samedi 6 juin 2026

Carnet de bord 30/05/2026-05/06/2026



Films vus en compagnie
Short Fuse d’Edward M. Abroms (1972, Columbo : Accident)
Roger Stanford est chimiste dans l’entreprise de son père, léguée à sa tante Doris au décès de ses parents. Il ne s’entend pas avec David, son oncle par alliance qui gère la compagnie et qui prévoit de la revendre à un conglomérat. Roger décide de s’en débarrasser à l’aide d’une boite de cigares explosifs, qui tue David et son chauffeur en éparpillant leur voiture. Il tente ensuite d’aiguiller les soupçons vers d’autres membres de la direction afin de tromper le lieutenant Columbo chargé de l’enquête.

Devant le succès de la série Columbo, le producteur Universal exigea un septième épisode aux créateurs Richard Levinson et William Link, qui durent concocter une histoire en quatrième vitesse. Bien que diffusé avant Blueprint for Murder, Short Fuse fut tourné en dernier dans des délais raccourcis et confié à Edward M. Abroms, un monteur de télévision récemment passé à la mise en scène. Il opère des choix douteux, à l’exemple d’un meurtre sur fond de musique funky et de fille qui danse. L’intrigue est plutôt faible, Roddy McDowall est agaçant en Roger Stanford et Ida Lupino est sous-exploitée en Doris. C’était l’épisode de la saison 1 le moins apprécié par Peter Falk, on comprend pourquoi.


Triades - La mafia chinoise à la conquête du monde d’Antoine Vitkine (2023)
Entre 2020 et 2022, le documentariste et journaliste d’investigation Antoine Vitkine a effectué une vaste enquête sur les Triades, des mafias qui sévissent dans tous les communautés chinoises. Il s’est concentré sur quatre d’entre elles : Alliance Céleste et Bambou Uni à Taïwan ; la 14K et la Sun Yee On à Hong Kong. Afin d’appréhender leur influence et leur importance, il a divisé son documentaire en trois parties d’une heure et a adopté une approche historique et chronologique. Il débute par les ancêtres des Triades, les sociétés secrètes du XVIIIe et XIXe siècle, en particulier les Hongmen dont Sun Yat-sen fut un membre éminent. Il dépeint ensuite leurs évolutions au cours du XXe siècle, leur expulsion de la Chine communiste, leur collaboration avec Tchang Kaï-chek et leur ancrage à Taïwan, Hong Kong et Macao. Il termine par la situation au XXIe siècle après la rétrocession de Hong Kong et Macao à la Chine, en détaillant leurs liens avec le parti communiste chinois.

La France ayant une diaspora chinoise relativement réduite, on connait mal les Triades dans notre pays. Je savais leur poids dans le milieu du cinéma hongkongais des années 70 à 90 largement financé par le crime organisé, avec plusieurs affaires impliquant des acteurices ou réalisateurs célèbres. Je ne pensais toutefois pas qu’elles étaient tellement omniprésentes dans les sociétés hongkongaises et taïwanaises durant une longue période de leur histoire jusqu’à nos jours. En deux ans, Antoine Vitkine est parvenu à interviewer des chefs notoires, des membres de triades ou des repentis à visage découvert, qui tiennent des discours d’une franchise hallucinante. Il utilise abondement leurs témoignages, quitte à minimiser les contrepoints et analyses extérieures. Cela engendre parfois une certaine simplification et des raccourcis, comme l’affirmation que le scandale du meurtre d’Henry Liu en 1984 entraina la chute de la dictature (c’est bien plus complexe que cela et globalement faux) ou l’impression qu’il n’existe que quatre triades majeures. Je regrette également l’absence de mention du trafic d’animaux, une gigantesque contrebande rarement évoquée ayant Hong Kong pour plaque tournante. Nonobstant ces soucis, Triades - La mafia chinoise à la conquête du monde est absolument passionnant et effrayant, d’autant plus avec l’arrivée sur scène du parti communiste chinois qui manipule les Triades à son avantage. Leur diversification et leur implantation croissante dans le monde, notamment grâce à leur rôle clé dans le trafic de fentanyl (une drogue 50 fois plus puissante que l’héroïne pure qui fait des ravages en Amérique du Nord), annonce des jours sombres et on ne finit guère sur une note optimiste.
P.S. : Le documentaire est disponible gratuitement sur le site d’Arte jusqu’au 9 juillet 2026.. Sur le même sujet, Antoine Vitkine a aussi écrit un livre et une BD en 2025.


Que ma volonté soit faite de Julia Kowalski (2025)
Quand elle était enfant en Pologne, Nawojka a assisté à la mort de sa mère envoyée au bûcher pour sorcellerie. Pour qu’elle ne subisse pas le même destin, son père a fui en France avec elle et ses deux fils Henryk et Bogdan où iels sont devenu·e·s éleveur·euse·s de vaches. Nawojka est à présent adulte et, outre les travaux de la ferme, se charge de toutes les tâches domestiques sous les quolibets de ses deux frères, dont Henryk qui va prochainement se marier. Un jour, la rebelle Sandra débarque pour vider la maison d’à côté à l’abandon. Détestée par les locaux, elle fascine Nawojka qui se met à avoir des pensées impures pendant que leurs vaches commencent à mourir d’une étrange maladie.

Que ma volonté soit faite est le second long métrage de Julia Kowalski, inspiré de son enfance et de son court J'ai vu le Visage du Diable (2023) dans lequel le rôle principal était déjà tenu par la Polonaise Maria Wróbel (Nawojka), que la réalisatrice considère comme son double. Le tournage a eu lieu en décors naturels, sur une exploitation de vaches laitières en Vendée, avec une caméra 16 mm sous un ciel gris et pluvieux. Le résultat est très organique et rentre-dedans, avec des personnages masculins détestables, des héroïnes accablées par diverses variations de patriarcat et une séquence de viol pas forcément indispensable. Il y a néanmoins une ambiance poisseuse assez prenante, une superbe photographie et Maria Wróbel est formidable en Nawojka. Je ressors donc avec une impression mitigée.


Films vus seuls
釣りバカ日誌6 [Tsuribaka nisshi 6] de Tomio Kuriyama (1993, Les mordus de la pêche : Épisode 6)
En dépit de son âge, Suzuki est sollicité en permanence par ses subalternes qui ne lui consentent pas une minute de répit. Il utilise un week-end à Kamaishi dans la préfecture d’Iwate où il doit effectuer une conférence pour pêcher avec Densuke, qu’il a amené avec lui en voiture. A leur arrivée à l’hôtel, les employés pensent que Suzuki est le chauffeur et Densuke le président. Suzuki en profite pour se soustraire à ses obligations en compagnie de Sumiko, une serveuse de l’hébergement, et laisse Densuke se débrouiller.

Après un épisode sans intérêt sur le bébé de Densuke, on revient à un canevas classique avec une intrigue centrée sur une inversion des rôles entre Densuke et Suzuki. De façon étonnante, Koitaro n’est que brièvement entrevu et Michiko, l’épouse de Densuke, est mise de côté. A l’instar de Tsuribaka nisshi 2, on a le droit à une simili-romance entre Suzuki et une femme plus jeune. C’est cependant moins creepy car, même si la différence d’âge réelle entre les deux interprètes était de 27 ans, Sumiko est une veuve quarantenaire avec une fille de 22 ans, pas une pimpante célibataire. Elle est incarnée par Akiko Kuno, une chanteuse spécialiste de la comédie musicale live qui n’apparut que rarement au cinéma. Sa fille est jouée par Mai Kitajima, qui ne perça jamais vraiment. Je signale également la présence d’Etsushi Toyokawa en journaliste complètement sous-exploité : il débarque au début pour questionner Suzuki sur une affaire de corruption politique et disparait totalement avant de ressurgir en témoin d'un mariage sans que la piste des malversations ait été abordée. On est donc dans la moyenne, meilleur que le 5 ou le 2 mais inférieur au 1 et au 4.


Santa de Luis G. Peredo (1918)
Santa est abandonnée par Marcelino, un militaire de passage avec qui elle a eu une aventure. Quand sa mère l’apprend, elle l’expulse de chez eux pour que son impureté ne contamine pas leur famille. Contrainte d’émigrer à Mexico et de se prostituer pour survivre, elle se lie avec le pianiste aveugle Hipólito et devient l’amante du toréador Jarameño qui la sort de la misère. Elle ne peut toutefois s’empêcher de le tromper et Jarameño la renie. Santa sombre alors dans la déchéance et dans l’alcoolisme.

Ce Santa de 1918 est la première des quatre adaptations du roman de 1903 de Federico Gamboa produites entre 1918 et 1969. Elle met en vedette Elena Sánchez Valenzuela âgée d’à peine 18 ans, une des premières stars mexicaines qui fut aussi journaliste, documentariste, fondatrice d'archives cinématographiques, féministe et suffragette. Outre Santa qui établit le schéma du mélodrame de cabaret, elle joua dans En la hacienda (1922) qui créa le sous-genre du mélodrame rural. Cette version de Santa est découpée en triptyque autour de la pureté, du vice et du martyre de Santa, chaque partie étant précédée par une prestation de la danseuse suisse Norka Rouskaya. Ces séquences dansées ont disparu de la restauration effectuée par l'UNAM, qui n’a malheureusement retrouvé qu’une quarantaine de minutes sur les deux heures initiales. Un accompagnement musical sobre utilisant les instruments traditionnels du cinéma muet de l’époque a été ajouté pour commémorer le centenaire du film en 2018.
C’est toujours difficile de juger une œuvre dont il ne subsiste que des fragments. En l’état, j’ai apprécié les nombreux extérieurs qui montrent le Mexico de 1918, et le jeu naturaliste relativement convaincant d’Elena Sánchez Valenzuela. Ce qui reste atténue sensiblement la violence du livre, il n’y a quasiment pas de passages dans la maison de prostitution, Santa ne tombe pas enceinte de Marcelino et n’avorte pas, elle n’est pas violée par son second protecteur, la fascination d’Hipólito est moins creepy… Ce ne sont évidemment que des impressions au vu des innombrables coupes. Si ce Santa est un document important dans l’Histoire du cinéma mexicain, compte tenu de son état actuel, il n’a d’intérêt que dans une optique comparative pour ceux qui connaissent déjà le récit d’origine.
A noter qu'il a bénéficié d'un immense succès qui permit au producteur et distributeur Germán Camus de fonder son propre studio et de devenir une figure incontournable de la période muette. Il conçut par exemple La banda del automóvil (1919), un concurrent du fameux El automóvil gris (1919).


Zlaté kapradí de Jiří Weiss (1963, La fougère dorée)
La nuit de la Saint-Jean, la fougère dorée pousse dans les profondeurs de la forêt. Le berger Jura s’y introduit en cachette, vole une fronde et s’enfuit attaqué par des oiseaux. La nuit venue, une femme envoyée par la forêt lui demande de rendre la plante mais il l’attrape et la force à coucher avec lui. En dépit des injonctions des esprits, elle refuse de le tuer dans son sommeil, elle s’installe dans sa cabane et il la nomme Lesenka. Quelques temps plus tard, Jura est dupé par un recruteur et obligé de s’enrôler dans l’armée. Lesenka lui coud une chemise avec une graine de fougère dissimulée à l’intérieur en l’implorant de ne jamais la retirer.

La fougère dorée est tiré d’un conte moderne de l’écrivain tchécoslovaque Jan Drda publié en 1959. La transposition a été confiée au vétéran Jiří Weiss qui débuta dans le documentaire en 1935, fuit en Grande-Bretagne à l’arrivée des nazis et revint en Tchécoslovaquie après-guerre où il démarra une carrière dans la fiction, s’essayant notamment au néoréalisme en 1950 avec Poslední výstřel. On sent dans Zlaté kapradí une volonté d’expérimentation sous l’influence de la nouvelle vague tchécoslovaque naissante. Jura est incarné par un Vít Olmer de 21 ans, qui sera dans les années 80 un metteur en scène polémique. Sur le papier, La fougère dorée est un conte comme je les aime, dans un superbe noir et blanc, avec des acteurices charismatiques et une structure ternaire classique. Mon engouement a cependant été fortement entamé par la misogynie de l’ensemble, entre Lesenka éprise de son violeur et la méchante aristocrate source des malheurs du héros. Dans le genre, je préfère largement la naïveté des märchenfilm de la DEFA.


Je chante de Christian Stengel (1938)
Le comte Roy de la Barre dirige un luxueux pensionnat de jeunes filles dans le château de Clairfontaine. Joueur invétéré, il est perclus de dettes et n’est plus capable de payer les professeurs et les domestiques. Son neveu Charles, qui voudrait devenir chanteur, débarque au moment où les locaux sont pris d’assaut par les créanciers et propose de remplacer les matières traditionnelles par des cours pratiques d’arts ménagers, les étudiantes suppléant ainsi les serviteurs démissionnaires. Mais sa romance avec la timide Denise suscite la jalousie des pensionnaires.

En novembre 1938, le populaire chansonnier Charles Trenet apparaît à quelques jours d’intervalle dans ses deux premiers films, La route enchantée et Je chante, dont les trames servaient essentiellement à caser des chansons. Le jeu de Charles Trenet est assez catastrophique, avec son sourire permanent et ses yeux écarquillés. Il n’est pas aidé par Janine Darcey en Denise, au phrasé artificiel et sans aucun charisme. Les autres jeunes comédiennes ne valent guère mieux et il faut se tourner vers les seconds couteaux pour trouver son bonheur, entre Félix Oudart en comte roublard, Margo Lion en épouse débrouillarde, Jean Tissier en éditeur de musique ou Julien Carette en prêteur d’argent. Cela ne suffit pas à sauver une intrigue poussive et une bande originale pas super emballante, les airs de Charles Trenet n’ayant jamais été ma tasse de thé. Malgré leurs défauts, je préfère les Maurice Chevalier de la même époque.


Cuando besa mi marido de Carlos Schlieper (1950, When My Husband Kisses)
Octavio a une aventure extraconjugale avec la chanteuse de cabaret Sirena, qui ignore qu’il est marié. Lorsque son épouse Luisa tombe sur une lettre passionnée de Sirena dans la poche de son imperméable, il demande à son ami le docteur Guillermo Velez de simuler une interversion de leurs manteaux et d’assumer le rôle de destinataire. Octavio n’avait pas prévu que cette histoire enflammerait l’imagination et les désirs des bourgeoises désœuvrées de Buenos Aires, y compris celle de Luisa, qui se mettraient à badiner avec Guillermo.

Après le sympathique Cita en las estrellas (1949), je continue avec les comédies screwballesques de Carlos Schlieper. Octavio est de nouveau incarné par Juan Carlos Thorry, au jeu à la Cary Grant. Il est épaulé par Ángel Magaña en Guillermo, un des acteurs les plus importants de l’âge d’or du cinéma argentin, déjà croisé sur ce blog dans Prisioneros de la tierra (1939) et le segment Quelqu’un au téléphone de No abras nunca esa puerta (1952) ; Malisa Zini en Luisa ; et l’artiste d’origine cubaine Amelita Vargas (Sirena), équivalente argentine spécialisée dans la comédie des actrices mexico-cubaines du cinéma de rumberas (elle débuta d’ailleurs sa carrière dans des cabarets au Mexique à 15 ans).
Cuando besa mi marido est tiré d’une pièce du dramaturge hongrois Ladislas Fodor, qui fut adapté au théâtre en 1945 avec l’immense star populaire Tita Merello dans le rôle féminin principal. Elle fut retransposée sur grand écran en 1968 (Matrimonio a la argentina) et en 1984 (Los reyes del sablazo), sous la direction d’Enrique Carreras. Carlos Schlieper confirme les qualités entrevues dans Cita en las estrellas : le rythme est enlevé, proche par moments des bonnes screwball hollywoodiennes des années 30-40 ; les situations sont amusantes, avec une excellente distribution ; et le ton est plutôt impertinent (sans aller aussi loin que Adán y la serpiente (1946)), avec des femmes mariées qui flirtent allègrement avec un beau célibataire, à la fois pour se venger de leurs conjoints frivoles et emportées par leurs fantasmes. C’était une jolie découverte et je compte regarder Arroz con leche (1950) conçu dans la foulée par une équipe similaire.


ワニと鸚鵡とおっとせい [Wani to ômu to ottosei] de Shigeyuki Yamane (1977, Crocodile, Parrot and Fur Seal)
A la suite de la faillite de leur manager, Gô et Mary sont bloqués à Hawaï, n’ayant reçu pour compensation qu’un perroquet. Iels trouvent dans sa cage une reconnaissance de dettes d’un montant de 12 millions de yens au nom d’un certain Kamoshita à Tôkyô. Quand ils parviennent à retourner au Japon, ils s’y rendent immédiatement mais constatent que l’individu est un prêteur sur gages fauché à qui ses voisins doivent 18 millions. Alors qu’iels tentent de collecter l’argent, Kamoshita décède soudainement. Les dettes reviennent à sa fille Nanako, dont Gô tombe amoureux au grand désarroi de Mary.

Wani to ômu to ottosei est une comédie de la Shôchiku dirigée par Shigeyuki Yamane, un réalisateur maison spécialisé dans les histoires de passage à l’âge adulte mettant en vedette des idoles. C’est partiellement le cas ici bien que ce ne soit pas évident de prime abord pour le spectateur occidental contemporain. Gô est en effet interprété par Hiromi Gô, une idole masculine extrêmement populaire qui domina la scène musicale japonaise dans les années 70 avec Hideki Saijô et Goro Noguchi, surnommés « Les trois nouveaux grands » (en référence aux « Trois grands » des années 60, Yukio Hashi, Kazuo Funaki et Teruhiko Saigô). Sa carrière cinématographique fut lancée par Shigeyuki Yamane en 1976 avec Saraba natsuno hikariyo. Ce dernier le réemploya dans quatre autres titres jusqu’en 1978, combiné à trois reprises avec Kumiko Akiyoshi (Nanako). Le couple est un peu tartouille, heureusement assisté par Kirin Kiki en Mary. Elle ne peut toutefois pas sauver à elle seule un scénario bancal, regroupement d’idées mal imbriquées et jamais crédibles. Hiromi Gô ne pousse même pas la chansonnette, ce qui n’est pas forcément un problème…


El tren fantasma de Gabriel García Moreno (1927, The Ghost Train)
L’ingénieur Adolfo Mariel est envoyé à Orizaba pour enquêter sur des irrégularités dans la compagnie ferroviaire. Il est accueilli par le répartiteur de trains Don Tomás del Bosque et par sa fille Elena flanquée de son ami Paco Mendoza. Celui-ci est en réalité le voleur El Rubí, chef d’un gang de brigands qui sévit dans la région. Elena n’étant pas insensible au charme d’Aldolfo, Paco la fait enlever par ses hommes pour organiser un faux sauvetage et gagner son amour. C’était sans compter sur la jalousie de Carmela, la copine officieuse de Paco qui habite dans le camp secret des malandrins.

En 1925, Gabriel García Moreno, employé de banque fan de cinéma, achète une caméra et tourne un long métrage près de Mexico avec une distribution composée d’amateurs, El Buitre sur des voleurs de bétails. Le film obtient un beau succès qui décide Gabriel García Moreno à se consacrer exclusivement à sa passion. Grâce à des investisseurs rencontrés durant ses années à la banque, il fonde son studio, le Centro Cultural Cinematográfico à Orizaba dans l’Etat de Veracruz. Après une autre réussite, la romance Misterio en 1926, il produit et réalise de septembre à décembre 1926 El tren fantasma, avec la collaboration de la compagnie nationale des chemins de fer. Côté casting, le rôle principal d’Adolfo Mariel échoit à Carlos Villatoro, qu’il avait découvert à l’occasion d’El Buitre. Paco Mendoza est incarné par Manuel de los Ríos, un des bandits de El automóvil gris (1919) ; et Elena et Carmela par les sœurs Clarita et Angelita Ibáñez, qui jouaient déjà dans Misterio. A cela s’ajoute un paquet de novices recrutés dans les environs. El tren fantasma cartonna dans les salles de Mexico et eut droit à une projection à Corona en Californie. Malheureusement, l’opus suivant de Gabriel García Moreno, El puño de hierro (1927), fut un énorme bide et coula son entreprise. En 1937, après un passage aux Etats-Unis, il créa les studios Estudios García Moreno, renommés en 1939 Estudios Azteca.
Le montage d’origine d’El tren fantasma a disparu dans un incendie et l’œuvre a été reconstituée en 2002 à partir du synopsis et d’une copie des négatifs, avec une reconstruction des intertitres. Il a été de nouveau restauré de façon digitale entre 2012 et 2015. Une bobine manquante a été remplacée par des intertitres et quelques photos de plateau, et la version de 2015 que j’ai vue comportait une musique sobre dans le ton de l’époque. L’UNAM propose El tren fantasma gratuitement sur sa chaîne youtube avec des cartons en espagnol et en anglais. Le résultat est distrayant, avec un bon rythme, pas mal d’action et des méchants pas manichéens. Les interprètes sont globalement convaincants, en particulier Clarita Ibáñez en Elena au jeu étonnamment moderne. C’est donc avec plaisir que je regarderai El puño de hierro, également disponible sur le site de l’UNAM.


Livres
Triades – Quand la mafia chinoise parle d’Antoine Vitkine & Christophe Girard (Steinkis, collection « Témoins du monde », 2025), 134 p.
Triades – Quand la mafia chinoise parle est une adaptation en bande dessinée d’un documentaire de 2023 suivi d’un livre de 2025 d’Antoine Vitkine consacré aux triades chinoises, des mafias sinophones extrêmement puissantes et bien intégrées. La BD se concentre sur le témoignage de chefs ou d’anciens chefs mafieux ainsi que de personnages importants gravitant autour du crime organisé. Elle débute à Taïwan avant de voyager à Hong Kong puis en Chine continentale et dans les communautés immigrées chinoises dans le monde. L’objectif d’Antoine Vitkine, journaliste spécialisé dans les documentaires historico-politiques, est de montrer le rôle des Triades dans les sociétés des pays concernées, leur fonctionnement et leur histoire. Les dessins ont été confiés à Christophe Girard, un artiste engagé qui préfère les récits ancrés dans le réel.

A l’inverse du documentaire qui adoptait une démarche historique et chronologique, Triades – Quand la mafia chinoise parle est une série de portraits offrant une approche plutôt géographique et revenant sur l’histoire des triades par de courts flashbacks. Si on commence par la BD sans avoir vu le documentaire ou lu le bouquin, ce qui était mon cas, c’est compliqué de cerner les différents protagonistes et leur organisation, il manque un tableau récapitulatif fournissant une vision d’ensemble. Le style de Christophe Girard est lisible mais ce n’est clairement pas un bon caricaturiste, la ressemblance avec les modèles d’origine ou avec les personnalités illustrées est souvent approximative. Par rapport au documentaire, c’est beaucoup plus sensationnaliste, avec de nombreuses scènes de violence sanglantes et un recentrement sur l’action. Antoine Vitkine propose en outre une actualisation à la suite de l’élection de Donald Trump fin 2024, en donnant davantage de poids au trafic de fentanyl. Sans être inintéressant en soi, Triades – Quand la mafia chinoise parle est selon moi une sorte de résumé bourrin du documentaire (je n’ai pas lu le livre), encore plus focalisé sur quelques figures charismatiques aux dépens de la profondeur d’analyse.

Les coquillages de Léonard de Stephen Jay Gould (Seuil, collection « Science ouverte », 2001), 448 p.
Ce huitième volume des Réflexions sur l'histoire naturelle de Stephen Jay Gould comprend vingt-et-un articles réunis par groupe de trois ou quatre en six parties :
Art et science : Les conceptions paléontologiques de Léonard de Vinci ; le progrès chez le peintre Joseph M. W. Turner ; la révolution engendrée par les aquariums domestiques dans la représentation des scènes marines préhistoriques ;
Biographies dans l’histoire de l’évolutionnisme : Biographies d’Emmanuel Mendes da Costa qui tenta d’appliquer la classification linnéenne aux roches, et de James Dwight Dana, éminent chercheur à Yale au temps de Darwin, qui inventa un système créationniste de son cru ; une synthèse du duel qui opposa Richard Owen à Thomas Henry Huxley sur la question du cerveau des singes ; et les erreurs de Vladimir Kovalevsky dans la lignée généalogique des chevaux.
Préhistoire humaine : Les raisons des écarts de datation des peintures rupestres entre les estimations initiales et la réalité ; l’apport des peintures rupestres à la connaissance du cerf géant Megaloceros giganteus ; un résumé des opinions relatives à l’évolution des hominidés.
Sur l’histoire et la tolérance : Comment les escargots terrestres auraient-ils pu servir à identifier le lieu du premier débarquement de Christophe Colomb dans les Caraïbes ? ; l’injuste mauvaise image du dodo ; les limites de la génétique dans l’explication des comportements humains.
Faits et théories de l’évolution : L’acceptation de la théorie de l’évolution par les autorités catholiques ; pourquoi cette théorie a-t-elle tant de difficultés à être admise ? ; le mythe du cou de la girafe pour prouver la supériorité du darwinisme sur le lamarckisme ; le lien entre les vertébrés et les arthropodes.
D’autres façons de voir des vérités admises : L’intérêt de l’éventuelle découverte de traces de vie sur une comète provenant de Mars ; la description d’une étrange espèce d’arthropode parasite, Sacculina ; réflexions sur la perception de la vie par le paresseux ou l’urubu à tête rouge ; quelques exemples de renversement de l’ordre établi entre prédateur et proie.
J’avais été déçu par le septième tome des Réflexions sur l'histoire naturelle, Les quatre antilopes de l'Apocalypse, que je jugeais très anecdotique et daté. Si c’est toujours le cas de plusieurs chapitres des Coquillages de Léonard, il m’a paru globalement meilleur. Avec l’âge, Stephen Jay Gould me semble de plus en plus moralisateur et d’un didactisme parfois agaçant. Il se préoccupe par ailleurs beaucoup de religion, bien qu’étant lui-même un agnostique juif, et aime caser des citations de la Bible ou des Evangiles, ce qui n’est pas franchement ma tasse de thé. Néanmoins, son habitude de se repositionner dans l’époque dans laquelle les idées ont été formulées, y compris pour les plus farfelues, aide à mieux saisir l’Histoire de la théorie de l’évolution et permet de relativiser la notion de progrès, les errances étant souvent oubliées au profit des vainqueurs. J’ai donc retrouvé un certain plaisir à ces Réflexions sur l'histoire naturelle et j’appréhende moins la lecture des deux derniers tomes.


Double hélice de Kôji Suzuki (Pocket, collection « Terreur », 2002), 381 p.
Le médecin légiste Mitsuo Ando effectue l’autopsie de son ancien camarade d’université Ryuji, décédé brutalement sans raison apparente dans son appartement quelques jours auparavant. Il conclut à un arrêt cardiaque à cause d’une tumeur sans doute cancérigène. L’analyse révèle toutefois la présence dans son corps d’un virus proche de la variole, maladie pourtant éteinte. Ando repère par ailleurs des signes envoyés par Ryuji depuis l’au-delà, qui semblent se focaliser sur le mot Ring. Épaulé par son collègue Miyashita, il se lance dans une enquête pour comprendre les sources de la contamination.

Grâce à un bon bouche-à-oreille et un second tirage en 1993, le roman Ring commençait en 1995 à être connu. En août, pour accompagner la sortie de Double hélice, un téléfilm de deux heures inspiré de Ring fut diffusée par Fuji TV. En 1998, la Tôhô produisit deux longs métrages tirés du diptyque de Kôji Suzuki, Ringu d’Hideo Nakata et Rasen de Jôji Iida. Assez éloigné du livre, Ringu construisait son propre univers en se fondant sur les principes de la théorie Konaka ; Rasen était est plus fidèle au texte et proposait une réalisation plus traditionnelle. Il fit un bide, tomba rapidement dans l’oubli et Hideo Nakata mit en scène en 1999 Ringu 2 à partir d’un scénario inédit écrit par Hiroshi Takahashi sans rapport avec Double hélice.
J’avais vu Rasen il y a une dizaine d’années et je l’avais trouvé nase. A l’inverse de Ring écrasé par la comparaison avec Ringu, Double hélice est meilleur que son adaptation. C’est la suite directe de Ring, débutant deux ou trois jours après ce dernier. Tandis que Ring était un récit fantastique occulte, Double hélice est un thriller médical quasiment sans aspect horrifique. L’existence du virus est expliquée par des arguments scientifiques fumeux liés à la génétique, domaine qui devenait à la mode dans les années 90. Si Kôji Suzuki continue à distiller quelques réflexions sexistes ou sexuelles d’un goût douteux destinées probablement à émoustiller un certain public masculin, l’intrigue se tient mieux que celle du premier volet et les personnages sont moins antipathiques. Le dénouement est raté, préparant laborieusement un troisième volume qui bascule dans la pure science-fiction et qui ne me vend pas du rêve. Sans être indispensable, Double hélice n’était pas désagréable et clairement un cran au-dessus de son prédécesseur.
P.S. : Je ne sais pas pourquoi la traduction française a choisi Double hélice comme titre alors que la version japonaise s’appelle Rasen = spirale, les anglophones ayant logiquement opté pour Spiral.


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