samedi 15 octobre 2022

La bosse de l’Histoire (ancien Tumblr)

Le complétisme pousse parfois le cinéphile impénitent à se pencher sur des films qu’il aurait superbement ignoré autrement.

Si Howard Hawks n’avait pas réalisé La terre des pharaons (Land of the Pharaons, 1956), nous l’aurions probablement évité : défendu par Les Cahiers du Cinéma en son temps, politique des auteurs oblige, le film ne nous semblait pas particulièrement attrayant. Le casting comportait certes quelques acteurs sympathiques plus habitués aux seconds rôles (notamment Jack Hawkins et James Robertson Justice), mais cela ne méritait pas un détour de notre part.
(James Robertson Justice en brave architecte à gauche et Jack Hawkins en pharaon à droite)

Comme prévu, nous nous sommes poliment ennuyés, notre intérêt s’éveillant périodiquement sur un détail, mentionné dans Hollywood sur Nil de Noël Howard (directeur de la seconde équipe du film) :
(Tiens, des dromadaires)

(Encore des dromadaires)

D’après Noël Howard, Howard Hawks, à qui il venait d’apprendre l’absence de chevaux dans l’ancienne Egypte, lui demanda d’une petite voix :
«  - Chameaux ?
[…]  - Pas de chameaux. Les anciens Egyptiens ont représenté sur leurs hiéroglyphes et leurs statues tous les animaux qu’ils connaissaient. Il n’existe pas de représentation de chameau (1).
[…] – Je vous propose un marché, j’abandonne les chevaux. Mais, Noël, pour l’amour de Dieu, laissez-moi les chameaux ! ».

N’y connaissant pas grand-chose à l’Egypte ancienne, si nous n’avions pas eu vent de l’information au préalable, la présence des chameaux (ou plutôt de dromadaires si l’on veut être exact) ne nous aurait guère choqué, il faut l’avouer. Pourquoi ? Parce qu’on en voit tout le temps dans les films, les bédés et autres représentations contemporaines de l’Egypte ancienne.
Contemporaines car, comme le remarque Jean-Loup Bourget (2), un artiste mainstream du XVIIe comme Nicolas Poussin n’avait pas vu la nécessité de mettre des dromadaires dans sa représentation de la scène biblique de Eliezer et Rebecca (1648).

Cela lui avait d’ailleurs été reproché 20 ans plus tard par le peintre Philippe de Champaigne.
(On dénote l’absence flagrante de dromadaires sur la peinture de Poussin)

(A l’inverse de la même scène chez Giovanni Battista Pittoni (1725), où le dromadaire rayonne de sa splendeur)

Afin de ne pas laisser les lecteurs sur leur faim, Hawks aborde ce sujet camélique dans Les Cahiers du Cinéma de février 1956. Tout en essayant d’être le plus près possible de la réalité historique, explique-t-il, il a voulu utiliser des dromadaires malgré leur absence à cette époque car « ils font partie intégrante de l’Egypte ».
En d’autres termes, en dépit de toute réalité historique, le réalisateur met des dromadaires car le spectateur s’attend à voir des dromadaires car il y a habituellement des dromadaires dans les films sur l’Egypte ancienne.
(Histoire documentée qui permet de savoir qu’il n’y avait définitivement pas de dromadaires pour construire les pyramides)


(1) Un article de H. Epstein, « Le dromadaire dans l’Ancien Orient », paru dans la Revue d'histoire des sciences et de leurs applications en 1954, tout juste avant le tournage du film, permettra au lecteur curieux et un peu masochiste d’approfondir le sujet : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1954_num_7_3_3439
(2) Jean-Loup Bourget, « D’un classicisme l’autre : Poussin, Ford, Hawks » dans Jean-Loup Bourget et Jacqueline Nacache, Le classicisme hollywoodien, Presses universitaires de Rennes, 2009, pp.23-37.

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