samedi 23 mai 2026

Carnet de bord 16/05/2026-22/05/2026



Films vus en compagnie
Pengabdi Setan 2: Communion de Joko Anwar (2022, Satan's Slaves 2: Communion)
Trois ans après la disparition de leur petit-frère Ian et l’abandon de leur maison, Rini, Toni et Bondi vivent avec leur père Bahri dans un immeuble vétuste de la banlieue de Jakarta. Rini s’apprête à aller étudier dans une université lointaine, espérant à terme gagner de quoi nourrir sa famille. L’après-midi précédant son départ, l’ascenseur lâche, Bahri est blessé et de nombreux voisins meurent dans l’accident. En attendant l’arrivée des proches des victimes, les corps sont entreposés dans les logements. Durant la nuit, une tempête entraîne une coupure d’électricité et inonde le rez-de-chaussée.

Pengabdi Setan 2: Communion est la suite de Pengabdi Setan sorti en 2017 avec une distribution en grande partie similaire. Le ton est en revanche très différent : si le premier s’inscrivait dans la tradition du film d’épouvante satanique à la sauce J-Horror dans une maison isolée à la campagne, le second évoque davantage Rec (2007) en moins violent/énervé, de nuit avec des sources d’éclairage limitées dans un immeuble quasi-désert (le tournage s’étant déroulé dans un bâtiment désaffecté dans l’est de Jakarta). Premier long métrage du sud-est asiatique diffusé en IMAX, Pengabdi Setan 2: Communion a cartonné en Indonésie, réalisant le cinquième meilleur score de l’Histoire de leur box-office avec 6,3 millions d’entrées. J’ai pour ma part accroché à l’exception d’un dernier chapitre brouillon qui quitte l’atmosphère tendue et lugubre pour revenir à une classique secte démoniaque, l’objectif de Joko Anwar étant de laisser des zones d’ombre afin de préparer un troisième et ultime volet prévu pour 2027. En dehors de ce souci, c’est de la bonne vieille horreur à l’ancienne, qui instaure un climat oppressant avec trois fois rien en enrichissant au passage l’univers de Pengabdi Setan.


Alpha de Julia Ducournau (2025)
Au cours d’une fête dans un appartement du Havre dans les années 80, Alpha, une collégienne un peu lunaire, s’est fait tatouer un A sur son épaule gauche. A son retour, sa mère médecin s’inquiète immédiatement, redoutant que sa fille ait contracté un dangereux virus qui transforme les gens en pierre. A l’école, Alpha est rapidement stigmatisée, ses camarades mal informés sur cette maladie mystérieuse craignant la contamination. En rentrant chez elle, elle tombe sur son oncle Amin, un toxicomane dont elle avait oublié l’existence et que sa mère a décidé d’héberger.

Autant Titane (2021) avait recueilli des avis étonnamment positifs étant donné sa radicalité, autant Alpha a été globalement descendu en flammes à quelques nuances près. De mon côté, Titane m’avait laissé dubitatif en raison de ses outrances, de son style tape-à-l’œil et de ses protagonistes profondément antipathiques, et j’ai préféré Alpha. Bien qu’il comporte encore une esthétique léchée soutenue par une bande-son trop appuyée qui m’a par moments agacé et qu’il aborde les années SIDA avec des gros sabots, j’ai apprécié l’ambiance qui s’en dégage et les trucages bluffant utilisés pour les divers stades de l’infection. Le trio Mélissa Boros (Alpha)/Golshifteh Farahani (la mère)/Tahar Rahim (Amin) est parfait, Mélissa Boros étant crédible en dépit de ses 19 ans au lieu de 13. Au vu de l’intensité du rôle et de la dureté de certaines séquences, Julia Ducournau tenait en effet à tourner avec une adulte, ce qui est compréhensible. J’ai également aimé l’insertion du récit dans la culture kabyle, hommage de Julia Ducournau à sa mère et à son enfance. Alors oui, Alpha est parfois mélo, avec des scènes convenues de disputes ou de passages à l’âge adulte, mais je trouve qu’il ne mérite pas les critiques assassines qu’il a reçu et il faut le voir pour se forger sa propre opinion.

No abras nunca esa puerta de Carlos Hugo Christensen (1952, Never Open That Door)
No abras nunca esa puerta comprend deux sketches :
Quelqu’un au téléphone : Tandis qu’il pensait qu’elle était à leur appartement, Raúl aperçoit sa sœur Luísa dans un cabaret avec un individu louche. Le lendemain en discutant avec elle, elle semble avoir peur et refuse de dire ce qu’il lui arrive.
L’oiseau chanteur revient à la maison : Rosa, une vieille femme aveugle, n’a pas de nouvelles de son fils Daniel depuis des années. Une nuit après un casse, celui-ci débarque avec un associé et un homme blessé, suscitant le désarroi de sa mère.
Comme expliqué dans ma critique de Si muero antes de despertar (1952), No abras nunca esa puerta devait à l’origine être composé de trois segments tirés de textes de Cornell Woolrich. Si muero antes de despertar étant trop long, il fut diffusé de façon autonome, les trois récits n’ayant de toute manière aucun rapport entre eux.
Extrait d’un recueil de nouvelles de 1950, Quelqu’un au téléphone est une histoire à chute, avec une conclusion d’une sombre ironie très The Twilight Zone. L’oiseau chanteur revient à la maison paru en 1952 est plus mélancolique, centré sur une aveugle désenchantée. Dans les deux cas, on est dans une atmosphère de film noir avec une magnifique photographie de Pablo Tabernero et de jolis décors du peintre espagnol Gori Muñoz, réfugié en Argentine en 1939 où il se recycla en tant que chef décorateur pour le cinéma. Visuellement, le résultat est splendide, en particulier L’oiseau chanteur revient à la maison qui se déroule quasi intégralement de nuit. Les intrigues ne m’ont en revanche pas emballé, assez simples, limitées à un seul enjeu, à quelques lieux et personnages, sans le côté oppressant et cauchemardesque de Si muero antes de despertar. Cela reste cependant un bel exemple de film noir argentin, qui montre leur savoir-faire au début des années 50.


If You Could Only Cook de William A. Seiter (1935, La fiancée imprévue)
Dépité par la frilosité de son comité directeur, le chef d’entreprise James Buchanan va s’asseoir dans un parc pour décompresser et rencontre Joan, une femme au chômage qui consulte les offres d’emploi dans le journal. Elle voit une annonce pour un couple cuisinière/majordome et persuade James, qu’elle pense désœuvré, de postuler avec elle en prétendant qu’ils sont mariés. Amusé, il accepte bien qu’il soit censé épouser la mondaine Evelyn dans une semaine. Leur employeur Mike Rossini s’avère être un gangster gourmet qui apprécie immédiatement la cuisine de la jolie Joan.

If You Could Only Cook est une comédie screwball précoce de la Columbia, qui tentait de surfer sur la mode initiée par New York-Miami l’année précédente. On retrouve le schéma d’une différence de classe, le gars étant cette fois le richard destiné à se marier et la fille la pauvrette au chômage. James Buchanan est incarné par Herbert Marshall, un acteur de théâtre anglais qui avait enchaîné les succès hollywoodiens au début des années 30 (Blonde Vénus de Josef von Sternberg et Haute Pègre d’Ernst Lubitsch en 1932, ou Riptide d’Edmund Goulding en 1934). Il est accompagné par Jean Arthur, déjà expérimentée sans être la star qu’elle allait devenir grâce à ses collaborations avec Frank Capra. La direction a été confiée à William A. Seiter, un spécialiste de la comédie légère largement oublié de nos jours.
Le résultat ne m’a pas totalement convaincu. La screwball est un genre excessif et elle nécessite des interprètes cabotin·e·s type Cary Grant, Clark Gable, Katherine Hepburn, Claudette Colbert, Carole Lombard… Herbert Marshall est trop poli et raisonnable, sans relief, et il n’est pas contrebalancé par une Jean Arthur en retrait et très sage en brave travailleuse. L’intérêt du film réside en réalité dans les personnages secondaires, notamment Mike Rossini et son acolyte Flash joué par un jeune Lionel Stander qui vole la vedette avec son énergie et sa gouaille. Sa carrière fut malheureusement fortement affectée par son blacklistage de la fin des années 40 au milieu des années 60, et il est surtout connu de nos jours pour son rôle de domestique dans la série télé Pour l'amour du risque ou pour sa brève apparition dans Il était une fois dans l’Ouest (1968). If You Could Only Cook est donc plutôt mineur, avec tout de même quelques séquences réussies et une courte durée qui le rendent gentiment plaisant.


Films vus seuls
釣りバカ日誌3 [Tsuribaka nisshi 3] de Tomio Kuriyama (1990, Les mordus de la pêche : Épisode 3)
Densuke Hamasaki et Ichinosuke Suzuki se rendent à Hoshigaura dans la péninsule d’Izu pour un week-end de pêche. Suzuki y a été stationné pendant la guerre et est ému en revoyant la région. Sur le bateau qui les attend, ils rencontrent Yukiko, une femme d’une quarantaine d’années que Suzuki fixe durant toute la journée. En discutant avec elle le soir venu, il apprend qu’elle est la fille de Taeko dont il était épris dans sa jeunesse. Yukiko se demande alors si Suzuki ne serait pas son vrai père.

Ce troisième Tsuribaka nisshi sorti en décembre 1990 en compagnie du 43e Tora-san consolide le schéma récurrent des Tsuribaka nisshi que le deuxième volet avait instauré : une actrice (ou un duo d’acteurices) invitée avec qui s’épanouit une romance ou une amitié, un lieu de pêche pittoresque dans un coin reculé du Japon, quelques passages comiques dans l’entreprise de Suzuki et dans le quotidien du couple Densuke/Michiko, et trois-quatre séquences de pêche (une en ouverture, une en conclusion, et une ou deux autres qui se baladent). Yukiko est ici incarnée par Midori Satsuki, une chanteuse, présentatrice télé et comédienne peu connue en dehors du Japon (elle apparait dans un rôle secondaire dans le 39e Tora-san). J’avoue avoir eu peur d’une nouvelle histoire d’amour creepy entre le vieux Rentarô Mikuni (Suzuki) et Yukiko, ce qui n’est heureusement pas le cas. Bien que supérieur au deuxième épisode, Tsuribaka nisshi 3 n’est pas franchement trépidant. Le mystère autour de la paternité de Suzuki ne fonctionne pas et, à part deux-trois gags distrayants, j’ai trouvé le temps long.


釣りバカ日誌4 [Tsuribaka nisshi 4] de Tomio Kuriyama (1991, Les mordus de la pêche : Épisode 4)
Ichinosuke Suzuki s’inquiète de l’avenir de son neveu Kazuhiko qu’il a recruté dans son entreprise et à qui a été confié un poste subalterne au service commercial. C’est là que travaille Densuke, qui sympathise avec ce jeune homme simple et sans ambition. Sa famille voudrait le marier à une riche héritière mais Kazuhiko est tombé amoureux de Machiko, la sœur d’un pêcheur qui habite à côté de chez Densuke. Pendant ce temps, Michiko, l’épouse de Densuke, est enceinte et se prépare à l’accouchement.

Le site touristique visité dans ce quatrième Tsuribaka nisshi projeté en double programme avec le 44e Tora-san est la ville de Yura dans la préfecture de Wakayama, au sud-ouest d’Ôsaka. On a le droit ce coup-ci à deux invités : Kazuhiko est interprété par Toshinori Omi, un habitué de Nobuhiko Ôbayashi vu dans Tenkôsei (1982, Je suis toi, tu es moi), Toki o kakeru shôjo (1983, La Traversée du temps) ou Shimaizaka (1985, Four Sisters) ; et Machiko par Ryoko Sano, une idole qui eut une brève carrière au cinéma. Tsuribaka nisshi 4 m’a semblé plus équilibré que le 2 ou le 3. On retrouve les scènes de bureau amusantes qui faisaient le sel du premier, la grossesse de Michiko est prétexte à de bons gags, et le couple Kazuhiko/Machiko est attachant. Après deux opus décevants, Tsuribaka nisshi 4 confirme le potentiel de la série quand les personnages sont convenablement utilisés.


Caperucita y Pulgarcito contra los monstruos de Roberto Rodríguez (1962, Tom Thumb and Little Red Riding Hood)
Dans le royaume du Mal, les monstres ont organisé un procès contre le grand méchant loup et l’ogre qui ont été pervertis par le Bien. Ils sont condamnés à être coupés en deux et la Reine-sorcière verse une potion dans la rivière enchantée pour punir les habitants, que l'eau empoisonnée transforme en souris ou en singes. Aidés de la moufette, un compagnon du grand méchant loup, le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce sollicitent la Fée du matin. Elle leur explique qu’ils doivent voler le filtre magique à la Reine-sorcière pour lever le maléfice.

Je savais dès le départ que Caperucita y Pulgarcito contra los monstruos ne serait pas bon. Je m’attendais néanmoins compte tenu des critiques à un truc assez creepy mélangeant horreur et film pour enfants, et j’espérais quelques séquences bizarres. Ce n’est malheureusement pas le cas, Caperucita y Pulgarcito contra los monstruos est seulement un gros navet dans la lignée d’un Santa Claus (1959) avec qui il partage un scénariste et deux acteurs : José Elías Moreno qui incarne Santa Claus et l’ogre ; et Cesáreo Quezadas qui joue un gosse nommé Pedro dans Santa Claus et Tom Pouce dans Caperucita y Pulgarcito contra los monstruos. Ça démarre pourtant correctement avec une accumulation de maquillages ratés dans des décors de carton-pâte et des vilains qui se mettent brusquement à chanter. Le surjeu outrancier, les dialogues niais et le manque de rythme plombent toutefois rapidement l’ensemble. Cesáreo Quezadas et María Gracia (le Petit Chaperon rouge) sont affreusement mauvais et ce n’est jamais malaisant si ce n’est à cause de la nullité du machin. J’apprends que c’est le troisième volet d’une trilogie formée par La caperucita roja (1960) et Caperucita y sus tres amigos (1961), ce sera sans moi.


旗本退屈男 謎の蛇姫屋敷 [Hatamoto taikutsu otoko: Nazo no hebihime yashiki] de Yasushi Sasaki (1957, Bored Hatamoto: The Mansion of Intrigue)
Saotome Mondonosuke s’ennuie terriblement, ses proches essayant désespérément de lui trouver une affaire intéressante. Un après-midi, des sbires du conseiller en chef Yanagisawa surgissent soudain dans sa résidence à la recherche d’une femme qui a dérobé leurs sabres. Saotome les congédie puis demande à la fuyarde les raisons de son acte. C’est une servante du clan Tachibana récemment humilié par Yanagisawa, qui a confisqué sans explication leur trésor familial, une bannière offerte par Ieyasu Tokugawa. Intrigué, Saotome décide de l’aider.

Hatamoto taikutsu otoko: Nazo no hebihime yashiki est le vingt-deuxième des trente Bored Hatamoto avec Utaemon Ichikawa, le cinquième des dix dirigés par Yasushi Sasaki, le douzième sur les vingt produits par la Toei (si on compte les deux de son ancêtre la Toyoko Eiga). C’est pour ma part le huitième que je vois, le plus ancien pour l’instant. Il ne se démarque guère de ses successeurs, avec un complot tordu contre le shôgun (moins alambiqué cependant que dans d’autres épisodes), une petite balade de Saotome dans un coin du Japon, des combats irréalistes, des scènes humoristiques pas drôles et un Utaemon Ichikawa rigolard. Isao Yamagata campe son habituel méchant (prestation qu’il a accompli à sept reprises dans la série et qui se termine toujours mal pour lui) et Kin'ya Kitaôji apparaît pour la première fois en disciple de Saotome. Rien de franchement mémorable, on est dans le tout-venant des chanbaras de la Toei de l’époque.


The Ghost Camera de Bernard Vorhaus (1933)
En revenant de vacances, John Gray découvre dans ses affaires un appareil photo qui n’est pas à lui, avec de la pellicule et cinq photos déjà prises. Afin d’identifier le possesseur de l’objet, il développe le dernier cliché utilisé et y discerne le contour d’un homme en poignardant un autre lorsqu’on sonne à la porte. A son retour, l’appareil a été volé et il ne reste que quatre clichés sur son bureau, qui contiennent notamment l’image d’une femme devant une porte. Il parvient à la retrouver, elle s’appelle May et est la sœur du propriétaire de l’appareil, Ernest, disparu depuis quelques jours.

Le scénariste américain Bernard Vorhaus partit en Grande-Bretagne au début des années 30 dans l’espoir qu’on lui confie des réalisations. The Ghost Camera est son troisième long métrage, une comédie policière tirée d’une nouvelle de Joseph Jefferson Farjeon. C’est un quota quickie des années 30 qui met en vedette Henry Kendall, un acteur de théâtre qui ne perça jamais au cinéma, sa performance la plus fameuse étant le mauvais À l'est de Shanghaï d’Alfred Hitchcock (1931). Du côté féminin en revanche, on remarque une jeune Ida Lupino d’à peine 15 ans censée être adulte (May) et que j’ai eu du mal à reconnaître. Son frère Ernest est incarné par un John Mills de 25 ans pour sa deuxième prestation après The Midshipmaid en 1931. Si on ajoute un montage rapide signé David Lean, une intrigue distrayante et une courte durée d’1h06, on obtient une agréable série B pour les amateurs du genre.


Sangkuriang de Sisworo Gautama Putra (1982)
La princesse Dayang Sumbi perd un bout de son métier à tisser et jure d’épouser la personne qui lui ramènera. Aux aguets, son serviteur Lengser lui rapporte l'objet et l’oblige à tenir sa promesse en secret. Elle tombe enceinte peu après, suscitant la fureur de son père qui change Lengser en chien et expulse sa fille. Douze ans plus tard, le couple improbable vit dans une forêt isolée avec leur fils Jaka Sona. Un jour, en voulant abattre un cerf, Jaka touche accidentellement Lengser qui redevient humain et meurt dans ses bras. Chassé par sa mère en colère, il atterrit dans une grotte où une entité divine lui fait subir un entrainement durant neuf ans, qui le transforme en un puissant guerrier nommé Sangkuriang.

Quand Suzzanna accepta le rôle de Murni dans La reine de la magie noire en 1981 à l’âge de 39 ans, elle était déjà une star extrêmement populaire, connue pour ses drames aux thèmes souvent racoleurs à l’image de Bernafas dalam Lumpur (1970) autour de la traite féminine. La reine de la magie noire marqua le début d’une prolifique carrière dans l’horreur ou le fantastique, généralement sous la direction de l’incontournable Sisworo Gautama Putra. Sangkuriang est leur seconde collaboration après Sundelbolong (1981). C'est la transposition de la légende de Sangkuriang, une sorte de version soundanaise (population de l'ouest de l'île indonésienne de Java) d’Œdipe avec un héros amoureux sans le savoir de sa mère et qui cherche à tuer son père. A l’instar des mythes grecs, le récit d’origine est franchement trash et, même si l’adaptation respecte les grandes lignes, la plupart des aspects choquants ont été gommés. A la place, Sisworo Gautama Putra a ajouté du gore et une bonne dose d’arts martiaux parce que c’était à la mode. Le problème est que Clift Sangra (Sangkuriang) n’est pas un artiste martial et ça se sent, engendrant des combats poussifs. Il joue en outre comme une patate et est complètement éclipsé par une Suzzanna très charismatique. De façon plutôt creepy, Suzzanna, 40 ans, et Clift Sangra, 17 ans, se marièrent l’année suivante, réalisant l’idylle avortée de Sangkuriang entre la mère et le fils.
Avec son montage anarchique, ses effets spéciaux ultra kitsch et son mélange des genres douteux, Sangkuriang se révèle être une curiosité nanardisante globalement sympathique bien que plombée par la performance lamentable de Clift Sangra pour sa première apparition à l’écran. Le souci est qu’il est central dans la deuxième moitié et il m’a gâché le plaisir. Il ne perça heureusement jamais en dépit du soutien de Suzzanna et ne tourna que dans une dizaine de titres. Faut dire qu’il est vraiment catastrophique…


Livres
Paddington's Finest Hour de Michael Bond (Harper Collins, collection « The Classic Adventures of Paddington Bear – The Complete Collection », 2019), 136 p.
Dans ce quinzième volume, Paddington poste une lettre sous la pluie, se lamente de l’état de son jardin, coupe les meubles de M. Curry, fête l’anniversaire de M. Gruber, participe à une émission culinaire à la télévision, apporte le linge à la blanchisserie et va à un spectacle de variétés.

Après un Love from Paddington un peu différent, Michael Bond retombe dans ses travers pour cet ultime recueil de nouvelles paru l’année de son décès en 2017. Il réutilise des formules usées jusqu’à l’os, seule une scène avec un hypnotiseur m’a vaguement fait sourire, le reste m’a agacé pour son manque total d’originalité et de folie. Même les dessins de R.W. Alley sont nases, lisses et stéréotypés, sans le charme des vieilles illustrations de Peggy Fortnum. En conclusion, cette série est beaucoup trop longue et arrête de se renouveler à partir du cinquième tome (à l’exception du quatorzième). Les longs métrages de 2014 et 2017 sont meilleurs (pas encore regardé celui de 2024 qui est apparemment plus faible) et je ne pense pas que les ouvrages de Michael Bond soient indispensables pour un lecteur français en 2026.

Amours, danses et chansons – Le mélodrame de cabaret au Mexique et à Cuba (années 1940-1950) de Julie Amiot-Guillouet (P.I.E. Peter Lang, collection « Repenser le cinéma », 2015), 219 p.
Amours, danses et chansons – Le mélodrame de cabaret au Mexique et à Cuba (années 1940-1950) est une version profondément remaniée de la thèse de doctorat en études romanes de Julie Amiot-Guilloue soutenue en 2003 à l’université Lumière Lyon 2. Elle se divise en trois grandes parties :
Le mélodrame de cabaret : un corpus fruit de la coproduction : après avoir présenté la tradition musicale du mélodrame en Amérique latine, Julie Amiot-Guilloue contextualise le cinéma mexicain et cubain des années 40-50. Elle détaille le principe des coproductions avant d’examiner comment Cuba fut fantasmé par le Mexique pour son exotisme et ses danses endiablées, notamment la rumba.
Le genre dans ses œuvres : pour mettre en évidence la contribution de chaque pays dans le processus de création, la chercheuse déploie des analyses thématiques portant sur les mises en scène stéréotypées de la société, sur l’image archétypale de la femme, sur la reconstitution tropicalisée de l’espace cubain, et sur le discours moralisateur ambivalent employé.
Le mélodrame de cabaret face à la critique : elle dépeint enfin la position des critiques vis-à-vis de ces coproductions à l’époque de leur sortie, à la suite de la révolution cubaine dans les années 60 qui les rejeta vivement pour des raisons idéologiques, et au cours des années 80-90 qui furent à l’origine de leur revalorisation tardive.
Les livres en français sur le cinéma mexicain de patrimoine se comptent sur les doigts d’une main. Il n’en existe que quatre à ma connaissance dont deux sur María Félix (cinq si j’inclus Les écrits mexicains de S.M. Eisenstein et en excluant ceux dédiés à Luis Buñuel). C’est peu et je suis ravi de récupérer toute occurrence sur le sujet, surtout quand elle est aussi passionnante que cet Amours, danses et chansons consacré au cinéma de rumberas, un genre populaire dans les années 40-50 célèbre en France pour Quartier interdit d’Emilio Fernández (1951).
Premier élément positif : le texte n’est absolument pas ardu ou jargonneux, il se lit aisément, dans un style fluide et abordable, à l’opposé de certaines habitudes du monde universitaire. Deuxième atout, il exploite une abondante bibliographie mexicaine et cubaine en élargissant régulièrement la matière au climat cinématographique de l’époque et aux mélodrames des deux pays en général, pas uniquement aux coproductions. Alors que je pensais que la problématique aurait un périmètre limité, Julie Amiot-Guillouet montre l’importance des œuvres étudiées sur l’ensemble de la production, en particulier sur les films de cabaret héritiers de Santa (1932) qu’elles ont permis de redéfinir, et sur les imaginaires mexicains et cubains. C’était donc très enrichissant et cela m’a donné envie de voir pas mal de titres, probablement pas toujours bons, dénigrés au moment de leur diffusion mais que je regarderai à présent d’un autre œil.

Décapitées de Junji Itô (Bragelonne, collection « Mangetsu », 2024), 398 p.
Décapitées est la traduction de Kubi no Nai Choukoku, septième volume de la collection « Chefs d’œuvre de Junji Itô » éditée par Asahi Comics en avril 2013. Il comporte douze nouvelles publiées dans le magazine shôjo Monthly Halloween entre novembre 1990 et février 1992 :
Le fil du destin (novembre 1990) : Tomoo vient d’être largué par Tomoko. Le lendemain, d’étranges fils rouges apparaissent sur son corps.
Le vieux vinyle (décembre 1990) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1
Une infinie générosité (janvier 1991) : Un hypnotiseur oblige un vil chef d’entreprise à aider son prochain.
Le pont (mars 1991) : La grand-mère de Kanako lui explique pourquoi des morts-vivants errent autour de sa maison.
Le cirque est là ! (avril 1991) : Les artistes d’un cirque meurent les uns après les autres au cours d’une représentation.
Le nid de frelons (mai 1991) : Takano collectionne les nids de guêpes et de frelons.
Les plans (juin 1991) : Un couple de jeunes mariés débarque dans une ville remplie de plans, dans laquelle les habitants ont perdu leur sens de l’orientation.
Décapitées (juillet 1991) : Un professeur d’arts sculpte des statues sans tête, jusqu’au jour où il est lui-même décapité.
La fleur de l'âge (septembre 1991) : Une lycéenne moche devient soudainement extrêmement belle tandis que sa santé se détériore rapidement.
Frissons (novembre 1991) : Cf. Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1
Les épouvantails (décembre 1991) : Un père en deuil se rend compte qu’un épouvantail planté devant la tombe de sa fille prend les traits de cette dernière.
Dernières volontés (février 1992) : Taeko s’est suicidée en laissant une lettre d’adieu vengeresse. Le nom du destinataire de cette missive est toutefois illisible et sa sœur se demande à qui elle en voulait tellement.
J’aurais aimé que Bragelonne numérote les tomes de ses traductions des « Chefs d’œuvre de Junji Itô » d’Asahi Comics afin de pouvoir les lire dans l’ordre chronologique. Ce n’est pas dramatique car il n’y a pas de lien entre les récits mais c’est plus compliqué de percevoir les évolutions du style de l’auteur. Il y a heureusement les excellentes postfaces de Morolian qui a fait ce travail d’analyse et qui fournit les clés nécessaires pour appréhender les différentes tendances de l’œuvre de Junji Itô. A sa sortie en 2013, la collection japonaise des « Chefs d’œuvre de Junji Itô » d’Asahi Comics avait vocation à l’exhaustivité : elle proposait l’ensemble des nouvelles de Junji Itô dans leur ordre de parution, à l’exclusion de celles portant sur Tomie, Soichi et Oshikiri renvoyées dans des volumes dédiés. Le haut du panier avait ensuite été regroupé dans deux compilations en 2017, Les chefs-d’œuvre sélectionnés par Junji Itô, avec des commentaires de Junji Itô. En français, l’éditeur Bragelonne a publié en premier ces best of avant de se pencher sur l’intégrale. Les lecteurs fidèles rencontrent dès lors des doublons, ici Le vieux vinyle et Frissons.
Ce recueil comprend des histoires écrites à un moment charnière de la carrière professionnelle de Junji Itô, juste après l’arrêt définitif de son métier de technicien dentaire pour se consacrer entièrement au manga. A de rares exceptions, elles n’offrent pas d’images chocs, on est davantage dans du fantastique psychologique où le quotidien bascule progressivement dans l’horreur, avec des conclusions abruptes qui nous abandonnent en pleine apogée. Sans être désagréable, j’ai trouvé cet ouvrage assez faible par rapport à d’autres. Je connaissais les deux meilleures nouvelles, Le vieux vinyle et Frissons, déjà présentes dans Les chefs-d’œuvre de Junji Ito – Tome 1. Le reste ne m’a pas marqué. A réserver aux complétistes.


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