samedi 24 janvier 2026

Carnet de bord 17/01/2026-23/01/2026



Films vus en compagnie
보통의 가족 [Botong-ui Gajok] de Hur Jin-ho (2023, A Normal Family)
Jae-wan est un prestigieux avocat qui n’hésite pas à plaider pour les pires crapules contre de l’argent. Il vit dans un bel appartement avec sa jeune épouse qui a récemment accouchée et sa fille ado Hye-yoon née d’une précédente union. Il se heurte régulièrement à son frère cadet, Jae-gyu, un médecin humaniste marié à une traductrice dont le fils Si-ho entre en terminale. A la suite d’une soirée arrosée, Hye-yoon et Si-ho tabassent à mort un sans-abri dans une ruelle. Cet acte va ébranler leurs familles et mettre à l’épreuve leurs parents, tiraillé·e·s entre la défense de leurs enfants et leurs valeurs.

Après des versions néerlandaise (2013), italienne (2014) et hollywoodienne (2017), le coréen A Normal Family est la quatrième transposition sur grand écran du livre Le dîner du néerlandais Herman Koch paru en 2009. Davantage que du roman, Hur Jin-ho dit s’être inspiré de l’adaptation italienne en l’ajustant à la société coréenne. Spécialiste de mélodrames traitant d’amour et d’amitié, Hur Jin-ho s’aventure pour la première fois dans le domaine du thriller mâtiné de satire. Il aurait mieux fait de rester dans son périmètre. A Normal Family est extrêmement mal écrit (je ne sais pas si ça vient du bouquin, du scénario italien ou coréen), avec des personnages stéréotypés et tous détestables à leur manière, qui changent brusquement de caractère de façon invraisemblable à mi-parcours. Le dénouement n’est pas du tout crédible, la critique sociale est au ras des pâquerettes, rien à voir avec Parasite de Bong Joon Ho (2019) avec lequel A Normal Family a parfois été comparé.


Vampire's Kiss de Robert Bierman (1988, Embrasse-moi, vampire)
Peter Loew est un agent littéraire new-yorkais dépressif. Tous les week-ends, il traine dans des bars ou en boite de nuit pour vivre des aventures sans lendemain. Un soir en rentrant chez lui au bras d’une conquête, il tombe sur une chauve-souris enfermée dans son appartement et fuit piteusement. La semaine suivante, il drague une belle femme rousse qui se révèle être une vampire et le mord au cou durant leurs ébats. Persuadé qu’il est en train de se transformer en Nosferatu, son comportement devient erratique. Il prend en grippe Alva, une pauvre secrétaire débutante sur qui il s’acharne.

Vampire's Kiss est fréquemment cité par Nicolas Cage comme une de ses performances dont il est le plus fier. Son jeu y atteint en effet un délire rarement égalé par la suite (c'est dire), élément qui justifie à lui seul le visionnage. Nonobstant cet aspect, Vampire's Kiss n’est pas le film de vampires auquel on s’attend en lisant le pitch. C’est davantage le portrait d’un homme qui bascule dans la folie en harcelant au passage une subalterne qui n’a rien demandé. D’une certaine façon, cela montre le management toxique d’un col blanc désinhibé des années 80 et ses conséquences sur le petit personnel. Ce n’est dès lors pas étonnant que Christian Bale se soit inspiré de Peter Loew pour interpréter le héros de American Psycho (2000). Je n’ai pas été surpris de constater que Vampire's Kiss avait le même scénariste que After Hours (1985), Joseph Minion, j'y ai retrouvé l’ambiance assez glauque d'un New-York souvent nocturne. Vampire's Kiss est au final un objet étrange pas inintéressant, complètement phagocyté par un Nicolas Cage hallucinant et halluciné.


ひゃくえむ。 [Hyakuemu] de Kenji Iwaisawa (2025, 100 mètres)
Togashi est le collégien le plus rapide du Japon sur 100 mètres. Il n’a aucun concurrent, écrase les garçons de son âge et court parce qu’il est le meilleur. Il aperçoit un jour un nouvel élève nommé Komiya totalement épuisé par son effort. Celui-ci lui explique que courir lui permet de fuir son quotidien et la réalité. Togashi décide de l’entrainer et Komiya s’avère doué mais il est transféré dans un autre établissement. Quelques années plus tard, Togashi est au lycée et a perdu sa passion pour le sprint. Pour aider le club d’athlétisme, il accepte cependant de s’y remettre. Durant le championnat national, son chemin va de nouveau croiser celui de Komiya.

Hyakuemu est le second long métrage de Kenji Iwaisawa après l’amusant On-Gaku : Notre rock ! (2019). Il est tiré d’un manga en cinq volumes de Uoto paru initialement dans Magazine Pocket entre novembre 2018 et août 2019. A l’inverse d’On-Gaku, Kenji Iwaisawa a bénéficié d’un budget conséquent et d’une équipe d’animateurs professionnels. Il n’a toutefois pas renoncé à la rotoscopie qui répond à son désir de combiner ses dessins à des prises de vue réelle avec de vraies acteurices. Le résultat est graphiquement exceptionnel, avec un style unique, une impression de vitesse parfaitement rendue et de superbes séquences en 2D, en particulier une course sous la pluie. L’intrigue, une classique rivalité/amitié entre compétiteurs, suit les grandes lignes du manga, agrémentée de réflexions fumeuses sur la philosophie de la course. Ce qui pourrait être ennuyeux sur le papier est transcendé par le dynamisme de l’animation et par une musique pêchue de Hiroaki Tsutsumi. C’est donc une jolie découverte qui confirme le talent de Kenji Iwaisawa.
A noter que Hyakuemu est distribué à l’international par Netflix,.


انتظار [Entezar] de Amir Naderi (1974, L’attente)
Accablé par la chaleur, un adolescent patiente à l’abri dans une maison pendant qu’un vieil homme prie en face de lui. Il fixe avec envie un bol en verre jusqu’à ce qu’on lui dise d’aller chercher de la glace. Il frappe à une grande porte ouvragée, une main de jeune femme se tend pour récupérer le récipient et le remplir. Chaque jour, le garçon attend cet instant et fantasme sur cette main.

Après un début de carrière peu satisfaisant sur des gros budgets dans le polar et le western spaghettisant, Amir Naderi rejoint le studio Kanoon en 1973. Il y restera jusqu’à la fin des années 80 et y réalisera notamment Le coureur (1984). L’attente est son second essai pour Kanoon, un moyen métrage quasi-muet de 48 minutes dans lequel Amir Naderi expérimente un cinéma qui repose sur les images et non sur la narration, une réflexion méditative et semi-autobiographique sur la puberté et le désir avec des interprètes majoritairement non professionnels. Amir Naderi ponctue son récit de séquences documentaires sur une fête d’un saint local qui se déroulait au moment du tournage à Bushehr dans le sud de l’Iran. La photographie est splendide, magnifiquement restaurée par Kanoon en 2024. C’est la première fois qu'Amir Naderi n'utilise pas de musique, démarche qu’il répètera systématiquement par la suite car il souhaite éviter la diversion mélodramatique engendrée par la musique. Il préfère privilégier les sons environnants pour renforcer le côté impressionniste.
L’attente a été interdit durant trois ans pour des raisons non spécifiées. On a la sensation qu’il contient des propos cachés, des symboles qui nous échappent, éléments qui ont dû frustrer les censeurs et alimenter leurs suspicions. En dépit du réalisme ambiant, cette histoire d’une fascination adolescente pour une main est étrange, avec une scène derrière la porte qui baigne dans une atmosphère quasi-fantastique. Tout en n’étant pas désagréable, j’avoue que L’attente m’a laissé perplexe, sans doute le genre de titre qui se bonifiera dans mon souvenir quand j’aurai oublié l’essentiel et qu’il ne subsistera qu’une vague impression.


Sorority Babes in the Slimeball Bowl-O-Rama de David DeCoteau (1988)
Deux étudiants obsédés forcent leur pote Calvin à espionner une cérémonie d’initiation d’une sonorité. Attrapés en train d’épier les deux novices sous la douche, ils sont contraints en punition de les accompagner au bowling d’où les cinq jeunes gens doivent ramener un trophée. Sur place, iels tombent sur une cambrioleuse dur à cuire, Spider, que Calvin commence à draguer. Iels dérobent une coupe et découvrent à l’intérieur un démon qui propose d’exaucer un souhait pour chacun d’entre eux.

Engagé en tant qu’assistant producteur par Roger Corman en 1980, David DeCoteau démarre la réalisation sous pseudonyme en 1984 dans des vidéos homoérotiques. Sorority Babes in the Slimeball Bowl-O-Rama est son troisième long métrage sous son propre nom pour le producteur Charles Band. Satisfait de son opus précédent, Creepozoids (1987), celui-ci l’appela pour ficeler en urgence un film sans scénario qu’il avait déjà vendu à des distributeurs à partir d’un titre et d’une affiche. David DeCoteau en profita pour reprendre Linnea Quigley (Spider) avec qui il avait travaillé sur Creepozoids, associée à deux autres scream queens, Brinke Stevens et Michelle Bauer (les deux novices). Pour la voix du démon (un affreux animatronique ajouté après coup en contrechamp et qui n’a donc aucune interaction directe avec les protagonistes), il recruta le chanteur punk Dukey Flyswatter et demanda à George Buck Flower d’incarner un concierge à moitié sourd.
Amusant sur le papier, Sorority Babes in the Slimeball Bowl-O-Rama pâtit d’un terrible manque de rythme. L’introduction accumule les discussions sans intérêt, le montage consiste en une succession de champs/contrechamps tentant vainement de masquer l’absence d’unité des lieux de tournage, les comédiens sont catastrophiques et les dialogues sonnent faux. C’est camp par certains aspects mais le côté mou du genou l’empêche d’être foncièrement sympathique, c’est surtout ennuyeux.
A noter que David DeCoteau enchaîna avec le tournage de Nightmare Sisters dans sa maison, en quatre jours avec un casting similaire et les 40 000 dollars de budget qui restaient.

Films vus seuls
ほんとにあった怖い話 第二夜 [Honto ni atta kowai hanashi: Dai-ni-ya] de Norio Tsuruta (1992, Scary True Stories: Night 2)
Scary True Stories: Night 2 comporte trois parties :
Le gymnase en été : au cours de l’été dans la préfecture de Saitama au nord-ouest de Tôkyô, trois lycéennes vont dans le gymnase de leur école supposé hanté pendant la nuit pour effectuer un test de courage.
La maison des esprits tourmentés : à la suite de la mutation de son père, la famille de Yoko déménage de Tôkyô à Yamaguchi à l’extrême ouest du Honshû. Ils s’installent dans une vieille demeure dans laquelle se produisent des phénomènes étranges.
L’hôpital à minuit : Nasako est infirmière dans un hôpital de la préfecture de Kanagawa au sud-ouest de Tôkyô. Durant ses rondes de nuit, elle a été témoin d’évènements surnaturels.
Scary True Stories: Night 2 est le second volet des Scary True Stories, toujours dirigé par Norio Tsuruta et scénarisé par Chiaki J. Konaka. L’épisode le plus connu, Le gymnase en été, introduit le fantôme de la femme en rouge qui préfigure la Sadako de Ring (1998) et qui fut réutilisé par Kiyoshi Kurosawa à de multiples reprises. Ce n’est pourtant pas le meilleur selon moi, son montage calamiteux ayant tendance à casser la tension. J’ai préféré La maison des esprits tourmentés, une excellente histoire de maison hantée à l’atmosphère pesante qui se démarque par sa noirceur de la tonalité shôjo assez légère des deux autres. L’hôpital à minuit est quelconque, sans réelle intrigue. L’ensemble est en tout cas un cran au-dessus du 1, avec un rendu moins télévisuel et des personnages mieux caractérisés. On retrouve de nombreux principes de la théorie Konaka mis en application, anticipant les œuvres phares de la J-Horror de la fin des années 90-début 2000.


El super loco de Juan José Segura (1937)
D’une apparence encore jeune malgré son âge avancé, le docteur Dienys est soi-disant capable de soigner des patients incurables. Qualifié par certains de charlatan, il suscite la polémique dans le milieu médical. Le docteur Alberto Mont, qui le soutient contre l’avis de ses collègues, propose que Dienys démontre ses compétences devant une assemblée d’experts. L’investissement d’Alberto n’est pas du goût de sa fiancée Margarita, qui se sent négligé et se méfie de Dienys. Avec l’aide de Sóstenes et de Susanita, elle tente de lui ouvrir les yeux sur les activités louches de son idole et de son sombre assistant Idúa.

El super loco se situe dans la vague fantastique mexicaine des années 30 initiée par La Llorona en 1933. C’est un des premiers films de savant fou mexicain, stéréotype qui sera fréquemment employé dans les années 50 à 70. Il met en vedette Carlos Villarías en Dienys, un acteur espagnol passé à la postérité pour son interprétation de Dracula dans la version hispanophone du classique Universal de 1931. Il continue ici à imiter Bela Lugosi en médecin suave et inquiétant. Il est épaulé par le futur réalisateur Emilio Fernández en Idúa et par Consuelo Frank en Margarita, une comédienne abonnée aux rôles de femmes distinguées et de reine aperçue notamment en épouse du vice-roi dans Macario (1960).. El super loco est plombé par une mise en scène peu inspirée et, surtout, par un scénario lamentable centré sur l’alcoolique Sóstenes joué par le comique à la mode Leopoldo Ortín. Agaçant et jamais drôle, il se révèle malheureusement être le vrai héros du récit. A réserver aux complétistes acharnés.

学校の怪談G [Gakkô no kaidan G] de Kiyoshi Kurosawa, Tetsu Maeda & Takashi Shimizu (1998, School Ghost Story G)
Devant une classe déserte et hantée, un professeur annonce le spectacle à venir. S’enchaînent des épisodes d’une durée d’une dizaine de secondes à une vingtaine de minutes : des témoignages d’écoliers ou ancien écolier où sont évoquées Hanako-san ou Teke Teke ; trois animés sur des fantômes violents qui contaminent le réel ; deux séquences de trois minutes sur des revenants terrifiants (Katasumi et 4444444444) ; et deux courts métrages plus conséquents.
• Dans Shokki, une rumeur dit que le fantôme d’une élève morte dans la piscine vole la nourriture dans les assiettes des gens. Il se manifeste dans le bol de Shota qui, par bravade, l’avale.
• Dans Kodama, un soir après les cours, cinq camarades se livrent à une expérience de spiritisme. Trois d’entre eux vont se cacher pendant que Kasumi essaye de deviner leur localisation en se servant d’un plan du lycée. A sa grande surprise, elle détecte une quatrième présence.
Ce Gakkô no kaidan G n’a aucun rapport avec les quatre Gakkô no kaidan de la Tôhô produit entre 1995 et 1999 et destinés aux enfants. Il est en fait dans la continuité de la série TV Gakkô no kaidan diffusée par la chaîne Kansai TV de janvier à mars 1994, qui offrit leur chance à des réalisateurs novices spécialisés dans l’horreur comme Hideo Nakata, Norio Tsuruta, Takashi Shimizu ou Shinobu Yaguchi (qui se tourna ensuite vers la comédie). La série fut prolongée par des TV specials, dont ce Gakkô no kaidan G en septembre 1998.
Gakkô no kaidan G est resté célèbre pour les deux segments de Takashi Shimizu, Katasumi et 4444444444, qui introduisent deux spectres centraux dans son futur univers Ju-on, Kayako et Toshio. Shimizu adopte une horreur plus directe que celle de la théorie Konaka, largement utilisée dans les autres parties (ce qui n’est guère étonnant puisque Chiaki J. Konaka a conçu la structure générale du film). Le débutant Tetsu Maeda s’est occupé de Shokki, très shôjo en dépit d’un bref passage effrayant plutôt réussi ; et Kiyoshi Kurosawa de Kodama, sur un scénario de Hiroshi Takahashi qui venait de se faire un nom avec Ring (1998). Hiroyuki Kakudô, responsable des trois animés et connu pour son travail sur Digimon, n’est curieusement pas crédité. Il a pourtant accompli un beau boulot, surtout dans l’histoire extrêmement creepy du trou maléfique. Le résultat est inégal, assez anecdotique dans l’ensemble malgré quelques images marquantes.


La ragazza dal pigiama giallo de Flavio Mogherini (1978, L'affaire de la fille au pyjama jaune)
Le cadavre d’une femme est signalé sur une plage près de Sydney. Elle a été assassinée, son visage a été carbonisé et il n’y a aucun moyen de l’identifier. L’inspecteur chargé de l’enquête privilégie la piste d’un obsédé sexuel et suspecte un pervers qui habite à proximité du lieu du crime. Thompson, un flic à la retraite qui donne un coup de main, ne croit pas en cette hypothèse. Avec pour seuls indices des grains de riz, un vieux sac et un pyjama jaune abîmé, il mène sa propre investigation. On assiste par ailleurs aux déboires amoureux de Glenda, une immigrée néerlandaise aux nombreux amants.

La ragazza dal pigiama giallo est un giallo tardif atypique tiré d’un fait divers, le meurtre de Linda Agostini en septembre 1934 aussi appelé l’affaire de la femme au pyjama. Il propose deux récits parallèles qui ne se croisent qu’à la toute fin, une classique trame policière et un drame romantique avec une musique sirupeuse chantée par Amanda Lear. Dans la forme, on ne retrouve pas les excès habituels du giallo excepté la nudité gratuite : pas de bizarreries de montage, de couleurs saturées, de retournements tordus, de violence outrancière, de tueur mystérieux ou de personnages queer. C’est sage, platement filmé et mou du genou. L’unique intérêt est Ray Milland en policier filou sur le retour, c’est maigre.


O dwóch takich, co ukradli księżyc de Jan Batory (1962, Histoire de deux enfants qui volèrent la Lune)
C’est la fête au village de Zapiecek : l’épouse de l’honnête paysan Wojciech vient d’accoucher de deux jumeaux, Jacek et Placek, qui vont à terme venir grossir les rangs des travailleurs. Malheureusement, les garnements s’avèrent être des fainéants, qui multiplient les farces et refusent d’étudier ou d’aider leurs parents. Le jour où leur père leur demande avec insistance de participer aux tâches quotidiennes, ils prennent la poudre d’escampette dans l’espoir d’aller voler la Lune, qu’ils pensent être en or.

Histoire de deux enfants qui volèrent la Lune est une adaptation d’un roman pour enfants de l’écrivain polonais Kornel Makuszyński paru en 1928. Le film eut un immense succès à sa sortie et fit connaitre les frères Kaczyński dans leur unique apparition au cinéma. Lorsqu’ils devinrent de fervents militants anticommunistes au début des années 80, ils eurent immédiatement la sympathie des Polonais qui se souvenaient de Jacek et Placek. Ils continuèrent leur carrière politique et fondèrent en 2001 le parti ultra-réac Droit et justice. Lech Kaczyński (Jacek) fut président de la République de 2005 à 2010 et Jarosław Kaczyński (Placek) fut Premier ministre de 2006 à 2007. Difficile de prévoir tout cela en voyant Jacek et Placek enchaîner les bêtises dans des décors de carton-pâte, entourés de trucages rustiques et rigolos (mention spéciale aux marionnettes de pélicans avec des voix suraigües). Les deux gosses sont des têtes-à-claques franchement agaçants, la conclusion est d’un moralisme convenu (« le travail apporte le bonheur ») mais la naïveté féérique de Histoire de deux enfants qui volèrent la Lune le rend globalement plaisant.


Livres
Habibi de Craig Thompson (Casterman, collection « écritures », 2011), 672 p.
Dans le royaume arabe de Wanatolia, la fillette Dodola est vendue à un scribe par son père. A l’âge de douze ans, elle est enlevée par des brigands et échoue sur un marché d’esclaves. Elle parvient à s’enfuir en compagnie de Zam, un enfant noir de trois ans, et se réfugie sur un bateau abandonné dans le désert. Ils vivent ensemble durant neuf ans, Dodola se prostituant auprès des caravaniers contre de la nourriture et Zam se chargeant de trouver de l’eau fraiche. Un jour où Zam s’est absenté, elle est kidnappée par des hommes du sultan et atterrit dans le harem royal.

Sur le papier, Habibi est un pari risqué de la part du chrétien blanc américain Craig Thompson : créer un récit à la Mille et une nuits visant à humaniser l’Islam et les arabes après le 11 septembre 2001 alors qu’il ne parle pas arabe et n’a jamais mis les pieds dans un pays musulman excepté une brève incursion au Maroc. Il lui aura fallu six ans de travail au cours desquels il a assimilé l’écriture et la calligraphie arabe et s’est plongé dans le Coran, lui qui venait d’une famille de fondamentalistes chrétiens.
Visuellement, le résultat est splendide, avec un jeu sur l’alphabet arabe qui tient apparemment la route même quand on en comprend le sens. Les aspects religieux semblent également solides, on sent l’intérêt de Craig Thompson pour ce sujet. L’intrigue en revanche est problématique, je vais essayer de résumer en quelques phrases ce que des critiques américains ont expliqué bien mieux que moi (en particulier Rob Clough de The Comics Journal et le spécialiste des comics arabes Nadim Damluji sur le blog The Hooded Utilitarian). Outre l’orientalisme qui se dégage, la sexualisation quasi-constante de Dodola (correspondant à un certain cliché occidental de la femme arabe) et les viols fréquents qu’elle endure m’ont dérangé, la frontière entre la dénonciation de la situation et le voyeurisme étant mince. Craig Thompson accumule par ailleurs les digressions, mélange les cultures, les époques (avec une cohabitation bizarre d’un régime sultanesque du XIXe siècle avec, sur la fin, une modernité du XXIe siècle) et les religions, donnant une impression de trop-plein. J’avoue avoir lu en diagonale les passages sur l’alchimie ou sur les formes, qui sont jolis sans rien apporter sur le fond. Le fond justement est une histoire d’amour extrêmement bateau entre Dodola et Zam (qu’elle a élevé comme un fils/frère, ce qui rend le truc assez creepy), avec des protagonistes sans épaisseur qui subissent les malheurs et servent de prétexte pour décrire un univers et fournir des anecdotes mystico-religieuses. Tout cela m’a paru très stéréotypé et mélo, et j’ai eu du mal à aller au bout de ce pavé de 670 pages.

100 films d'animation japonais d’AnimeLand (Ynnis Éditions, 2018), 208 p.
100 films d'animation japonais présente 100 films d’animation produits entre 1958 et 2018 et diffusés en France. Chaque entrée consiste en une double page composée par un membre de la rédaction du magazine AnimeLand et contenant les informations suivantes :
• Une courte introduction recontextualisant l’œuvre
• Une fiche technique indiquant notamment le titre japonais ainsi qu’un autre film du même style
• L’affiche originale
• Un résumé
• Une brève critique
• Une ou plusieurs anecdotes
• Quelques photos extraites du métrage
Il ne faut pas attendre de 100 films d'animation japonais des analyses détaillées ou une Histoire de l’animation japonaise. C’est une sélection subjective qui a pour objectif de donner envie de voir ou revoir des films facilement accessibles en France. Les critiques sont bienveillantes, soulignant les points forts sans s’attarder sur les faiblesses (parfois rapidement mentionnées). Ce nivellement crée l’impression que tout se vaut, qu’un Final Fantasy : Les créatures de l’esprit (2001) ou à un Origine (2006) équivaut à un Princesse Mononoké (1997) ou un Paprika (2006). Il eut été bon de signaler les incontournables et de modérer son enthousiasme sur les opus mineurs. En outre, si c’est visuellement agréable, en grand format sur un beau papier avec des images de bonne qualité, je n’ai strictement rien appris. Sur les 100 films, j’en ai vu 90, les 10 autres étant des produits dérivés que je n’ai pas voulu regarder car je ne connaissais pas ou n’aimais pas suffisamment la série d’origine. Idem pour les références complémentaires. Je ne conseillerais donc cet ouvrage qu’aux novices en animation japonaise qui souhaiteraient élargir leur horizon.


La maison aux esprits d’Isabel Allende (Le livre de poche, 2000), 544 p.
Parmi les onze enfants de la famille del Valle, deux des filles se démarquent : l’aînée, Rosa, une beauté fabuleuse aux cheveux verts ; et la benjamine, Clara, douée de dons de prémonition et de télékinésie. En dépit de son désintérêt envers le monde qui l’entoure, Rosa a accepté de se fiancer avec Esteban Trueba, issu d’une bourgeoisie désargentée. Avant de se marier, celui-ci décide d’aller faire fortune en investissant ses économies dans une mine d’or. Lorsqu’il tombe enfin sur un filon, Rosa décède d’un empoisonnement. Neuf ans plus tard, pourvu d’une richesse nouvelle grâce à sa reprise en main de l’ancienne exploitation des Trueba, Esteban épouse Clara et fait construire une splendide demeure dans la capitale, où vont se succéder les malheurs de trois générations de Trueba.

Isabel Allende est la fille du cousin germain de Salvador Allende. A cause de la dictature, elle quitta le Chili en 1975 pour s’installer au Vénézuéla. Après avoir écrit des pièces de théâtre et des livres jeunesse, elle sortit son premier roman en 1982, La maison aux esprits, qui eut un succès immédiat. L’idée lui était venu en apprenant que son grand-père de 99 ans était en train de mourir. Elle commença une lettre pour lui, qui fut le point de départ de son manuscrit. La maison aux esprits est fortement inspiré de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. On y retrouve l’histoire de l’évolution d’un pays et d’une société à travers la saga d’une famille influente écrasée par un terrible destin, un réalisme magique accompagné de descriptions foisonnantes et extravagantes, et des personnages hauts en couleur. Il y a de multiples clins d’œil, à l’image de Clara qui déclare qu’il ne faut pas donner des prénoms identiques entre parents et enfants parce que cela sèmerait de la confusion dans ses cahiers de notes (on se perd fréquemment entre les homonymies dans Cent ans de solitude) ; de la mort de la belle Rosa aux cheveux verts par empoisonnement qui renvoie à celle de la superbe Remedios Moscote aux yeux vert émeraude ; ou de Clara qui refuse de parler à l’instar de Rebeca.

Ayant grandement apprécié Cent ans de solitude, j’attendais beaucoup de La maison aux esprits. Je connais mieux le Chili que la Colombie et j’espérais, de la part d’un roman rédigé par une femme dans les années 80, une disparition des aspects creepy qui m’avaient gêné dans Cent ans de solitude (inceste, viols, pédophilie…). Ce n’est pas le cas, La maison aux esprits est sur ce plan aussi malaisant que son prédécesseur. Il l’est même davantage d’une certaine façon en étant plus réaliste et moins magique.
Très présent au début, le surnaturel faiblit progressivement, les derniers chapitres constituant un aperçu assez précis et glauque du passage de la démocratie à la dictature et des premières années de Pinochet (nommé le Dictateur). Par rapport à Cent ans de solitude, il manque la composante légendaire et le sentiment d’assister à une tragédie antique. Longtemps après ma lecture, je continue à me souvenir de ses héros et héroïnes, de la matriarche Úrsula, du colonel Aureliano Buendía, de la recluse Rebeca… Dotés de caractéristiques fantastiques et accablés par une fatalité implacable (on sait dès le départ que la lignée est condamnée à s’éteindre), leurs défauts sont transcendés par le mythe. Dans La maison aux esprits, les protagonistes sont plus humains que chez Gabriel García Márquez mais cela a tendance à les rendre plus détestables car plus réels. Le personnage masculin principal, Esteban Trueba qui assume parfois le rôle de narrateur, est un être ignoble et je n’ai jamais compati à ses malheurs. Clara est complètement irresponsable, sa fille Blanca se complait dans sa tristesse et la petite-fille Alba est transparente jusqu’au basculement dans la dictature. De manière générale, les femmes sont associées à la maison et sont ballotées par les évènements jusqu’à ce qu’elles subissent un choc libérateur qui les amènent à s’extraire de leur condition. Les hommes, en revanche, modifient leur environnement, sont impliqués dans les affaires du pays et sont souvent en dehors du domicile. J’avoue avoir trouvé le temps long et ne pas être parvenu à m’intéresser aux mésaventures de cette famille bourgeoise dominée par un ultra-conservateur machiste et violent. J’avais la comparaison avec Cent ans de solitude en tête et j’ai été déçu dans l’ensemble.


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