élimine les agresseurs et retourne chez lui mais il est suivi et ses parents sont assassinés en représailles. Dévasté, il se lance à la recherche des chefs de la bande pour se venger et est empoisonné durant un combat avec l’un d’entre eux. Il est heureusement sauvé par le directeur d’une troupe d’artistes itinérants, qui se retrouvent mêlés aux évènements.

Après deux ans passés à la Great Wall Pictures Corporation en tant que scénariste et réalisateur, Ching Doe entre à la Shaw Brothers en 1953. Il la quitte en 1956 pour la MP & GI (renommé Cathay Studio en 1964) avant d’y revenir en 1959 et de se spécialiser dans le mélodrame musical contemporain. Twin Blades of Doom est son ultime opus et son unique incursion dans le wu xia pian. Atteint d’un cancer à l’estomac, il fut remplacé en cours de tournage par Feng Yueh et mourut quelques mois plus tard. Twin Blades of Doom met en vedette le Taïwanais Yun Ling (Chang Qi Liang) et Li Ching (une des filles du directeur de la troupe), deux futurs habitués des films de Chor Yuen.
L’intrigue de Twin Blades of Doom n’est pas franchement un modèle d’originalité, une bête histoire de vengeance d’un héros fatigué, avec des demi-boss définis par leur couleur (vert, jaune, rouge, blanc et noir) et supervisés par un grand vilain. C’est assez sanglant, la bande-son pique allègrement dans le western spaghetti, et Yun Ling n’est pas charismatique. Il faut néanmoins pardonner ces facilités, on était alors dans une période de renouveau du wu xia pian, un âge d’or débuté avec L'hirondelle d'or (1966) et Un seul bras les tua tous (1967) qui continua jusqu’au milieu des années 70, et certains clichés n’étaient pas encore répandus. C’était globalement distrayant, la technique de combat de Chang Qi Liang est atypique et je ne me suis pas ennuyé.


Livres
Jenkins of Mexico: How a Southern Farm Boy Became a Mexican Magnate d’Andrew Paxman (Oxford University Press, 2017), 544 p.
En 1901, William O. Jenkins s’enfuit de son Tennessee natal en compagnie de sa nouvelle épouse Mary contre l’avis de la famille de celle-ci. Il s’installe dans un premier temps au Texas avant de déménager au Mexique, terre d’opportunité pour un Américain ambitieux. Vers 1905, il entre dans le capital d’une usine de textiles près de Puebla, un centre économique et culturel majeur situé à une centaine de kilomètres à l’est de Mexico. C’est le début de son succès, qui va l’amener à devenir un des principaux industriels du pays et l’homme le plus riche du Mexique dans les années 50-60 grâce à ses champs de cannes à sucre et ses entreprises de transformation, son contrôle des salles de cinéma et ses actions dans plusieurs grandes banques. Sa réussite fit de lui une cible pour les politiciens de gauche et les populistes, qui menacèrent régulièrement de déposséder et d’expulser cet encombrant citoyen des Etats-Unis. Il parvint pourtant toujours à s’en sortir, aidé par un solide réseau de soutiens locaux, d’habiles pots de vin et l’élimination parfois physique de ses adversaires, avec des meurtres non élucidés. Une légende noire se développa, qui perdure de nos jours au Mexique et qu’Andrew Paxman s’emploie à relativiser.

J’avais entendu parler de William O. Jenkins à cause de son influence dans le milieu du cinéma. Il fut accusé d’avoir contribué à tuer l’âge d’or du cinéma mexicain dans les années 50-60 à travers la politique de son immense réseau de salles, qui selon certains favorisaient les séries B au profit d’Hollywood. Ce point est abordé bien qu’il ne constitue qu’une infime partie d’un livre extrêmement dense, qui dresse autant le portrait d’un pays et d’une ère que d’un individu. Ancien journaliste au Mexique, à présent chercheur en Histoire, Andrew Paxman connait parfaitement le Mexique et contextualise longuement les activités de Jenkins. Il détaille ainsi l’Histoire de la région de Puebla, les évolutions de la Révolution au niveau local et national, les bouleversements économiques et les changements politiques de gouverneur ou de président qui eurent un impact direct sur les possibilités offertes à Jenkins. Les archives de Jenkins et les documents gouvernementaux compromettant ayant été détruits, il a effectué un énorme travail de compilation de données, interrogeant des survivants et leurs familles, consultant les journaux, les biographies des personnes qui ont côtoyé Jenkins et les rares archives.
Sur l’aspect cinématographique qui m’intéresse, j’ai été surpris de la centralité du circuit de distribution au Mexique comparé aux autres pays, en particulier les Etats-Unis. A l’inverse de leur voisin où les grands studios faisaient la loi, au Mexique le pouvoir étaient aux mains des distributeurs, un monopole contrôlé par Jenkins. La production était dispersée au sein de multiples micro-sociétés et le terme de studios désignait en réalité des plateaux prêtés le temps d’un tournage. Les cinémas de Jenkins privilégiaient les accords avec les majors hollywoodiennes aux dépens des œuvres nationales, Jenkins préférait la quantité à la qualité et avantageait les films de genre à petits budgets, qui plaisaient au public populaire des salles de deuxième catégorie. Andrew Paxman nuance cependant son rôle dans le déclin du cinéma mexicain. Dès 1946, alors qu’il ne dominait pas encore le marché, la concurrence hollywoodienne et européenne, de retour après la guerre, engendra une crise. Elle fut renforcée par des difficultés financières de plus en plus grandes de producteurs frileux et cupides : jugés peu fiables, ils détournaient dans leur poche une partie des fonds versés par la Banque Nationale du Cinéma (la Banco Nacional Cinematográfico) et avaient dès lors du mal à emprunter auprès des banques privées. Les réalisateurs avaient en outre instauré un cartel et empêchaient l’entrée de nouveaux venus dans leur profession. La nationalisation des salles de cinéma en 1960 ne changea du reste rien à l’affaire, montrant que Jenkins n’était pas la clé du problème.
Jenkins of Mexico: How a Southern Farm Boy Became a Mexican Magnate est donc un incontournable pour les passionnés de l’Histoire du Mexique, un tableau souvent navrant d’un pays aux élites corrompues, qui n’hésitèrent pas à travailler avec le millionnaire Jenkins qu’elles critiquaient officiellement quand cela les arrangeait. Mon seul bémol est qu’Andrew Paxman insiste trop selon moi sur la xénophobie des Mexicains, expliquant l’image exécrable de Jenkins par de la « gringophobie », une haine des Mexicains pour ce qui vient des Etats-Unis. J’ai trouvé cette interprétation peu pertinente, cette soi-disant gringophobie n’ayant pas enrayé la carrière de Jenkins à quelques exceptions près. Cette analyse a par ailleurs tendance à diminuer la responsabilité de ce dernier, qui était tout de même une immense crapule, un baron voleur de la pire espèce dans la plus pure tradition états-unienne.


Dulcie : Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid de Benoît Collombat & Grégory Mardon (Futuropolis, 2023), 304 p.
Le 29 mars 1988, la militante anti-apartheid Dulcie September, représentante de l’ANC auprès de la France, de la Suisse et du Luxembourg, est abattue sur le palier de son appartement parisien dans le 10e arrondissement vers 10h du matin. Faute de témoins et de preuves, l’affaire demeure non élucidée. Au début des années 2010, le journaliste d’investigation de France Inter Benoît Collombat démarre sa propre enquête, interrogeant les proches de Dulcie September ainsi que les responsables politiques ou industriels français en relation avec l’Afrique du Sud à l’époque. Dulcie : Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid est le résultat de son travail, récapitulé en bande dessiné avec l'aide de Grégory Mardon.

J’avoue ne pas bien connaître l’histoire de l’apartheid et de l’ANC, et avoir découvert Dulcie September à l’occasion de cette lecture. Le livre est divisé en deux moitiés : une première consacrée à la vie de Dulcie September, en particulier après son installation à Paris fin 1983 ; une seconde centrée sur son assassinat et sur l’enquête qui a suivi. Benoît Collombat n’essaye pas d’apporter une réponse définitive, probablement impossible à obtenir tant que les archives des services secrets n’auront pas été déclassifiées. Son objectif est de brosser un portrait d’une femme exceptionnelle et de nous plonger dans les liens troubles entre l’Afrique du Sud et la France, qui officiellement respectait l’embargo de l’ONU sur la vente d’armes mais alimentait le régime sud-africain en sous-main. On voit l’hypocrisie des hommes politiques, le double discours et l’importance des enjeux, la France ayant notamment fourni du matériel et des connaissances pour la construction de l’arme nucléaire. Dans ce cadre, Dulcie September gênait beaucoup de monde et de nombreuses pistes sont évoquées pour expliquer son élimination. Seul regret, le format BD n’est pas vraiment exploité à sa juste valeur, il sert de support sans doute moins onéreux, plus grand public et plus flexible qu’un documentaire filmé. Les dessins de Grégory Mardon sont utilitaires, principalement des cases de gens assis entourés d’énormes bulles de textes. Cela n’empêche toutefois pas Dulcie : Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid d’être captivant de bout en bout, levant le voile sur certaines des manigances de l’Etat français.


Les monstres de Mayfield Place dirigé par Frank Lafond (Carlotta Films, coffret The ‘Burbs, 2016), 198 p.
Les monstres de Mayfield Place est un bouquin de 200 pages qui constitue le support du coffret ultra collector de The ‘Burbs édité par Carlotta en 2016. C’est un ouvrage collectif dirigé par Frank Lafond, un spécialiste de Joe Dante qui avait déjà publié Joe Dante, l'art du je(u) en 2011. Outre deux carnets photos mélangeant photos de plateau et extraits du film, il comporte six articles : un résumé de la carrière de Joe Dante ainsi qu’un historique de la création, du tournage et de l’exploitation de The ‘Burbs par Frank Lafond ; la représentation du satanisme dans The ‘Burbs dans le cadre de la panique satanique qui sévissait aux Etats-Unis dans les années 80 par Florent Christol ; le fonctionnement des procédés comiques, très influencés par le cartoon, par Vincent Baticle ; le travail de Jerry Goldsmith sur la musique, dans ses collaborations avec Joe Dante en général et sur The ‘Burbs en particulier par Christian Lauliac ; et la liberté accordée aux interprètes et à l’improvisation dans un contexte de grève des scénaristes par Fabien Gaffez.

Les monstres de Mayfield Place est davantage qu’un simple livret de coffret mais un ouvrage en soi, avec de vrais experts qui décortiquent The ‘Burbs et le cinéma de Joe Dante. La présentation de Joe Dante par Frank Lafond n’apporte pas grand-chose quand on a lu Joe Dante, l'art du je(u) bien qu’il actualise certaines informations. J’ai en revanche apprécié les textes sur la musique de Jerry Goldsmith et, dans une moindre mesure, sur la panique satanique et sur l’humour cartoon même si j’ai trouvé les articles moins convaincants que ce qu’auguraient les pertinents angles d’approche. La partie sur les interprètes, écrit de manière romanesque, m’a laissé un peu dubitatif. Cela reste un bon complément au film et aux bonus proposés, qui ravira les fans du réalisateur.


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